RANAZBOUC Actua

Novembre 2017

http://www.ujfp.org/spip.php?article5982

La fachosphère islamophobe gagne du terrain : halte aux promoteurs de haine !
mercredi 15 novembre 2017 par le Bureau national de l’UJFP

Nous assistons ces dernières semaines à une offensive sans précédent visant celles et ceux qui défendent les droits, le respect et la dignité de leurs concitoyens musulmans. Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt. Il s’agit d’une nouvelle vague d’islamophobie qui prend prétexte des accusations de viol portées contre Tariq Ramadan, détournées au plus grand mépris des plaignantes pour attaquer celles et ceux qui préfèrent faire émerger du commun et s’opposer au climat de fascisme qui vient. (suite sur lien)

Mars 2017

Les crimes contre l’humanité du colonialisme, c’est qu’il n’est pas reconnu, qu’il continu et qu’il est le fondement du capitalisme, mais encore la monstrueuse hypocrisie de ceux qui le dénoncent sans développer son origine, son fondement et sa continuation. Par exemple cet ancien de chez Rothschild qui parle aussi de « révolution », la banque qui avec d’autres finançaient les expéditions coloniales et autres guerres impérialistes. Les banques de nos jours continuent logiquement partout dans le monde, c’est leur oeuvre.

 http://www.anticolonial.net/

Semaine Anticoloniale du 4 au 20 Mars 2017

http://www.anticolonial.net/spip.php?rubrique150

 http://www.anticolonial.net/spip.php?rubrique149

- Programme Marseille

- 1er mars à 20 h : Projection du film de Daniel Kupferstein, « Les balles du 14 juillet », sur le massacre par la police de manifestants algériens le 14 juillet 1953 à Paris.

En présence du réalisateur

2 mars à 20 h : La bataille d’Einaudi, comment la mémoire du 17 octobre 1961 revint à la république en présence de Fabrice Riceputi, lauréat de Prix du Livre Anticolonial 2016

Café-librairie associatif MANIFESTEN 23 rue Thiers Marseille

 http://www.anticolonial.net/spip.php?article3025

 - SALON ANTICOLONIAL 4 ET 5 MARS

Espace stands de la solidarité internationale, Débats, Salon du Livre, Rencontre avec les auteur-es, Performances, Expositions, Concerts, …

Lire la suite de l’article

http://www.anticolonial.net/spip.php?article3022

La Bellevilloise 21 rue Boyer Paris 20è M°Ménilmontant Entrée solidaire 2 euros

 LOFT Espace stands internationaux, Salon du Livre, Rencontre avec les auteur-es

Exposition : Angela Sept

Angela Magnatta est artiste affichiste, elle dessine des portraits de femmes qui ont marqué l’histoire sociale. Elle utilise essentiellement l’affiche comme support et réalise aussi des peintures sur toile. Ses convictions en tant que militante féministe, antiraciste, anti-impérialiste et pacifiste définissent ou orientent largement son travail.

 A l’occasion de la Semaine Anticoloniale, elle a réalisé des portraits de femmes mais aussi de quelques hommes ayant marqué les luttes antiracistes et anti-coloniales.

http://sept-art.fr/

 SAMEDI 4 MARS

 SALLE FORUM

10h – 11h30 Rroms, mineur-e-s isolé-e-s et jeunes majeur-e-s étranger-e-s :Interdits d’école !

Une partie de l’enfance et la jeunesse de France est aujourd’hui Interdite d’école,

 Parce qu’ils sont pauvres et perçus comme roms, habitent avec leurs parents dans des squats et des bidonvilles, parce qu’ils sont « mineurs isolés étrangers » ou « jeunes majeurs », l’Etat les prive arbitrairement du droit élémentaire à l’Éducation, leur interdit l’avenir et les voue à l’exclusion.

 Si quelques uns accèdent malgré tout à l’école, ils doivent alors faire preuve d’efforts exceptionnels pour choisir leur destin et accéder à des études supérieures contre l’avis de l’administration.

 Il y va du sens de notre société dont la valeur doit se mesurer à son pouvoir d’offrir à un enfant ou un jeune, quelle que soit sa condition, les moyens d’apprendre, de grandir, de choisir un métier.

 Invité-e-s :

Anina Ciuciu, élève avocate, pour La Voix des Rroms

Liliana Hristache, présidente de l’association Rom réussite

Un-e intervenant-e non-Rrom

Sonia Nemo, soutien solidaire des mineurs isolés

Joao, jeune majeur

Pierre Linguanotto pour CPMJIE

 11h45 – 13h15 Sortir du Franc CFA

Quelles causes, quelles conséquences, quelles solutions ?

Hortense Fangoe (journaliste)

Karine Oriot (journaliste et modératrice)

Mwazulu Dyabanza (Porte parole du Mouvement  » Marron-Unité.Dignité.Courage « 

Louis Georges Tin (Président du CRAN)

 13h30 – 15h Appel pour la reconnaissance des crimes coloniaux

http://www.mesopinions.com/petition…

Invité Olivier Lecour Grandmaison

 15h15- 16h45 Guadeloupe Mé67, 50 ans déjà

Les martyrs guadeloupéens victimes de la répression coloniale de mai 67

Le Comité du 10 Mai invite :

Elie Domota, syndicaliste du LKP (visio conférence)

Luc Reinette, indépendantiste guadeloupéen (sous réserve)

Raymond Gamma, historien (visio conférence)

Théo Lubin (modérateur)

17h-18h « Je suis Bamboula »

Proclamation du Prix du Colonialiste 2017

https://fr.surveymonkey.com/r/P5MBNW3

 SALLE CLUB

 11h -12h30 Comment combattre concrètement les offensives et les idées d’extrême droite ?

Débat organisé par VISA (Vigilance et Initiatives Syndicales Antifascistes) et le CUAFA 20ème (Collectif Unitaire Antiraciste et AntiFascistes)

 12h45 – 14h15 Le Secret défense, contre la vérité et la justice ?

organisée par le réseau « Justice pour Sankara justice pour l’Afrique », avec le comité de soutien à Elisabeht Borrel, l’institut Ben Barka, SURVIE, Sortir du Colonialisme, et Au nom de la mémoire.

Bachir Ben Barka fera l’ »historique » du secret-défense dans l’affaire Ben Barka et informera des dernières démarches judiciaires et autres.

