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Racisme, Nazisme et bouc émissaire

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Un éternel Treblinka et un si fragile vernis d’humanité

1/ http://www.editions-calmann-levy.com/livre/titre-292860-Un-eternel-Treblinka-auteur-ecrivain-Charles-Patterson.html

Un éternel Treblinka Charles Patterson Paru le 01/2008

La souffrance des animaux, leur sensibilité d’êtres vivants, est un des plus vieux tabous de l’homme. Dans ce livre iconoclaste – que certains considéreront même comme scandaleux –, mais courageux et novateur, l’historien américain Charles Patterson s’intéresse au douloureux rapport entre l’homme et l’animal depuis la création du monde.
Il soutient la thèse selon laquelle l’oppression des animaux sert de modèle à toute forme d’oppression, et la « bestialisation » de l’opprimé est une étape obligée sur le chemin de son anéantissement. Après avoir décrit l’adoption du travail à la chaîne dans les abattoirs de Chicago, il note que Henry Ford s’en inspira pour la fabrication de ses automobiles. Ce dernier, antisémite virulent et gros contributeur au parti nazi dans les années 30, fut même remercié par Hitler dans Mein Kampf. Quelques années plus tard, on devait retrouver cette organisation du « travail » dans les camps d’extermination nazis, où des méthodes étrangement similaires furent mises en œuvre pour tétaniser les victimes, leur faire perdre leurs repères et découper en tâches simples et répétitives le meurtre de masse de façon à banaliser le geste des assassins.
Un tel rapprochement est lui-même tabou, étant entendu une fois pour toutes que la Shoah est unique. Pourtant, l’auteur yiddish et prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer (qui a écrit, dans une nouvelle dont le titre de ce livre est tiré, « pour ces créatures, tous les humains sont des nazis ») fut le premier à oser la comparaison entre le sort réservé aux animaux d’élevage et celui que les hommes ont fait subir à leurs semblables pendant la Shoah.
S’inspirant de son combat, Patterson dénonce la façon dont l’homme s’est imposé comme « l’espèce des seigneurs », s’arrogeant le droit d’exterminer ou de réduire à l’esclavage les autres espèces, et conclut son essai par un hommage aux défenseurs de la cause animale, y compris Isaac Bashevis Singer lui-même.

« Le livre de Charles Patterson pèsera lourd pour redresser les torts terribles que les hommes, au fil de l’histoire, ont infligés aux animaux. Je vous incite vivement à le lire et à réfléchir à son important message. »
(Jane Goodall, primatologue)

« Le défi moral posé par Un éternel Treblinka en fait un livre indispensable pour celui qui cherche à explorer la leçon universelle de la Shoah. » (Maariv, journal israélien)

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2/ http://www.cahiers-antispecistes.org/spip.php?article213

CAN°22 février 2003 (égalité animale)
Eternal Treblinka
Anne Renon
En 2002 est paru en anglais aux éditions Lantern Books (New York) Eternal Treblinka: our Treatment of Animals and the Holocaust, livre de près de 200 pages de Charles Patterson. L’ouvrage sera traduit et publié en Italie, Allemagne, Pologne et République Tchèque cette année. Plusieurs personnes, dont Anne Renon, travaillent à ce qu’il soit traduit également en français. Patterson a antérieurement publié d’autres ouvrages sur les thèmes de l’Holocauste et du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis. L’article ci-dessous se propose de donner un aperçu général du contenu d’Eternal Treblinka.

La Rédaction

Eternal Treblinka est dédié à la mémoire d’Isaac Bashevis Singer et c’est à ce dernier que Charles Patterson a emprunté la citation mise en exergue de son ouvrage :

En pensée, Herman prononça l’oraison funèbre de la souris qui avait partagé une partie de sa vie avec lui et qui, à cause de lui, avait quitté ce monde. « Que savent-ils, tous ces érudits, tous ces philosophes, tous les dirigeants de la planète, que savent-ils de quelqu’un comme toi ? Ils se sont persuadés que l’homme, l’espèce la plus pécheresse entre toutes, est au sommet de la création. Toutes les autres créatures furent créées uniquement pour lui procurer de la nourriture, des peaux, pour être martyrisées, exterminées. Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, la vie est un éternel Treblinka2. »
Le titre en lui-même, Eternel Treblinka : la façon dont nous traitons les animaux et l’Holocauste, peut suffire à déclencher l’hostilité de ceux et celles qui veulent à tout prix conserver une frontière entre eux-mêmes et les animaux non-humains. En effet, pour certains, se permettre de comparer le massacre des Juifs à celui des animaux, c’est dévaloriser les Juifs. Pour d’autres, comme moi, la comparaison ne vise nullement à dévaloriser les uns au mépris des autres ; elle permet simplement de dénoncer l’horreur des abattoirs aujourd’hui, tout comme on a dénoncé l’horreur des camps d’extermination.

Eternal Treblinka se divise en trois parties, chacune composée de deux ou trois chapitres. Elles s’intitulent respectivement « Erreur capitale », « Espèce suprême, race suprême » et « Échos de l’Holocauste ». L’ensemble est riche de faits historiques, de citations, de références et d’anecdotes diverses.

Erreur capitale
La première partie retrace, assez brièvement mais de manière fort intéressante, l’histoire de l’exploitation des animaux non-humains par le biais de leur domestication depuis l’Antiquité, en notant par ailleurs ce qu’en disaient les principales religions ainsi que des philosophes, tels Platon ou Aristote. Par exemple, ce dernier arguait que la domination des hommes sur les animaux s’étendait aux esclaves et aux femmes, que les peuples voisins « non-civilisés » étaient des esclaves par nature. Patterson établit ainsi une corrélation entre l’esclavage des animaux et celui des humains. Il cite également la loi romaine, Cicéron, saint Thomas d’Aquin ou encore Francis Bacon, selon qui « l’homme était le centre du monde », sans oublier Descartes. Le fossé ainsi établi entre humains et non-humains, au moyen de « critères tels que la possession de raison, la capacité à utiliser un langage intelligible, la religion, la culture ou les mœurs a procuré aux hommes les outils pour juger les autres peuples. Ceux qui ne possédaient pas les qualités requises étaient considérés comme sous-humains. Ceux-là devenaient ainsi des bêtes d’une certaine utilité qu’il fallait domestiquer et rendre dociles, ou bien des prédateurs, des parasites dont il fallait se débarrasser » (p. 25).

Le deuxième chapitre expose comment le fait de qualifier d’animaux certaines catégories de personnes a pu servir de prélude à leur persécution, exploitation et meurtre. Ainsi les Anglais comparaient les Hottentots à leurs troupeaux d’animaux, qui semblaient davantage caqueter telles des poules ou des dindes que parler comme des hommes ; Georges Cuvier (1769-1832) décrivait les Africains comme « la race humaine la plus dégradée qui soit et dont les formes se rapprochent de celles des bêtes » ; Paul Broca (1824-80), un pathologiste français, anthropologue, mesura des crânes humains pour démontrer que la taille du cerveau était proportionnelle à l’intelligence, déclarant que la taille du cerveau, et donc l’intelligence, des hommes blancs était supérieure à celle des femmes, des pauvres et des « races inférieures » non-européennes (pp. 28-29).

Patterson consacre ensuite quelques pages au génocide des Indiens d’Amérique, eux aussi considérés comme non-humains à l’époque ; puis il traite de la guerre des Philippines et de la Shoah en passant par Hiroshima et Nagasaki. Il relate comment, pour chacun de ces massacres, les assaillants avaient traité leurs victimes de « sauvages, gorilles, « gooks » (littéralement Asiate- synonyme de saloperie en américain), singes jaunes, babouins, chiens, rats, vipères, vermine, cochons, moutons », et j’en passe.

Patterson nous dit plus loin : « En 1991, pendant la guerre du Golfe, les pilotes américains comparaient les tirs sur les soldats iraquiens à des tirs sur des dindes ; les civils qui couraient s’abriter n’étaient que des « cafards ». En temps de guerre, ce genre de comparaisons permet de déshumaniser l’ennemi et facilite ainsi le meurtre [...], il s’agit d’une redéfinition nécessaire pour que des non-psychopathes puissent massacrer des innocents sans toutefois se reprocher quoi que ce soit. Enfin, dans Mein Kampf, Hitler décrivait les Juifs comme étant « des araignées qui sucent lentement le sang du peuple, une bande de rats qui se battent entre eux (…) les sangsues éternelles. »

Espèce suprême, race suprême
La deuxième partie (chapitres 3 à 5) commence par deux citations ; la première est tirée de The Lives of Animals3, de J.M. Coetzee, la seconde est de Theodor Adorno : « Auschwitz commence lorsque quelqu’un regarde un abattoir et se dit : ce ne sont que des animaux. » Cette deuxième grande partie étudie la manière dont le massacre industrialisé des animaux, d’une part, et des humains, d’autre part, se sont enchevêtrés au cours du vingtième siècle, et comment l’eugénisme et l’abattage à la chaîne ont traversé l’Océan Atlantique pour trouver une terre fertile en Allemagne nazie.

Le chapitre trois, intitulé « L’industrialisation de l’abattage – La route qui mène à Auschwitz en passant par les États-Unis », nous présente le célèbre Henry Ford sous un jour nouveau, nous apprenant qu’il était antisémite et qu’il a aidé au développement de la propagande nazie. On y apprend également que Ford a tiré son idée de travail à la chaîne d’un abattoir de Chicago. On y découvre par ailleurs de nombreuses descriptions des abattoirs américains du début du siècle dernier, notamment grâce à Work and Community in the Jungle: Chicago’s Packinghouse Workers, 1894-19224, de l’historien James Barrett (p. 60). Ou encore, par l’intermédiaire de l’artiste engagée Sue Coe, qui dans les années 1990 a passé six ans à visiter des abattoirs à travers les États-Unis ; elle a publié un ensemble de croquis et descriptions5 depuis les petites entreprises familiales jusqu’aux géants de l’abattage (p. 65).

Le chapitre 4, « Pour un meilleur troupeau », nous présente l’histoire de l’eugénisme, sa naissance aux États-Unis au sein de l’Association des Éleveurs Américains, puis son implantation en Europe. Voici une anecdote tirée de ce chapitre : Lothrop Stoddard, anthropologue américain reconnu, passa quelques mois en Allemagne nazie au cours de l’année 1940. Il eut accès aux secrets de la recherche scientifique et assista à un jugement de la Cour suprême en matière d’hérédité, qui devait statuer sur le sort d’une enfant retardée mentale ; d’une sourde et muette dont la famille présentait de nombreuses tares héréditaires ; d’un maniaco-dépressif (au sujet duquel Stoddard écrivit qu’il fallait le stériliser) ; et enfin d’un homme « semblable à un singe » avec des antécédents homosexuels, marié à une Juive, dont il avait eu trois enfants « qui n’allaient jamais bien ». Stoddard quitta la séance en étant très impressionné par l’efficacité de la Cour à éliminer les « éléments inférieurs ». De retour aux États-Unis, il assura à ses compatriotes Américains que « les Nazis retiraient les mauvaises graines du troupeau allemand de manière scientifique et tout à fait humaine ». Quant au « problème des Juifs », celui-ci était déjà réglé en principe, il ne restait plus qu’à appliquer ce qui était prévu, à savoir les « éliminer physiquement » (p. 100).

Patterson remarque ensuite que les centres agricoles travaillant sur l’eugénisme ont fourni une grande partie du personnel envoyé dans les camps de la mort. Il termine le chapitre sur la phrase suivante : « Pour le personnel T4 et les ouvriers des camps de la mort envoyés en Pologne pour exterminer les Juifs, leur expérience dans l’exploitation et l’abattage des animaux s’est révélée être un excellent entraînement. » (p. 108)

Dans le chapitre 5, « Sans même une larme en hommage », on apprend que : « Au cours du vingtième siècle, deux des nations industrialisées du monde, les États-Unis et l’Allemagne, ont tué des millions d’êtres humains et des milliards d’autres êtres. Chacune a donné sa propre contribution au carnage du siècle : l’Amérique à donné les abattoirs au monde moderne ; l’Allemagne nazie lui a donné les chambres à gaz. Bien que ces deux opérations fatales aient des victimes et des buts différents, elles ont plusieurs traits en commun. »

Patterson étudie ainsi la terminologie commune aux deux espaces de meurtre.

Il poursuit avec le fait que les personnes malades, faibles ou blessées à leur arrivée dans un camp étaient immédiatement écartées, puis « éliminées » pour ne pas représenter une gêne ; il en va de même aujourd’hui encore pour les animaux trop affaiblis à leur arrivée pour se tenir debout et qu’on abandonne dans un coin jusqu’à ce que quelqu’un ait le temps de « s’occuper » d’eux.