Elisabeth Borrel témoignera de son combat pour connaitre la vérité sur l’assassinat de son mari, juge à Djibouti, que des réseaux franco-djiboutien ont tenté de faire passer pour un suicide.

François Graner, chercheur, auteur du livre Le sabre et la machette -officiers français et génocide tutsi témoignera de ses travaux sur le génocide des Tutsis au Rwanda et des blocages qu’il rencontre pour obtenir des documents pourtant déclassifiés.

Bruno Jaffré, animateur du réseau Justice pour Sankara, justice pour l’Afrique, auteur d’ouvrages sur Thomas Sankara, fera le point sur l’affaire Sankara et la demande de levée du secret défense par un juge burkinabè.

Mehdi Lallaoui, réalisateur, président de Au nom de la mémoire, témoignera des blocages rencontrés lors de ses travaux sur le 17 octobre 1961 et les massacres de Sétif en mai 1945.

Armelle Mabon, historienne, évoquera les obstructions à la manifestation de la vérité sur le massacre des ex-prisonniers de guerre tirailleurs »sénégalais » au camp de Thiaroye le 1er décembre 1944 et de la fraude scientifique au service d’un mensonge d’Etat.

Henri Pouillot, Membre du Bureau Exécutif National du MRAP, du Bureau National de l’ARAC, Président de « Sortir du Colonialisme », Témoin de la Guerre de Libération de l’Algérie interviendra sur les zones d’ombre de « l’affaire Maurice Audin » toujours couvertes par le secret défense.

14h30 – 16h Cameroun, une guerre à l’origine de la Françafrique

Survie invite Thomas Deltombe

DIMANCHE 5 MARS

 SALLE FORUM

 10h30 – 12h Liberté de circulation et d’installation

 Conférence organisée par la FASTI

Invitées : Prudence Riff et Josie Boucher, co-présidentes de la Fasti

12h15- 13h45 1947-2017 L’insurrection malgache- Histoire Universitaire, Mémoires Populaires

Présentation de l’événement du 29 mars à l’INALCO

14h – 15h30 Mémoire Eclatée, De la décolonisation au déclin de l’Occident

 Nils Andersson invite Samir Amin philosophe, économiste franco-égyptien et président du Forum mondial des alternatives

et Vanessa Codaccioni Historienne et politiste, spécialiste de la répression politique. Maîtresse de conférences à l’université Paris 8, elle a publié un ouvrage sur les procès politiques pendant la guerre froide et la guerre d’Algérie, et, plus récemment, sur la justice d’exception et l’antiterrorisme.

 Ce livre constitue un témoignage exceptionnel sur plus de 60 ans du parcours d’un homme depuis les années 50 à nos jours. Deux tiers de l’ouvrage raconte les années d’activités littéraires, théâtrales et éditoriales de Nils Andersson à Lausanne – la fondation de la Diffusion et des Editions de La Cité. En 1957, Nils Andersson rencontre Jérôme Lindon (Editions de Minuit), Jean-Jacques Pauvert (Editions Pauvert), et Robert Voisin (Editions de l’Arche) afin de leur proposer la diffusion de leur catalogue en Suisse. Il deviendra éditeur lorsque Lindon lui demande d’éditer La Question d’Henri Alleg, ouvrage interdit en France. Dès 1961, il diffusera également les Editions Maspero et deviendra, après de nombreuses publications liées à la cause algérienne, l’éditeur du Petit livre rouge de Mao et d’autres publications maoïstes. Après son expulsion de Suisse par le Conseil fédéral en 1966, il travaillera cinq ans à Radio Tirana (émissions françaises), puis il deviendra le diffuseur des maisons d’éditions françaises en Suède. A sa retraite, il s’installe à Paris et devient actif au comité scientifique d’Attac tout en s’engageant sur les problématiques des droits humains.

 Cet ouvrage raconte également l’aventure de la décolonisation et de ce que Nils Andersson appelle le  » déclin de l’occident « .

 15h45 – 18h Violences policières et Racisme d’Etat

Invitées :Ramata Dieng (Collectif Vie Volées), Nacira Guenif (sociologue)

 18h15 Concerts : Cihan, musicien et chanteur kurde + EDS, rap décolonial

 SALLE CLUB

 11h- 12h45 Racisme et colonialisme : Le cas d’Israël

Organisé par l’ UJFP

 13h – 14h15 Maghreb : Comment sortir du racisme antinoir ?

Les conséquences des migrations africaines subsahariennes, et le poids de l’histoire subie par les Noir-e-s du Maghreb

 Invité-e-s :

Mireille Fanon – Mendès France Experte, ex-président du Groupe de travail des Nations Unies sur les personnes descendant d’Afrique, Conseil des droits de l’homme

Fabien-Didier Yéné Militant Réseau Afrique Echanges Migrants

Karima Souid ex députée-Constituante, Chef de projet chez Euromed Droits (REMDH) (en Visio conférence)

Joanes Louis Avocat

Eléonore Bassop (modératrice)

Organisé par le CRAN

 14h30- 16h Cameroun : Quelle solution à la crise dans les régions dites anglophones, genèse d’une unité de façade ?

 Partition, fédéralisme, la somalisation peut elle permettre de répondre aux problèmes des populations ou ne faut il pas apporter une réponse politique globale qui prenne en compte les particularités de chaque région dans le cadre d’un devenir commun ?

Au moment où la lutte s’intensifie dans les régions du nord ouest et du sud ouest avec pour seule réponse de la part du régime néocolonial de Paul Biya une répression aveugle, brutale, l’UPC se propose d’analyser la situation et de présenter les possibles solutions politiques. Plusieurs leaders d’opinions sont arrêtés, trois d’entre eux vont être présentés devant une cour militiaire et risquent la peine de mort.

 Paul Biya, au pouvoir depuis 35ans, ne cesse d’enfoncer le pays dans une crise politique, économique, sociale sans précédent en semant la terreur, la division et en tentant de créer les conditions du chaos après son départ. Il envisage, malgré tout, à 85ans de se représenter aux prochaines élections présidentielles en 2018.

 Invités : Njufom Samuel et/ou Essoh Moïse, tous deux membres du Bureau du Comité directeur de l’Union des Populations du Cameroun (UPC)

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Partenaires :

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 ****************************http://survie.org/publications/brochures/article/cinq-guerres-pour-un-empire-5207

 Dernier rapport de Survie « Cinq guerres pour un empire »

Bilan de l’interventionnisme militaire français en Afrique. 2011-2016

 Mi-janvier s’est tenu le dernier sommet Afrique France à Bamako. A cette occasion, Survie a publié son dernier rapport, proposant un bilan critique des dernières interventions militaires françaises en Afrique. Vous pouvez le consulter et le télécharger librement ici.