Ensuite, Patterson nous parle des « petits » (p. 116) et nous dit notamment que nombre des animaux mangés ne sont que des bébés : cochons, agneaux, veaux âgés de quelques mois, ou cochons de lait âgés d’une à neuf semaines. Certains ouvriers admettent que le plus dur est de tuer les agneaux et les veaux « parce qu’ils ne sont que des bébés » ; « parfois un veau tout juste séparé de sa mère vient téter le doigt d’un ouvrier dans l’espoir de recevoir du lait, mais il ne reçoit que la méchanceté des hommes ». En parallèle, la plupart des membres composant les Einsatzgruppen (groupes d’action allemands chargés de massacres de civils) trouvaient qu’il était plus dur de tuer les enfants que les hommes et les femmes ; dans les camps, cette tâche était exécutée tellement vite que certaines victimes étaient jetées dans la fosse encore vivantes.

Les paragraphes suivants traitent du rapport entre Hitler et les animaux, nous expliquant qu’il traitait ses ennemis de « porcs », les diplomates anglais de « petits vers », son propre peuple de « stupide troupeau de moutons » tandis que ses sœurs n’étaient que « des oies stupides ». Patterson réserve également une place au fait qu’Hitler était anti-végétarien, qu’en arrivant au pouvoir en 1933 il a interdit toutes les associations végétariennes allemandes, fait arrêter leurs présidents, puis interdire également ce type d’association dans les territoires occupés. Patterson donne ensuite une explication au mythe de Hitler-végétarien (p. 127 et suiv.).

Échos de l’Holocauste
Enfin, la troisième partie (chapitres 6 à 8) nous présente le parcours de Juifs et d’Allemands concernés par l’Holocauste qui se sont tournés vers les droits des animaux. Elle commence notamment par une citation de Helmut Kaplan : « Un jour, nos petits-enfants nous demanderont : où étais-tu pendant l’Holocauste des animaux ? Qu’as-tu fait contre ces crimes horribles ? Nous ne pourrons donner la même excuse une seconde fois, dire que nous ne savions pas. »

Le chapitre 6 « Nous aussi, nous étions comme ça » nous parle donc de victimes directes ou indirectes de la Shoah qui se sont tournées vers la libération animale. Beaucoup d’enfants de survivants à l’Holocauste ont fait leur carrière dans des professions tournées vers autrui : professeurs, conseillers conjugaux, psychiatres, psychologues ou assistants sociaux. Une femme dont douze membres de la famille sont morts en camp confie : « Quand on grandit en apprenant que sa famille a été tuée par un gouvernement et un peuple qui les jugeaient sans valeur, qui avaient un pouvoir total sur eux et qui l’exerçaient sans ménagement, en leur prenant tout, jusqu’à leur vie, on ne peut s’empêcher d’avoir de l’empathie pour ceux qui sont encore dans cette situation. Les animaux sont faibles, sans voix, ils ne peuvent s’entraider ni s’aider eux-mêmes. Nous aussi, les Juifs, nous étions comme ça. » (p. 140)

Plus loin, on découvre l’histoire de « Hacker », pseudonyme d’un militant de l’ALF, qui porte encore le tatouage qu’il s’était vu attribuer, enfant, à Auschwitz. Arrivé aux États-Unis à l’âge de dix ans, il fut adopté par un boucher, dont il finit par reprendre le commerce, jusqu’à ce qu’il en soit dégoûté et devienne végétarien (p. 142).

Quelques paragraphes plus loin, Patterson nous présente Susan Kalev, elle aussi rescapée des camps de concentration, qui participa à sa première manifestation pour les animaux juste après avoir accosté une femme qui arborait un tee-shirt décrivant la vie des veaux séparés de leur mère (p. 143).

Le dernier exemple que je vous présenterai est celui de Lucy Kaplan, diplômée de Princeton et de l’université de droit de Chicago, auteure de la préface de Eternal Treblinka. Ses parents se sont rencontrés dans un camp autrichien. Lucy Kaplan a été hantée par des images de l’Holocauste toute sa vie ; elle est « certaine d’avoir en partie été attirée par la libération animale parce qu’elle perçoit des similitudes entre l’exploitation institutionnalisée des animaux et le génocide nazi » (p. 146).

Les interviews s’enchaînent pour conclure sur cette remarque pessimiste d’Albert Kaplan, fils de Juifs russes : « La grande majorité des survivants à l’Holocauste est carnivore et ne s’intéresse pas plus à la souffrance des animaux que les Allemands se préoccupaient de la souffrance des Juifs. Qu’est-ce que cela signifie ? Laissez-moi vous le dire. Cela signifie que nous n’avons rien appris de l’Holocauste. Rien. Tout cela pour rien. Il n’y a aucun espoir » (p. 167).

Je ne détaillerai pas le chapitre 7, « Cet abattoir sans limites », dans lequel Patterson nous donne un aperçu très fourni des livres de Isaac Bashevis Singer, en nous faisant partager quelques moments clefs de ses récits, illustrant ainsi la compassion de cet admirable auteur yiddish, prix Nobel de littérature. Un régal.

Le chapitre 8, « De l’autre côté de l’Holocauste – Des Allemands donnent leur voix aux sans-voix », nous présente des histoires individuelles, comme dans le chapitre 6, mais cette fois-ci les interviewés sont allemands. Permettez-moi de vous rapporter le récit de Liesel Appel, que Patterson nous livre sous le titre « Le bébé d’Hitler » (p. 210).

Liesel, née en 1941, était l’enfant tant attendu d’un couple d’Allemands désireux de faire honneur au Führer en lui « donnant » un petit Aryen de plus. Son père lui disait qu’elle devait sa vie à Adolf Hitler et qu’elle avait pour devoir de s’assurer que l’Allemagne reste un pays fort. « Mon père était mon héros ». Liesel ne savait rien des activités nazies de ses parents et c’est au cours du printemps 1951 qu’elle tomba de haut, un an après la mort de son père. Elle jouait à la marelle lorsqu’un jeune homme très bien habillé et parlant parfaitement l’allemand lui demanda : « Ma petite, où habites-tu ? ». Liesel sourit et lui montra sa maison du doigt. Lorsque l’étranger acquiesça d’un signe de tête, Liesel remarqua qu’il portait une petite casquette sur l’arrière de la tête. Il lui raconta qu’il avait habité dans la maison voisine et qu’un grand homme lui avait sauvé la vie au cours de Kristallnacht6. Devant l’air dubitatif de l’enfant, l’étranger lui expliqua qu’en novembre 1938 Hitler avait donné l’ordre de détruire tout ce qui appartenait aux Juifs. Il n’avait lui-même que 9 ans à l’époque ; on avait tué ses parents, on l’avait jeté par la fenêtre du deuxième étage et un voisin était venu le chercher pour le cacher. Il habitait désormais en Israël et était revenu pour remercier l’homme qui lui avait sauvé la vie. Liesel était fort étonnée d’entendre parler d’Israël, de Kristallnacht ou de gens se faisant tuer à côté de chez elle. Mais tout à coup, elle fut certaine d’une chose : c’était son père qui avait sauvé ce jeune homme ! Elle le prit par la main et le mena jusqu’à chez elle pour que sa mère le rencontre. Lorsque cette dernière l’aperçut, son visage se glaça et elle envoya sa fille dans sa chambre. Par la fenêtre, Liesel vit le jeune homme partir à toutes jambes, puis entendit sa mère monter l’escalier. Elle était rouge de colère : « Ne t’avise plus jamais de faire ren-trer des gens comme ça chez nous !