 Les 13 et 14 janvier 2017 se déroulera à Bamako, au Mali le 27ème Sommet Afrique-France, pompeusement nommé « Sommet de Bamako pour le Partenariat, la Paix et l’Emergence ». En réalité, les questions de sécurité seront au centre des discussions. Le Mali, pays où François Hollande a lancé sa première grande opération militaire, sept mois après son élection, est ainsi choisi pour servir de vitrine au bilan de la politique africaine du quinquennat. La présence militaire française en Afrique s’est considérablement renforcée depuis 2011, au travers d’interventions de grande envergure, sensées contribuer à la paix et à la sécurité en Afrique et en Europe. Le résultat d’une telle politique est pourtant loin d’être positif, comme en témoigne notamment la militarisation française de toute la zone sahélienne vouée à durer et la récurrence des combats dans celle-ci, le chaos en Libye et le maintien des tensions en République Centrafricaine.

 En effet, depuis 2011, une intervention militaire française en Afrique semble en appeler une autre. Présentées comme des victoires, ces opérations posent éminemment question. Le passage à l’offensive de la force Licorne en Côte d’Ivoire en 2011 pour faire tomber le régime de Laurent Gbagbo est un nouvel exemple d’une France qui outrepasse ses mandants onusiens. L’intervention Harmattan en Libye a eu des répercussions particulièrement néfastes, en témoigne le chaos qui perdure à l’heure actuelle.

 D’autant que cette guerre a aussi eu des répercussions sur les pays de la région, et notamment sur le Mali où des combattants touaregs démobilisés de l’ancienne armée du Guide libyen sont rentrés avec armes et bagages. Ces derniers participeront à la déstabilisation du pays et à l’implantation de différents groupes armées, dont certains se revendiquant de l’Islam radical. C’est ainsi que la France est intervenue pour combattre les groupes armés implantés dans le nord avec l’opération Serval, mais a, dans le même temps, remis en selle le Mouvement National pour la Libération de l’Azawad (MNLA), pourtant à l’origine de la crise.

  Cinq guerres pour un empire Bilan des OPEX 2011-2016 Avec Barkhane, et au nom de la « guerre contre le terrorisme » l’armée française est désormais durablement implantée au Burkina Faso et au Niger, et relégitime la dictature d’Idriss Déby au Tchad en en faisant le point nodal de ses guerres africaines. Enfin, en Centrafrique, la France s’est embourbée dans une guerre civile d’une rare violence dont elle était en même temps juge et partie.

 A l’occasion de ce nouveau sommet françafricain, Survie a donc décidé de publier un nouveau rapport afin de faire un bilan des opérations militaires de la France en Afrique, ce depuis l’intervention en Libye (2011) jusqu’à aujourd’hui.

 Rapport à télécharger ci-dessous.

- Rapport de Survie – Bilan des OPEX (2011-2016)

http://survie.org/IMG/pdf/version_web_-_rapport-opex.pdf

- Cing guerres pour un empire (PDF – 1.4 Mo)

http://survie.org/IMG/pdf/version_web_-_rapport-opex-2.pdf

 A lire aussi

261 – octobre 2016 – D’une guerre à l’autre

261 – octobre 2016 – Des tortionnaires français au banc des accusés

254 – février 2016 – Information en guerre

260 – septembre 2016 – Trois morts qui font tâche

187 – Janvier 2010 – Le coût des Opex classé « secret défense » !

152 – Novembre 2006 – Cameroun : Guerre du Liban : dégâts collatéraux au Cameroun

147 – Mai 2006 – Tchad : Françafrique toujours debout

141 – Novembre 2005 – Côte d’Ivoire – A fleur de presse – Novembre 2005 – Françafrique

  Brochures

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Diplomatie, Business & Dictatures – 25 mars 2009 par Survie

Biens mal acquis des dictateurs africains en France – 1er juin 2008 par Survie

Dette odieuse : à qui a profité la dette du Sud ? – mai 2007 par Plateforme Dette et Développement

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 Francafrique, la famille recomposée

 Le Sabre et la machette : les officiers français et le génocide des Tutsi au Rwanda par François Graner

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 El « dossier negro » del ejército francés en África par Dénètem Touam Bona, Raphaël Granvaud

 De l’armée coloniale à l’armée néocoloniale (1830 – 1990) par Raphaël Granvaud

 Que fait l’armée française en Afrique ? par Agone, Raphaël Granvaud

**********************http://frantzfanonfoundation-fondationfrantzfanon.com/article2379.html

 http://www.liberation.fr/elections-presidentielle- legislatives-2017/2017/02/16/ benjamin-stora-la- colonisation-n-est-pas-encore- une-sequence-historique- admise_1548882

 http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2017/02/16/ peut-on-dire-comme-emmanuel- macron-que-la-colonisation- est-un-crime-contre-l- humanite_5080715_823448.html

 http://www.aps.dz/monde/53519-manceron-et-g%E8ze-appellent-les-fran%E7ais-%E0-regarder-en-face-le-pass%E9-colonial

samedi, 18 février 2017 16:21

Manceron et Gèze appellent les Français à « regarder en face » le passé colonial

DR

PARIS- L’historien Gilles Manceron et l’éditeur François Gèze ont appelé samedi les Français à « regarder en face » le passé colonial de la France, relevant que l’oubli gangrène la société.

« La nécessité de +regarder ce passé en face+ (à) est devenue d’autant plus impérative que l’+oubli+ de la part coloniale de notre histoire a produit une forme de +gangrène+ qui affecte toujours la société française », ont-ils affirmé dans une tribune publiée samedi par le quotidien Le Monde, suite à la polémique sur la qualification, par Emmanuel Macron, de la colonisation comme « crime contre l’humanité ».

Les deux intellectuels ont estimé que le candidat Macron « a eu le mérite de lancer, le 15 février, dans la campagne électorale présidentielle, tel un pavé dans la mare, le sujet de notre passé colonial. Et de dire clairement que la colonisation a été en contradiction avec les principes des droits de l’homme », relevant que ce passé colonial « a laissé des traces durables dans les représentations collectives et dans les comportements de parties importantes de notre société ».