- Des gens comme quoi ? » Liesel eut soudain le pressentiment que ses parents étaient pour quelque chose dans l’horrible histoire du jeune homme.

« Maman, qu’est-ce qu’on a fait pendant la guerre ? On n’a pas sauvé cet homme ? »

Sa mère l’attrapa par le bras et la secoua violemment.

« Ton père était un homme respectable ! Ses croyances étaient justes ! Pourquoi aurait-il sauvé un Juif ? »

Liesel n’avait jamais répondu à ses parents, elle était une petite fille bien élevée. Elle regarda sa mère dans les yeux et lui répondit :

« Vous êtes des assassins ! Ne pose plus jamais la main sur moi ! »

Elle poussa sa mère hors de la chambre et claqua la porte.

« Ce fut la fin de mon enfance, confie Liesel. Je ne l’ai plus jamais touchée, ni appelée maman. »

Patterson nous livre la suite de cette histoire, la vie de Liesel, devenue végétarienne, et je vous laisserai la découvrir par vous-même, en espérant que vous aurez bientôt l’occasion de lire Eternal Treblinka.

POUR CONCLURE…
Avant de rédiger le synopsis que vous venez de lire, j’ai traduit l’article que Charles Patterson a lui-même rédigé pour présenter son livre, Animals, Slavery and the Holocaust, et que vous pouvez consulter en anglais sur le site d’une association norvégienne pour les animaux7. Il sera prochainement disponible en français sous le titre, Les animaux, l’esclavage et l’Holocauste, sur le site des Cahiers*.

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Notes :
1. Toutes les citations contenues dans cet article ont été traduites par Anne Renon.

2. Isaac Bashevis Singer, tiré de la nouvelle The Letter Writer.

3. J.M. Coetzee, The Lives of Animals, Profile Books, London, 2000 (cf. Cahiers antispécistes n°20)

4. Ouvrage romancé sur le travail des ouvriers d’abattoirs, publié en 1987, en anglais, aux éditions Urbana, University of Illinois Press.

5. Sue Coe, Dead Meat, New York : Four Walls Eight Windows, 1995.

6. La Nuit de Cristal : il s’agit de la nuit du 9 au 10 novembre 1938, au cours de laquelle une centaine de personnes furent tuées, une centaine de synagogues brûlées et 7 500 magasins pillés en Allemagne. Ce titre lui a été donné en référence aux vitrines et à la vaisselle brisées cette nuit-là.

7. http://www.dyrevernalliansen.no/art….

*. Après une longue hésitation, nous, La Rédaction, avons choisi de ne pas publier cet article, jugeant qu’il ne reflétait pas fidèlement l’ensemble des sujets abordés dans Eternal Treblinka, car il se focalisait essentiellement sur le rôle d’Henry Ford dans le mouvement antisémite et sur l’eugénisme. Comme vous avez pu le constater, je l’espère, à la lecture de ce synopsis, l’impression que donne la lecture d’Eternal Treblinka est bien différente : Patterson met à notre disposition un certain nombre de faits, d’éléments historiques, de citations, de témoignages, etc. sur des sujets bien plus divers que Henry Ford et l’eugénisme, pour nous laisser ensuite libres d’en tirer des conclusions. Voilà pourquoi nous avons préféré vous parler d’Eternal Treblinka de la façon la plus neutre possible en ralisant ce résumé.

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Michel Terestchenko

p16 [Les justes] « C’est l’importance cruciale de l’éducation et des convictions éthiques, religieuses ou philosophiques dans la constitution de ce qu’ils ont appelé « la personnalité altruiste », dont un trait remarquable est qu’elle se distingue par une puissante autonomie personnelle, la capacité à agir en accord avec ses propres principes indépendamment des valeurs sociales en vigueur et de tout désir de reconnaissance. »
p17 « L’altruisme n’exige pas la déprise, l’anéantissement, la dépossession de soi, le désintéressement sacrificiel qui s’abandonne à une altérité radicale (Dieu, la loi morale ou autrui). L’abandon, la déprise de soi, est au contraire l’un des chemin qui mènent le plus sûrement l’individu à la soumission, à l’obéissance aveugle et à la servilité. Seul celui qui s’estime et s’assume pleinement comme un soi autonome peut résister aux ordres et à l’autorité établie, prendre sur lui le poids de la douleur et de la détresse d’autrui et, lorsque les circonstances l’exigent, assumer les périls parfois mortels que ses engagements les plus intimement impérieux lui font courir. »
p18 « L’altruisme comme relation cohérente entre les formes de sympathie éprouvées et les principes éthiques, parfois religieux, de l’obligation de secours, une cohérence qui se traduit par des actes effectifs (et allant bien au delà de la simple intention), comme respect de soi reposant sur cette cohérence maintenue par l’image de soi, tels sont les aspects principaux de la nouvelle définition que nous voudrions faire avancer.
Si l’altruisme n’exige pas de chacun le sacrifice de soi , de ses aspirations, de ses désirs les plus profonds, y compris le désir du bonheur _sacrifice que réclame toujours les institutions aliénantes_, c’est qu’il a conduit à l’épanouissement de soi, entendu comme accomplissement de l’une des plus hautes capacités de l’être humain : la capacité de prendre sur soi la souffrance d’autrui. Seul un être pleinement accordé à soi peut assumer pareil risque. Et dans ce risque assumé qui accepte l’éventualité que soit mis en péril la préservation de soi, en sorte que le risque altruiste, quoiqu’il doive parfois affronter jusqu’à la possibilité de la mort, n’a en réalité rien de sacrificielle. »[...]
« Il nous faut rejeter une perspective qui définit conceptuellement l’altruisme comme le contraire de l’égoïsme [...]propose de substituer par l’absence à soi à la présence à soi .» […]
p19 « L’acceptation de soi, une certaine manière d’être présent à soi, d’être accordé à soi, d’être pleinement ce qu’on l’est _soi-même et non ce que les autres attendent ou exigent de vous_ conduit à une attitude ouverte, libre, confiante et amicale envers le monde extérieur (lors même qu’il faille en affronter la cruauté et lutter contre elle) don résulte la capacité à accueillir la détresse des autres et à agir en conséquence sans être aliéné ni détruit par elle. »
(Michel Terestchenko « Un si fragile vernis d’humanité »)