Pour eux, au regard de la durée « exceptionnelle » (132 ans) de la colonisation de l’Algérie et la présence d’une importante population de colons, « il n’est pas exagéré, à notre sens, de parler d’une +maladie algérienne+ de la société française depuis l’indépendance de cette ancienne colonie ».

« La reconnaissance (à) de ce que fut cette page d’histoire, dans toute sa complexité et sans occulter ses pages les plus sombres et contradictoires, reste très insuffisante », ont-ils soutenu, soulignant que les séquelles de ce passé « constituent le soubassement de manifestations racistes et islamophobes, parfois au cœur de l’Etat ».

Gilles Manceron et François Gèze on fait observer que cette « maladie » explique également les difficultés « récurrentes » des relations politiques franco-algériennes tout comme les stigmatisations récentes des titulaires de la double nationalité franco-algérienne.

« Les courants nostalgiques de l’+Algérie française+, qui en sont d’autres symptômes, constituent pour l’extrême droite un terreau fertile », ont-ils indiqué, affirmant que le fait de « ne pas avoir regardé en face cette page de son histoire, la France en est encore malade ».

*****************************http://librealgerie.info/2017/02/19/le-vrai-visage-de-la-colonisation-en-algerie/

LE VRAI VISAGE DE LA COLONISATION EN ALGERIE

février 19, 2017

 Par Smail Goumeziane

   « Le scandale, ce n’est pas de cacher la vérité, mais de ne pas la dire tout entière. »

G.Bernanos

Il y a quelques jours, Emmanuel Macron, un des candidats à la présidentielle française de 2017, vient de jeter un pavé dans la mare en affirmant, notamment et tout de go, à partir d’Alger, « que la colonisation était un crime contre l’humanité ». Il n’en fallait pas plus pour soulever un tollé à droite et à l’extrême droite. Pour autant, comme nous allons le rappeler, Emmanuel Macron ne confirmait ainsi en quelques mots que ce que l’histoire objective de la colonisation nous a appris. 

 Pour bien le comprendre, partons de l’année 1930. En effet, 1930 est une année bien symbolique pour aborder un tel sujet.  Cette année-là, toute une « intelligentsia » de la Métropole et de la colonie est mobilisée pour fêter avec faste le centenaire de la « présence française » en Algérie[1]. Pour le pouvoir colonial, nul-doute : c’est « leur Algérie » qu’on allait célébrer. 

A travers maints événements (conférences, rencontres, fêtes, …), en Algérie et dans le monde, alimentés en timbres postaux, médailles, livres, brochures, films…, « rien n’est économisé pour impressionner le colonisé, l’étranger et peut-être le colonisateur lui-même. »[2] C’est l’occasion de mettre en avant les méthodes et les résultats de la colonisation. Dans toute cette propagande, il nous a paru utile de rappeler comment les romans coloniaux de l’époque présentaient la situation.

C’est un beau roman…

 Tout en mettant en valeur les « brillants exploits » des grandes figures militaires de la conquête, notamment le maréchal de Bourmont[3], les maréchaux et autres généraux, les romans coloniaux exaltent au mieux le colon, symbole de cette nouvelle race qui a été implantée en Algérie, apportant ce sang nouveau nécessaire à la régénération d’un pays peuplé jusque-là de « déchets d’humanité, de dégénérés, abrutis par des siècles de servitude, de paresse, d’insouciance, de stupidité, d’êtres dégradés, réfractaires à toute civilisation, qui n’ont jamais été, qui ne seront jamais des civilisés. [4]»

Le succès économique de la colonie que l’on célèbre résulte du travail opiniâtre des colons sur une terre particulièrement ingrate. Dès leur arrivée en Algérie, « minés par la fièvre mais soutenus par une volonté de fer, les colons avaient appris à lutter jusqu’à la fin ; ils savaient mourir debout, comme les soldats sous le feu, cherchant pour dernier appui le manche de la bêche ou de la charrue.[5] » Le mythe est là : le colon martyre, véritable « soldat laboureur », tenant le fusil d’une main et labourant de l’autre pour, le soir venu, rejoindre les baraques de planches qui lui servent de logis, quand ce ne sont pas des tentes militaires.

 C’est donc dans cet univers « de brutalité, de violence, et de luttes », que les colons réalisent leur « œuvre créatrice ». 

 Boufarik, une petite bourgade de la Mitidja, dans la région d’Alger, symbolise à elle seule cette réussite. Dans cette plaine, que la propagande officielle décrit comme un désert d’eaux stagnantes et nauséabondes, le village de Boufarik, présenté comme l’endroit le plus mortel, devient source d’inspiration pour la littérature coloniale. Pour ces écrivains aux ordres, « il n’était qu’un point d’eau devant l’emplacement d’un marché hebdomadaire indigène, …, Boufarik la grande victime de (la tribu) des Hadjoute, de la fièvre, de l’incendie, du pillage et des sauterelles.[6] » 

 Tous les thèmes chers à la propagande coloniale sont là et le resteront pour longtemps : marécages infestés de moustiques et de sauterelles porteurs de malaria et autres épidémies ; tribus sanguinaires pillant et incendiant… Plusieurs décennies après, l’Algérie, « œuvre des colons qui l’ont arrosée de leur sueur » sera toujours magnifiée de la sorte. « Les champs de céréales aux terres propres et aux moissons régulières, … les vignobles avec leurs rangées alignées au cordeau, les quadrillages rigoureux des vastes vergers et le damier des cultures maraîchères dessinent un paysage géométrique dans des plaines autrefois marécageuses… [7]»

Tout cela est tellement « évident » que pendant la célébration du centenaire, « pas une voix discordante ne s’est élevée, spécialement (de la part des indigènes), qui, toujours et en tous lieux, ont témoigné éloquemment de leur loyalisme ardent et indéfectible.[8] » Autrement dit, le pays est désormais pacifié et certains d’entre eux sont en voie de civilisation. Mieux, grâce à l’éducation que leur a prodiguée la colonisation, certains indigènes font oublier le fanatisme légendaire et la barbarie primitive de leur race, et accèdent au statut d’« individus à morale et à idéal civilisé ». Car, nous explique-t-on, « En Algérie, nos colons enracinent la France dans le sol, mais nos maîtresses l’enracinent dans les cœurs.[9] » Au point, selon les plus optimistes, que « l’esprit de la race berbère se transforme. Aujourd’hui, est née une seule et même famille française. [10]» Un enthousiasme, que tempèrent toutefois les plus radicaux, inquiets de cette évolution des indigènes. « N’ayant fait qu’un apprentissage insuffisant de la liberté, ils n’ont en général des élites que les apparences, et de notre civilisation, quand ils s’évertuent à la copier, qu’un vernis souvent inconsistant.[11] »

 C’est donc dans une sorte d’euphorie générale que les festivités du centenaire célèbrent « l’œuvre accomplie en un siècle sur la terre d’Afrique par la France colonisatrice, …, dans le but de la perpétuer dans la mémoire des contemporains et de ceux qui suivront.[12]» 

 C’est une belle histoire…

 A la veille de l’indépendance, l’historiographie officielle (représentée ici par les travaux de L.Mouilleseaux[13]) continue d’emboîter le pas. A coups d’analyses et de chiffres, elle se charge de présenter, de façon plus concrète et moins romancée, les prétendus bienfaits de la colonisation. Elle y présente l’Algérie comme un pays ouvert à tous. 

On était loin, il est vrai, du débarquement inopiné, en 1832, de 400 « colons » rhénans sur le pavé de la Casbah d’Alger.

L’ouverture de la colonisation aux français de la Métropole débuta réellement avec Bugeaud et son idéal de « soldats laboureurs » auxquels il offre de petites concessions de 4 à 10 hectares, vouées à la monoculture des céréales, et regroupées en villages faciles à défendre. 

 En 1848, arrivèrent ces 12 000 ouvriers parisiens, au chômage et frondeurs, vainqueurs de Louis Philippe, et que la Seconde République expédia en Algérie. Puis, le Second Empire envoya les déportés du 2 décembre pour, finalement, s’en tenir aux grandes concessions, accordées aux capitalistes agraires et fonciers. 

 A la veille de 1870, on n’avait guère créé plus de 37 villages. La IIIème République reprit à son compte la démarche de Bugeaud. Les Alsaciens/Lorrains, qui refusaient la nationalité allemande, furent installés sur les terres séquestrées suite à l’insurrection d’El Mokrani. 

 Dès lors, de 1871 à 1901, 428 villages sont fondés, peuplés de 55 000 métropolitains. Puis, la crise viticole métropolitaine, consécutive au phylloxéra, aidant, de nouvelles familles d’agriculteurs confirmés, originaires du Midi, renforcèrent massivement la colonisation agricole et l’ouvrirent sur de nouvelles productions, notamment viticoles. Pour accélérer le mouvement, la colonisation agricole fut également ouverte aux étrangers. Les Espagnols, habitués au climat, créèrent des villages maraîchers dès 1850 sur le littoral algérois, puis dans la région oranaise.

Cependant, malgré l’importance accordée dans la propagande officielle et la littérature à cette présence agricole, c’est, selon les historiens, la présence non agricole qui fut la plus importante, et aussi la plus significative en termes d’effets économiques. Dans ce cadre, la part des étrangers est encore plus nette. Les quartiers modernes construits à Alger sont, pour l’essentiel, le fruit du travail des maçons Piémontais. Les routes furent ouvertes par les rouliers Valenciens. L’activité de pêche dut beaucoup au savoir-faire des Siciliens. Il y eut aussi des Rhénans, des Suisses, des Maltais. 

 Cependant, cette multitude d’ethnies, qui représenta 40% de la population coloniale, commença à poser problème car elle menaçait le caractère français de la colonisation. Aussi, une loi de 1889 naturalisa automatiquement, à leur majorité, les fils d’étrangers nés sur « le territoire national », sauf revendication contraire. Et, afin d’« éviter que les valeurs traditionnelles de la France ne soient submergées par celles des nouveaux naturalisés », le développement de l’école se chargea de les franciser. Après tout, n’avait-on pas réussi, dès 1871, avec le décret Crémieux, à franciser les israélites, pourtant d’origine autochtone, parlant l’arabe et fort nombreux (130 000 âmes)[14] ?

 Grâce à ces politiques de peuplement et de naturalisation, la structure démographique de l’Algérie se modifie radicalement. L’accroissement de la population européenne est alimenté exclusivement par l’immigration jusqu’en 1851. Puis, ce sont les naissances en Algérie qui font l’essentiel de la croissance. Au point qu’en 1960, 87% des 1 200 000 Français d’Algérie sont nés sur la terre d’Afrique et que certaines familles en sont à leur cinquième génération. Enfin, progressivement, la part des ruraux sur les citadins ne cessa de diminuer : 40% en 1856, 28% en 1926 et 17% en 1954. 

 Parallèlement, la population musulmane, qui se composait, selon l’historiographie dominante, de quelques 3 millions d’individus en 1830,  « ne progressa guère jusqu’en 1870 » (doux euphémisme !) car, « Les famines, les épidémies, les luttes entre tribus assuraient un frein efficace à l’accroissement du nombre d’habitants. » Après 1870, selon cette même historiographie, « la démographie musulmane allait croître sous l’effet bénéfique de l’action sanitaire et médicale », de sorte qu’en 1954, on compta près de 9 millions de musulmans, soit une multiplication par 3 par rapport à 1830. Par ailleurs, cantonnés à plus de 90% dans les campagnes en 1830, ceux-ci, « incapables de se nourrir avec la vieille économie traditionnelle » s’en sont allés rejoindre les zones de colonisation agricole puis urbaine. Ainsi, alors qu’il n’y a que 3% de musulmans dans Alger en 1830, il y en a 20% en 1954.