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Aout 2016

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GUERIN | FASCISME & GRAND CAPITAL
« Le pays ne sera sauvé que provisoirement par les seules frontières armées : il ne peut l’être définitivement que par la race française, et nous sommes pleinement d’accord avec Hitler pour proclamer qu’une politique n’atteint sa forme supérieure que si elle est raciale, car c’était aussi la pensée de Colbert et de Richelieu.»

Jean Giraudoux
Pleins pouvoirs | 1939

« D’autre part, le fascisme préfère susciter la foi plutôt que s’adresser à l’intelligence. Un parti soutenu par les subsides du grand capital et dont le but secret est de défendre les privilèges des possédants n’a pas intérêt à faire appel à l’intelligence de ses recrues… »
[...]
« Le fascisme n’hésite pas à séduire les masses au moyen d’une démagogie passe-partout. Il promet la lune à chaque catégorie sociale, sans se soucier d’accumuler les contradictions dans son programme.»
[...]
« Le fascisme, de quelque nom qu’on l’appelle, risque de demeurer l’arme de réserve du capitalisme dépérissant.»
Daniel Guérin
Fascisme et grand capital
1936, complété en 1945
L’ouvrage Fascisme et Grand Capital, de Daniel Guérin, est le récit de la montée du fascisme en Europe, le fruit pourri d’une crise économique longue et destructrice, et l’expression de la décadence de l’économie capitaliste ; il n’est pas le produit du grand capital en tant que tel, mais il le devient à partir du moment où son hégémonie sur les masses – sincèrement convaincues ou réprimées et rendues muettes par la force – prend de l’amplitude.
La percée des partis politiques nationalistes en ce début de 21e siècle se différencie ainsi de leurs ancêtres : pas de milices armées agissant en toute impunité, pas de programme politique radical appelant à une révolution totale, c’est-à-dire, utopique {1}, ni d’homme providentiel capable de soulever, réveiller l’enthousiasme d’immenses foules et guider leurs instincts les plus pervers, dont guerrier et xénophobe. En France, nul ne pouvait prétendre incarner cet homme providentiel – l’on tenta sans succès de faire accéder à ce statut de demi-dieu Léon Blum, puis Pétain.

 

Pourtant, le pays était bien prédisposé à suivre la voie du fascisme, tant l’antisémitisme, aussi vigoureux qu’outre-Rhin, et les sentiments de xénophobie aiguë étaient manifeste dans l’opinion publique, y compris au sein de la Gauche. Que l’on explique par les effets conjoints de la persistance de la crise économique, de l’incapacité des politiques, leur corruption {2}, d’un véritable raz-de-marée de réfugiés, d’apatrides fuyant l’Italie {3}, l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne et l’Espagne de Franco.
La question de la maîtrise et de la gestion de l’immigration {4} devint un des principaux sujets de débats politiques, et naturellement la droite se déchaîna, sans complexe aucun, suivant le chemin tracé par les ligues de l’extrême-droite, tel l’écrivain Jean Giraudoux, auteur de Pleins Pouvoirs, dont voici l’avis sur la question :
« Entrent chez nous tous ceux qui ont choisi notre pays, non parce qu’il est la France, mais parce qu’il reste le seul chantier ouvert de spéculation ou d’agitation facile, et que les baguettes du sourcier y indiquent à haute teneur ces deux trésors qui si souvent voisinent : l’or et la naïveté. Je ne parle pas de ce qu’ils prennent à notre pays, mais, en tout cas, ils ne lui ajoutent rien. Ils le dénaturent par leur présence et leur action. Ils l’embellissent rarement par leur apparence personnelle. Nous les trouvons grouillants sur chacun de nos arts ou de nos industries nouvelles et anciennes, dans une génération spontanée qui rappelle celle des puces sur un chien à peine né.
Entrent chez nous, sous le couvert de toutes les révolutions, de tous les mouvements idéologiques, de toutes les persécutions, non pas seulement ces beaux exilés de 1830 ou de 1848 qui apportaient là où ils allaient, Etats-Unis, Europe Centrale, Afrique du Sud, le travail, la conscience, la dignité, la santé, mais tous les expulsés, les inadaptés, les avides, les infirmes. Sont entrés chez nous, par une infiltration dont j’ai essayé en vain de trouver le secret, des centaines de mille Askenasis, échappés des ghettos polonais ou roumains, dont ils rejettent les règles spirituelles, mais non le particularisme, entraînés depuis des siècles à travailler dans les pires conditions, qui éliminent nos compatriotes, tout en détruisant leurs usages professionnels et leurs traditions, de tous les métiers du petit artisanat : confection, chaussure, fourrure, maroquinerie, et, entassés par dizaines dans des chambres, échappent à toute investigation du recensement, du fisc et du travail.
Tous ces émigrés, habitués à vivre en marge de l’Etat et à en éluder les lois, habitués à esquiver toutes les charges de la tyrannie, n’ont aucune peine à esquiver celles de la liberté ; ils apportent là où ils passent l’à-peu-près, l’action clandestine, la concussion, la corruption, et sont des menaces constantes à l’esprit de précision, de bonne foi, de perfection qui était celui de l’artisanat français. Horde qui s’arrange pour être déchue de ses droits nationaux et braver ainsi toutes les expulsions, et que sa constitution physique, précaire et anormale, amène par milliers dans nos hôpitaux qu’elle encombre.

En ce qui concerne les migrations provoquées par lui-même, notre Etat n’a pas eu plus de prévoyance. Il n’a jamais été guidé que par des considérations matérielles. D’abord, alors qu’il pouvait choisir parmi les races les plus voisines de la nôtre, il a favorisé l’irruption et l’installation en France de races primitives ou imperméables, dont les civilisations, par leur médiocrité ou leur caractère exclusif, ne peuvent donner que des amalgames lamentables et rabaisser le standard de vie et la valeur technique de la classe ouvrière française. L’Arabe pullule à Grenelle et à Pantin.
[...]
Concluons. Dans l’équipe toujours remarquable des hommes d’Etat qui prétendent à la conduite de la France, le seul qui aura compris, celui auquel il conviendra de tresser plus tard des couronnes aussi belles qu’au ministre de la paix, sera le ministre de la race (…).