 Dans ces conditions démographiques, l’Algérie, selon cette historiographie, réalise alors une « prodigieuse métamorphose ». Le pays connaît d’abord « un extraordinaire développement urbain ». En 1960, l’agglomération algéroise est forte de 700 000 habitants, Oran de 360 000 habitants, Constantine de 200 000 habitants, Bône de 140 000 habitants. Plusieurs autres villes s’approchent des 100 000 habitants : Sidi Bel Abbés, Tlemcen, Philippeville, Blida… Par ailleurs, « l’Algérie de 1830 ne possédait pas un kilomètre de chemin carrossable, tous les transports se faisant à dos de chameau ou de mulet. De nos jours (en 1960), elle offre un réseau routier de près de 60 000 kilomètres…Celui-ci est doublé par un réseau ferré de 4 500 kilomètres… » Le réseau de communications est aussi doté de plusieurs aérodromes et le trafic portuaire assure des flux dépassant annuellement 15 millions de tonnes de marchandises et un million et demi de voyageurs.  Enfin, « après les villes, les villages ont bénéficié, peu à peu de l’électrification. »

 Grâce à cela, poursuit cette historiographie, le développement économique du pays a été exceptionnel. Ainsi, le secteur agricole produit, en cette année 1960, quelques 22 millions de quintaux de céréales, 15 millions d’hectolitres de vin, 4 millions de quintaux d’agrumes et 7 millions de quintaux de cultures maraîchères. « Seul le cheptel paraît en régression par rapport à 1830. » L’industrie n’est pas en reste. « Après avoir mis longtemps à s’implanter, elle connaît depuis 1944 un essor remarquable. » Et, depuis 1956, une nouvelle croissance est attendue de la mise en œuvre du Plan de Constantine. D’autant que la découverte, quelques mois auparavant, du pétrole et du gaz sahariens a bouleversé les données du problème, et que les matières premières, notamment minérales, ne manquent pas. Grâce à cela, l’Algérie réalise des performances en termes de commerce extérieur. « En 1954, le pays exporte 140 milliards de francs, dont 114 vers la Métropole, et importe 218 milliards, dont 180 à partir de la France métropolitaine…L’Algérie est alors le premier client de la France. Elle se classe bien avant l’Allemagne. »

Ce développement économique a donc permis « d’amorcer la promotion de l’élément musulman… En 1954, plus de 400 000 musulmans et leurs familles, soit près de deux millions d’habitants, bénéficient d’un niveau de vie analogue à celui des ouvriers, employés et fonctionnaires de la Métropole. » Par ailleurs, « alors que l’équipement sanitaire de l’Algérie était nul en 1830, … et que quelques toubibs appliquaient des recettes remontant au Moyen Âge, entremêlées de pratiques magiques, … la multiplication des hôpitaux, que la population musulmane fréquenta dès les premières années, se traduit, en 1960, par 145 établissements hospitaliers, 32 dispensaires antituberculeux et une centaine de centres ophtalmologiques, dont la clientèle est, à 90%, constituée par les musulmans. »  Enfin, comment oublier l’effort culturel mené à travers l’enseignement. En 1944, un plan de scolarisation, étalé sur 20 ans, avait été lancé. « En 1959, étaient scolarisés 724 000 enfants, dont 586 000 musulmans. Le nombre des instituteurs était de 19 000… Dès 1848, un lycée était créé à Alger. En 1960, il en existe 23, que doublent 24 collèges. Les musulmans fournissent le quart des 70 000 élèves…L’Université d’Alger abrite 5 000 étudiants … La proportion des musulmans y est de 13%. »

 Dès lors, l’historiographie dominante, rejoignant la prose littéraire du centenaire, conclut en ces termes. « Alors que l’Algérie de 1830 vivait totalement à l’écart des grands courants de la pensée humaine, l’Algérie moderne, quoique sollicitée par des problèmes urgents plus terre à terre (la guerre d’Algérie ?), a su faire entendre sa voix…Ses écrivains, enfin, ont su se faire une place de choix, et le plus illustre d’entre eux, Albert Camus, a reçu le Prix Nobel. »

Démentis par la réalité…

 Le problème pour « ce beau roman et cette belle histoire », c’est qu’ils furent très tôt démentis par la réalité. Une réalité que n’a pas tardé à découvrir le jeune Albert Camus, justement, et qu’il relate dans son « scandaleux reportage en Kabylie », publié pendant plusieurs jours dans le Journal « Alger Républicain », en juin 1939, c’est-à-dire moins de dix ans après l’euphorie du centenaire.

 Son témoignage est accablant, car ce qui vaut pour la Kabylie vaut pour toute l’Algérie. 

« Je n’attaque ici personne. Je suis allé en Kabylie avec l’intention délibérée de parler de ce qui était bien. Mais je n’ai rien vu. Cette misère, tout de suite, m’a bouché les yeux. Je l’ai vue partout. Elle m’a suivi partout. C’est elle qu’il importe de mettre en avant, de souligner à gros traits, pour qu’elle saute aux yeux de tous et qu’elle triomphe de la paresse et de l’indifférence. » « Il n’est pas, ajoute-t-il, de spectacle plus désespérant que cette misère au milieu d’un des plus beaux pays du monde…Qu’avons-nous fait pour que ce pays reprenne son vrai visage ? » Dans les villages qu’il a traversés, Albert Camus n’a vu, parlé et vécu qu’avec des kabyles. Or nous dit-il « Tous, sans exception, n’ont su parler que d’une seule chose et c’est de la misère… (Aussi), c’est de cette misère que je parlerai. Tout en vient et tout y revient…Car, si l’on en croit Bernanos, le scandale, ce n’est pas de cacher la vérité, mais de ne pas la dire tout entière. »

Or, la Kabylie région arboricole et surpeuplée, n’a pas les moyens de subvenir aux besoins de sa population. Dès lors, précise Camus, « le Kabyle consommateur de blé, paye à sa terre magnifique et ingrate le tribut de la faim… (Car), ce blé qu’il faut acheter au prix fort, le paysan kabyle ne peut l’acquérir avec la production qu’on lui enlève à bas prix…(D’autant) qu’on lui a ôté aussi le travail et qu’il reste sans défense contre la faim. » D’ailleurs ajoute-t-il, « un rapport officiel évalue à 40% les familles kabyles qui vivent actuellement avec moins de 1 000 francs par an, c’est-à-dire (qu’on y réfléchisse bien), moins de 100 francs par mois. » Dans ces conditions précise-t-il, « je crois pouvoir affirmer que 50% au moins de la population se nourrit d’herbes et de racines[15] et attendent pour le reste la charité administrative sous forme de distributions de grains. » Une distribution de grains dont Camus souligne l’absurdité : « Distribuer 12 litres de grains tous les deux ou trois mois à des familles de 4 à 5 enfants, c’est très exactement cracher dans l’eau pour faire des ronds. » D’autant que cette distribution est le plus souvent laissée à l’arbitraire des caïds ou des conseillers municipaux. Pis, raconte-t-il, « par un petit matin, j’ai vu à Tizi-Ouzou, des enfants en loques disputer à des chiens kabyles le contenu d’une poubelle. » 