Qu’importe que les frontières du pays soient intactes, si les frontières de la race se rétrécissent et si la peau de chagrin française est le Français ! (…)

Le pays ne sera sauvé que provisoirement par les seules frontières armées : il ne peut l’être définitivement que par la race française, et nous sommes pleinement d’accord avec Hitler pour proclamer qu’une politique n’atteint sa forme supérieure que si elle est raciale, car c’était aussi la pensée de Colbert et de Richelieu. »
Le gouvernement du Front Populaire – socialiste – dirigé par Léon Blum – israélite -, atténua les politiques restrictives en matière d’immigration, toutefois, on continua d’expulser nombre de travailleurs étrangers illégaux sans papiers {5}. La raison est donnée par Maurice Thorez, secrétaire général du parti communiste, qui s’exclamait lors d’un meeting au Vélodrome d’hiver,le 28 septembre 1937 :
« Asile sacré aux travailleurs immigrés chassés de leur pays par le fascisme, mais répression impitoyable contre les agents étrangers de l’espionnage et du terrorisme fasciste et contre leurs complices français. Nulle xénophobie ne nous anime quand nous crions

 »La France aux Français » ».

Daniel Guérin évoquait les erreurs de la Gauche nationaliste

« qui faisait appel aux instincts grossiers des foules, à leur potentielle hystérie. […]

Cependant, la gauche, croyant ainsi disputer les  »patriotes » au fascisme, a soudain introduit le mot nation dans son vocabulaire. […]

En France, nous vîmes successivement les néo-socialistes inscrirent la nation en tête de leur credo, tandis que nos camarades communistes s’époumonèrent à  »aimer leur pays ». Mais la plupart des patriotes, ainsi stimulés dans leur hystérie chauvine, mais toujours défiants à l’égard de la gauche, estimèrent que le fascisme était plus qualifié qu’elle pour incarner le nationalisme. Beaucoup d’entre eux, sous la houlette de Maurras, se rallieront finalement au Maréchal.»

Selon Daniel Guérin, à force d’emprunter au fascisme, les partis démocrates finissaient par lui ressembler, et s’exposaient

« au risque que les foules ne fussent davantage sensibles à la propagande fasciste qu’à sa contrefaçon »,

alors qu’ils

« croyaient se prémunir contre le fascisme en le singeant, ils envoyèrent de l’eau à son moulin.»

Comme est souvent entendu aujourd’hui, l’électorat préfère l’original plutôt que la copie, constat déjà observé par Guérin en 1935.
Ainsi, aujourd’hui, quand les politiciens de gauche manient le nationalisme de manière aussi irraisonnée, exacerbée, conjuguée sous toutes ses formes – produire et consommer français, appel à la nation, au patriotisme contre les forces du mal, deuil national, droit scindé départageant la population de souche française des étrangers, etc. -, il est à craindre que cet appel ne fasse le lit de la xénophobie, de l’intolérance : les pièges toujours à l’affût, les « attrape-nigauds » tendus comme hier par la démagogie nationale-socialiste, et, la droite modérée. Le danger est grand car selon Daniel Guérin, après la défaite militaire de 1940 :
« La France, à son tour, connaissait à son tour la honte du fascisme. Et d’un fascisme qui ne fut pas uniquement imposé de l’extérieur. Car le régime de Vichy, on l’oublie trop aujourd’hui, rallia une bonne partie de nos classes moyennes et ne fut pas seulement un sous-produit de l’occupation allemande.»
Gardons-nous de comparer deux époques aussi différentes, les causes produisent les mêmes effets, mais les partis européens de l’extrême droite activiste, néo-fasciste répondent de nos jours à d’autres problématiques sociétales, nouvelles, que celles évoquées ici brièvement. Jacques Rancière avait ces quelques mots pour :
« … prendre la mesure de ce que signifie le développement des mouvements d’extrême droite en Europe, en se gardant de concepts douteux comme celui de populisme. L’émergence de l’extrême droite en Europe est aussi la conséquence d’un rétrécissement de l’espace politique. Elle est corrélative de la montée de la culture consensuelle qui réserve la chose commune à l’alliance entre oligarchies gouvernementales, oligarchies économiques et experts officiels. À sa manière, elle traduit le rejet de cette confiscation de la politique.
C’est pourquoi l’union sacrée contre les marges honteuses, comme aux élections de 2002, est tout à fait catastrophique. On luttera contre l’extrême droite par le développement de la sphère de la discussion politique et non par l’union consensuelle derrière l’alliance des oligarques. » {6}
Extrait d’un entretien in :
Et tant pis pour les gens fatigués
2009
Espaces Temps
NOTES
{1} Ni d’ailleurs de grands penseurs, intellectuels, artistes, comme ce fut le cas notamment en Italie.
{2} Il faut souligner les nombreux scandales politico-financiers qui secouèrent la vie politique en France : l’opinion publique jugeait ainsi d’une classe politique incapable de mettre un terme à la crise, corrompue, et dont les principaux acteurs et accusés, issus de l’oligarchie, avaient cette étonnante capacité à se soustraire aux affres de la justice et réapparaître, une fois la tempête médiatique passée, sur la scène politique.
{3} Après la boucherie de la première guerre mondiale, la France en mal de prolétaires et de géniteurs, fut heureuse d’accueillir à bras ouvert les travailleurs étrangers, en favorisant leur venue, puis leur captation – concurrence oblige avec les pays européens dans le même cas, et les pays d’Amérique – grâce notamment à la loi de 1927 réduisant le nombre d’années sur le territoire nécessaires pour un étranger pour obtenir la nationalité française (de 10 à 3 ans). Les premiers réfugiés politiques italiens arrivent à partir de 1921, militants, activistes, syndicalistes, etc., de la gauche, ils constituaient la cible privilégiée des milices fascistes. Nombreux poursuivent la lutte politique en France, notamment les « révolutionnaires professionnels », et leur rôle a été déterminant pour la diffusion, le développement et l’extension géographique des idées socialistes et communistes, dans les cercles ouvriers (la CGT en 1937 comptait dans ses rangs 200.000 adhérents d’origine italienne soit la moitié de ses effectifs).
{4} En ce qui concerne l’architecture, ouvrons cette parenthèse pour évoquer le programme national de construction de camps de concentration, selon la terminologie administrative de l’époque, afin d’interner les populations étrangères jugées indésirables ou dangereuses pour la sécurité publique ; le premier est en fonctionnement en janvier 1939.
{5} Le talentueux historien Ralph Schor, spécialiste de l’immigration en France des années 1930, estime que les réactions de méfiance des français à l’encontre de l’étranger l’emportaient largement sur les attitudes de sympathie, de compassion, de miséricorde et que la persistance de la crise a fait sauter progressivement les solides barrières que l’humanisme, la solidarité de classe voire même l’internationalisme prolétarien pouvaient opposer à la haine de l’étranger.  Extrait de son texte :
LE FRONT POPULAIRE
ET LES ETRANGERS
La pusillanimité de la gauche victorieuse
La nouvelle équipe gouvernementale afficha d’emblée de bonnes dispositions. Le Parti socialiste SFIO, majoritaire, créa une Commission d’étude des questions de la main-d’œuvre étrangère.
Quelques mesures significatives furent rapidement prises. Ainsi la convention de Genève du 28 octobre 1933, accordant le bénéfice du passeport Nansen aux apatrides, fut ratifiée. Le décret du 17 septembre 1936 institua un certificat de nationalité en faveur des réfugiés originaires d’Allemagne.
Des instructions furent données pour humaniser les relations entre l’administration et les étrangers, éviter les rapatriements forcés de chômeurs, réduire le nombre des expulsions, ces dernières devant être seulement prononcées pour des « manquements très graves aux réserves qui s’imposent à tout étranger recevant l’hospitalité de notre pays » (Circulaire du ministre de l’Intérieur n° 119, 27 juillet 1936).
Pourtant, même si un climat nouveau s’était instauré, force était de constater que la condition des étrangers et les dispositions de l’opinion à leur égard ne s’étaient pas profondément modifiées. Parmi les revendications les plus insistantes présentées par les associations humanitaires figurait la définition d’un statut des étrangers qui aurait comporté des dispositions libérales : facilités accrues pour l’octroi des papiers et l’accès à la nationalité française, amélioration des avantages sociaux, participation aux élections professionnelles, large extension des libertés, garantie solennelle du droit d’asile, expulsion prononcée seulement par un tribunal civil avec publication d’un jugement motivé…
Ces demandes ne furent pas entendues. Le Front populaire avait seulement réparé quelques injustices catégorielles. Mais il n’avait pas pris pour les immigrés des décisions hardies et novatrices comme pour les Français. Il négligea même de contrôler la bonne application des quelques mesures favorables qu’il avait édictées. De manière significative, Le Populaire, quotidien de la SFIO, célébrant dans son numéro spécial du 4 juin 1937 l’œuvre de Léon Blum, après un an de pouvoir, ne cita aucune des décisions prises au bénéfice des étrangers. De son côté, Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste, énumérant devant ses camarades, le 11 juillet 1936, les catégories sociales pour lesquelles le parti luttait, ne songea pas à mentionner la main-d’œuvre immigrée. Plus grave encore, le gouvernement, ne rompant pas réellement avec les pratiques de ses prédécesseurs modérés, expulsa des étrangers intervenant dans les conflits politiques et sociaux. Il appliqua avec rigueur la loi du 11 août 1932 qui permettait de limiter la main-d’œuvre immigrée dans les entreprises privées. La CGT ne montra pas plus de bienveillance. Certains militants, constatant un afflux d’adhésions d’immigrés et craignant de perdre ainsi une part d’influence dans la confédération, dénoncèrent « cette intrusion des étrangers dans le mouvement syndical français » (Le Peuple, 25 juin 1936). Les nouveaux adhérents, étroitement surveillés, ne pouvaient en aucun cas constituer des sections menant une vie autonome.
Dans ces conditions, les étrangers ne cachèrent pas leur déception. Le Hongrois Paul Loffler observa dans ses souvenirs : « Pour moi personnellement, le Front populaire n’a rien changé. Ce n’était pas fait pour les étrangers, mais pour améliorer la situation des Français » (Paul Loffler, Journal de Paris d’un exilé, Rodez, 1974, p.163). Le syndicaliste Ernesto Caporali notait tristement : « Les parents pauvres que nous sommes n’ont qu’à se taire » et concluait que l’union de la gauche avait représenté pour les étrangers « la plus amère des désillusions » (Ernesto Caporali, Le Peuple, 15 avril 1938).
Les haines de l’extrême droite vaincue