 Aussi, assaillie par la faim, la population n’a pas non plus les moyens de se chauffer. Camus explique la raison de cette situation. « Le Code forestier empêche ces malheureux de prendre le bois où il se trouve et il n’est pas rare qu’ils se voient saisir leur seule richesse, l’âne croûteux et décharné qui servit à transporter les fagots. » Enfin, « privés d’eau et de communication, enfermés dans leurs taudis, les Kabyles réclament tout ce qui leur manque. Car, si jamais un peuple a eu le goût du logis sain et aéré, c’est bien celui-là. »

Bien sûr, reconnaît Camus, une partie infime des kabyles travaille, mais dans quelles conditions ? « Je suis forcé de dire, indique-t-il, que le régime du travail en Kabylie est un régime d’esclavage. Car je ne vois pas de quel autre nom appeler un régime où l’ouvrier travaille de 10 à 12 heures pour un salaire moyen de 6 à 10 francs (alors que l’estimation officielle du salaire journalier est de 17 francs) … Même si l’ouvrier en question travaille 25 jours par mois, il gagnerait 150 francs avec quoi il lui faudrait nourrir pendant 30 jours une famille de plusieurs enfants. » Plus grave encore « pour la même durée (journalière), les femmes sont payées trois francs cinquante. »  

 Pour justifier ces écarts de rémunérations, les patrons invoquent l’infériorité de la main d’œuvre indigène. Ce que conteste Camus qui précise que cette situation « trouve sa raison dans le mépris général où le colon tient le malheureux peuple de ce pays…Il est vrai par contre que l’on peut voir sur des chantiers vicinaux des ouvriers chancelants et incapables de lever leur pioche. Mais, c’est qu’ils n’ont pas mangé. Et l’on nous met en face d’une logique abjecte qui veut qu’un homme soit sans forces vives parce qu’il n’a pas de quoi manger et qu’on le paie moins parce qu’il est sans forces. »

Comment, dans de telles conditions, la population peut-elle combattre toutes sortes de maladies et autres épidémies ?  En faisant appel aux moyens de santé publique mis en place par la colonisation ? Or, la situation sanitaire n’est guère plus brillante. Camus indique que « la Kabylie dispose en moyenne d’un médecin pour 60 000 habitants. Un chiffre ridicule. Ainsi, Tizi-Ouzou a un médecin communal pour 45 000 habitants, mais elle n’a pas d’infirmière/visiteuse. » On comprend mieux pourquoi la proportion de décès par rapport aux naissances est de 50%.

 Enfin, s’agissant de l’enseignement, Camus apporte également un démenti cinglant au discours officiel. Le problème est simple écrit-il : « Ce pays manque d’écoles… Aussi, aujourd’hui, un dixième seulement des enfants kabyles en âge de fréquenter l’école peuvent bénéficier de l’enseignement. » Car, non seulement les budgets alloués sont insuffisants, mais ils sont très mal utilisés. Résultat, « les classes (existantes) comptent déjà des effectifs surchargés de 60 à 80 élèves. » Dès lors, conclut Camus, « on évalue dans la région à 80% le nombre d’enfants privés d’enseignement. Ce que je traduirai en disant que près de 10 000 enfants, dans cette seule région, sont livrés à la boue des égouts. »

Comme on le voit, l’enquête d’Albert Camus en Kabylie sonne le glas de la vision idyllique propagée par le Centenaire. D’ailleurs, le regard des économistes sur la période confirme largement le constat d’Albert Camus à l’échelle de tout le pays. Globalement, l’Algérie des années 1950 est marquée par de profondes inégalités et injustices sociales dans tous les domaines. Parmi elles, les inégalités de revenus. Ainsi, en 1955, alors que la population musulmane représente 90% de la population totale, elle ne dispose que de 53% des revenus. A l’inverse, les 10% représentant la population européenne reçoivent 47% des revenus. 

Dans les villes, la structure de la population musulmane est symptomatique de ces inégalités criantes : 33% sont des chômeurs, 33% des ouvriers, 13% des employés, 20% des artisans et 1% des cadres. En comparaison, la population européenne se décompose comme suit : 36% de chefs de petites entreprises, 29% d’ouvriers, 26% d’employés, 9% de cadres supérieurs et de grands chefs d’entreprises. En termes de revenus, cela se traduit par le fait que la population urbaine musulmane, soit 690 000 personnes, reçoit 106 milliards de francs, alors que la population urbaine européenne, soit 305 000 personnes, reçoit 286 milliards de francs. En d’autres termes, le revenu moyen d’un musulman, soit 230 000 francs est quatre fois plus faible que celui d’un européen.

Cependant, il ne faut pas croire que ces inégalités et injustices ne frappaient que la population musulmane. Même au sein de la population européenne, qui pourtant ne connaît pratiquement pas le chômage, les « bienfaits économiques » de la colonisation n’ont pas bénéficié à tout le monde. Loin s’en faut.  Vers 1955, il n’y avait plus que 20 000 agriculteurs français en Algérie, dont 6 400 propriétaires de plus de 100 hectares mais disposant de 87% des terres de la colonisation ! Dans les villes, les inégalités sont aussi visibles. Les ouvriers et les employés européens, qui représentent plus de la moitié de la population ne perçoivent que 28% des revenus, alors que les classes riches européennes, soit 9% de la population, perçoivent la même quantité de revenus. D’ailleurs, une statistique du Gouvernement général de l’Algérie en 1954 reconnaît que le niveau de vie moyen des européens d’Algérie était inférieur de 20% au niveau de vie moyen des français de la Métropole. Et encore ne s’agit-il ici que de moyennes[16].

Enfin, comment croire dans une telle misère que le pays soit pacifié ? Comme si subitement, depuis la reddition en 1847 de l’Emir Abdelkader, l’arrestation de Lalla Fadhma N’Soumer en 1857, puis la déportation d’El Mokrani en 1871, toute résistance avait disparu.  Dans la réalité, ce fut tout le contraire. Les révoltes furent récurrentes, dans tout le pays, tout comme la répression qui s’abattait sur les populations indigènes. Comment taire également qu’au moment même où l’on s’apprêtait à célébrer le centenaire, le mouvement national algérien se structurait politiquement pour exiger des réformes de plus en plus radicales, et que pour toute réponse on intensifia répression. Celle-ci atteint son paroxysme en mai 1945 et fit quelques 45 000 morts dans les rangs des manifestants. Dès lors, le compte à rebours était déclenché qui allait déboucher sur le 1er novembre 1954, la guerre de libération nationale et l’indépendance du pays en juillet 1962.