Malgré la modestie des réalisations du Front populaire en faveur des immigrés, l’extrême droite interpréta la période comme une victoire du parti des étrangers et multiplia les déclarations passionnées.
Les attaques visaient d’abord Léon Blum. Celui-ci était peint comme le symbole même de l’étranger. L’écrivain à succès Maurice Bedel, lauréat du prix Goncourt, publia un pamphlet dans lequel le chef du gouvernement était représenté comme un juif, de ce fait inapte à comprendre le pays qu’il administrait : « il se sentait incommodé d’être le chef d’un peuple étranger à sa chair » (Maurice Bedel,Bengali, Paris, 1937, pp. 108 et 126). Jean-Pierre Maxence surenchérissait : « M. Léon Blum par toutes ses fibres représente l’étranger. Au sens quasi chimique, au sens physiologique du mot, il est étranger à la France » (Jean-Pierre Maxence, Histoire de dix ans, 1927-1937, paris, 1939, p. 361). Blum fut aussitôt accusé de favoriser ses coreligionnaires nés sous d’autres cieux et de diriger, comme disait l’Action Française, un « gouvernement de ghetto » (Pierre Tuc, L’Action Française, 20 juin 1937) qui donnait aux juifs tous les postes importants du pays.
Le gouvernement était jugé coupable d’ouvrir grandes les frontières non seulement aux juifs mais aux étrangers de toutes provenances dont les exigences étaient immédiatement satisfaites. Bien que le chiffre des décrets de naturalisation ne présente aucune augmentation anormale pour les années 1936 et 1937, l’extrême droite certifia avec aplomb que le gouvernement octroya très largement la nationalité française au profit des individus les moins recommandables : « M. le ministre de la Justice fabriquait des citoyens français avec de la lie italienne, de la moisissure russe et de la gadoue allemande », affirmait Maurice Bedel (Maurice Bedel, Bengali, op. cit. p. 56).
L’objectif semblait évident : le député conservateur Louis Marin assurait que « la naturalisation est devenue une industrie électorale » car tout nouveau citoyen, reconnaissant, votait pour la gauche (Journal Officiel, Débats de la Chambre, 24 mars 1938, p. 933). Peut-être même, selon les extrémistes, les révolutionnaires voulaient-ils détruire la vraie France en la rendant cosmopolite, en transformant les étrangers et les naturalisés en troupe de choc de la subversion bolchevique.
Il est incontestable que le gouvernement de 1936 manifesta peu d’intérêt pour les étrangers qui, d’ailleurs, n’étaient pas mentionnés dans le programme du Front populaire. Une telle indifférence s’expliquait par le jeu de divers facteurs. Blum ne voulait vraisemblablement pas s’aliéner l’opinion pour qui les immigrés étaient des escrocs, des régicides et surtout des concurrents sur le marché de l’emploi. Quand les Français eurent été satisfaits par les premières lois sociales, d’autres soucis absorbèrent l’attention des pouvoirs publics : les difficultés financières, les débuts de la guerre d’Espagne, la détérioration de la situation internationale, la montée des oppositions. Il ne paraissait pas urgent de satisfaire précipitamment les revendications des étrangers, question délicate, généralement impopulaire et source de dépenses nouvelles. L’année 1936 est l’une de celles où l’immigration fut le moins traitée par les journaux de toutes tendances. En cette période du Front populaire, les Français pensèrent d’abord à eux-mêmes.
Ralph Schor
historien, professeur à l’Univeristé de Nice.
http://www.histoire-immigration.fr/node/27000
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La France antisémite ?
Hannah Arendt soutenait l’idée qu’à la fin de 1933, la France
« n’avait plus de vrais dreyfusards, qu’il n’y avait personne pour croire que la démocratie et la liberté, l’égalité et la justice pouvaient être défendues ou accomplies sous la république. »
L’antisémitisme, dénoncé avec vigueur par les partis politiques et les syndicats, mais bien ancré dans l’opinion publique aussi ouvrière, qui avait cette tendance à identifier, à associer étroitement les juifs au capitalisme.  Le parti communiste, en particulier, ne se montra guère complaisant avec les réfugies juifs, pour la simple raison qu’une faible minorité de la population juive allemande et de l’Est européen en exil était ouvrière, la majorité appartenait à la classe bourgeoise, soit des victimes du nazisme mais ennemis du communisme. Ils attribuaient l’arrivée au pouvoir d’Hitler, le triomphe du nazisme à des machinations capitalistes, et les grandes familles juives de la haute sphère bourgeoise – dont notamment le banquier Schroeder – constituant un bloc puissant au sein de la classe capitaliste allemande, portaient elles aussi leurs parts de responsabilité. Dans un article de L’Humanité daté de 1933, intitulé « Dans le quartier des banques où nazis et israélites ont réalisé le front commun », l’auteur assurait que « banquiers et industriels juifs ne furent-ils pas parmi les plus zélés commanditaires du mouvement national fasciste ? » D’autant plus, qu’il était impensable, alors, qu’Hitler puisse supprimer ses alliés financiers, la grande finance juive comme la grande industrie juive, comme il le fera effectivement.
La position d’Arendt est sans doute excessive, car une multitude d’organisations de la Gauche, radicale et modérée,  se destinaient spécifiquement à aider les réfugiés politiques et religieux ; dont notamment le Comité Matteotti créé par les socialistes dans les années 1920 pour aider les réfugiés italiens, le Secours Rouge International des révolutionnaires communistes combattant le fascisme et venant en aide aux prisonniers politiques, le Centre de liaison pour le statut des réfugiés, la Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste, etc. A leurs côté, une pléiade d’organisations a-politiques dont la Ligue des droits de l’homme, la Ligue International Contre l’Antisémitisme, l’Association des Amis des travailleurs Etrangers, etc.
{6} Suite :
« Par ailleurs, les fins que se proposent ceux que l’on appelle « hommes politiques », à part le fait de conserver leur propre existence, de persévérer dans leur propre être, il n’y en a pas beaucoup. Leurs fins se définissent par rapport à un certain territoire de ce qui est, qui lui-même dessine un certain territoire des possibles. On peut certes définir des programmes afin d’obtenir misérablement 0,5% de suffrages supplémentaires lors d’une élection. Mais il faut à mon sens changer radicalement cette conception des fins, tout comme celle qui en appelle à de nouvelles utopies ou à de nouveaux messianismes. Ce ne sont pas les fins historiques qui créent des dynamismes de pensée et d’action. Ce sont ces dynamismes qui créent des fins en bouleversant la carte de ce qui est donné, de ce qui est pensable et donc de ce qui est imaginable comme objectif d’une certaine stratégie. Il n’y avait pas en 1788 un horizon de fins immanentes propre à entraîner la révolution. Il y a eu d’abord la constitution d’un certain espace de la décision commune qui a créé de nouveaux possibles et de nouveaux sujets et fins. C’est la création d’une sphère de « pouvoir du peuple » qui définit l’ouverture d’un champ du possible. De même l’émancipation sociale a d’abord été une modification des capacités et des comportements et non un horizon d’attente défini. La question préliminaire est toujours de savoir « qui peut quoi ? ». On voit bien par exemple que toutes les fins actuellement sur le marché sont définies à partir de compétences déterminées, celle des experts et des gouvernants. »

 

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Annie Lacroix-Riz

« « La gestion étatique du travailleur étranger dans la France des années trente, reflet de la priorité de l’ennemi intérieur : les cas polonais et yougoslave », publiée en 2008 (Pilar Gonzàlez-Bernaldo, Manuela Martini et Marie-Louise Pelus-Kaplan, dir., Étrangers et Sociétés. Représentations, coexistences, interactions dans la longue durée, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 127-138).   

Ce travail sur la manipulation étatique et patronale de la xénophobie ‑ sur la protection systématique clandestine des alliés du Reich hitlérien et la croisade contre les ouvriers étrangers qui ne menaçaient pas les intérêts nationaux français ‑ complète la communication « « Pour une nouvelle problématique des “indésirables” dans la France des années 1930 », in Françoise Richer, éd., Minorités ethniques et religieuses (XVe-XXIe siècles) La voie étroite de l’intégration, Paris, Michel Houdiard Éditeur, 2014, p. 168-191, déjà publiée sur le site (http://www.historiographie.info/probindsirable1930.pdf ). »

fichier pdf Bons et mauvais étrangers

http://www.historiographie.info/probindsirable1930.pdf

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