Loin de la vérité tout entière[17]

Mais, une telle issue, fut-elle une surprise ? Probablement oui, pour ceux qui, en 1954 et aujourd’hui encore croient, malgré tous ces démentis, dans les bienfaits de la colonisation et dans la possibilité qu’il y aurait eu de corriger les inégalités et les injustices constatées jusque-là. Ceux-là sont soit des gens à qui on continue de cacher la vérité, soit des gens qui se refusent à regarder la colonisation dans sa vérité entière, comme le suggérait Bernanos.  

En effet pour comprendre la brutalité de la rupture qui s’est opérée entre 1954 et 1962, il faut aller au-delà des inégalités et des injustices et revenir sur l’extraordinaire cruauté qui a présidé au processus colonial dans un pays dont on a en permanence dénaturé l’image d’avant l’invasion de juillet 1830.

Il est vrai que celui-ci était alors sous la domination turque. Mais, pour autant, le « pays des barbaresques » avait mis un terme, depuis plusieurs années, à ses actes de piraterie en Méditerranée. Il n’était plus, loin s’en faut « un nid de pirates et d’esclavagistes ». De fait, quand l’expédition (préméditée depuis 1827) prit la mer pour Alger, les raïs algériens avaient, depuis des années, amarré leurs chebeks. « Quant aux esclaves chrétiens, il ne restait plus dans les bagnes d’Alger qu’une centaine de prisonniers de guerre, des Grecs de la guerre de Morée pour la plupart. » 

Déjà, depuis 1785, on savait par les récits de voyage de l’abbé Poiret, qu’à son passage à Alger, la plupart des esclaves chrétiens étaient des soldats espagnols qui désertaient d’Oran au péril de leur vie, préférant de beaucoup l’esclavage chez les Maures d’Alger à la liberté au milieu des leurs (il est vrai que repris, ils étaient décapités). Il précisa, par ailleurs, qu’il y avait alors plus d’esclaves musulmans chez les Chrétiens. « A Malte, ajouta-t-il, Bonaparte libéra près de 3 000 galériens du seul bagne de La Valette…Dans le même temps, les bagnes d’Algérie ne comptaient que 750 chrétiens, dont 64 français. »  Enfin, en matière économique, le pays produisait de quoi nourrir sa population et même exporter. C’est d’ailleurs un établissement français, la Maison Française, qui détenait le monopole des exportations de la Régence (en particulier les fournitures de blé, celles-là mêmes qui furent à l’origine du différend avec la France !) alors que le monopole à l’importation revenait à un établissement de Livourne. 

Pourtant, les mythes ont la vie dure.

Sur la rive sud de la Méditerranée, l’Algérie était un pays dont les terres étaient riches et bien cultivées, loin de l’image d’Epinal des marécages de la plaine de la Mitidja. Dès le débarquement, les témoignages se multiplient pour vanter ces « terres d’une fertilité admirable, bien boisées et bien arrosées, ayant de vastes jardins et de superbes vergers d’orangers. » En juillet 1830, à Blida, le général Bartillat affirme que « les plantations font de ce territoire un paradis terrestre. » Au point que les journaux de l’époque s’en émerveillent : « Cela rappelle les contrées les plus fertiles et les mieux cultivées d’Europe. » souligne le National. Le rapport du général Valazé confirme : « Le pays nous paraît riche, cultivé, couvert de bestiaux, de maisons et de jardins soignés. »  Alexis de Tocqueville lui-même admirera « ce pays d’une admirable fertilité. »  Dès 1833, à la Chambre, Piscatory, le secrétaire de la commission parlementaire, précise que « la riche et fertile province d’Oran est habitée par une population nombreuse et bien plus civilisée qu’on le croit. » A son tour, le maréchal de Saint Arnaud, parlant de la Kabylie, constate que « le pays est superbe, un des plus riches (qu’il ait) jamais vu. » 

Des étrangers ont également apprécié le pays à sa juste valeur. A titre d’exemple ce prince allemand et cet explorateur belge qui, en 1835, firent le tour de la Mitidja puis présentèrent aux autorités militaires un rapport dont voici quelques extraits : « Une vallée dont la beauté surpasse tout ce qu’on a vu s’étend de l’Atlas à la mer. Une végétation brillante couvre partout le sol sur lequel on voit de toutes parts de nombreux troupeaux. »  Il en est de même des villes. Ainsi, selon Amédée de Bourmont, « Alger ressemble à une vraie ville de France, avec ses cafés, avec ses restaurants, avec ses hôpitaux, son bureau de poste et même son imprimerie. »

Mais alors, que s’est-il passé ? Pourquoi les colons de 1848 ne trouvèrent-ils en Algérie que marécages et déserts ? Là aussi, les témoignages sont accablants. « Il n’y avait pas encore quarante-huit heures que l’armée était campée dans un des plus beaux pays du monde, et déjà le pays était dévasté.[18] » De fait, en novembre 1830, le premier massacre collectif est ordonné par Clauzel en ces termes : « J’ai ordonné aux bataillons de détruire et brûler tout ce qui se trouve sur leur passage. » Puis suivront d’autres massacres. En 1833, à Bougie, les habitants qui n’avaient pu fuir furent égorgés dans leurs demeures jusqu’au dernier. Avec Clauzel, au seul niveau de la Mitidja, en moins de cinq ans, tout sera rasé. Et de cette plaine où il y avait encore, en 1832, suivant un rapport de Rovigo au ministre de la Défense, 23 tribus et 12 000 cavaliers, Tocqueville dira, en 1840 : « Une plaine comme l’Alsace, et pas une maison, pas un homme, pas un arbre. » Un an plus tard, le général Duvivier constate tristement : « Depuis onze ans, on a tout détruit, incendié, massacré hommes, femmes et enfants avec une fureur toujours croissante. »  

Et cela dura plus de 40 ans.

Mais le pays était tellement riche que sa destruction totale dépassa les forces de l’armée. Bugeaud lui-même, qui fut un chaud partisan de l’éradication à l’américaine face aux indiens, le reconnaît : « On n’arrive pas à couper tous les arbres. Vingt mille hommes, armés de bonnes haches ne couperaient pas en six mois les oliviers et les figuiers de ce beau pays. »  Cependant la furie se poursuit et se concentre sur les villages. En quelques semaines, selon le général Camou, « plus de 300 villages avec leurs mosquées, écoles et zaouïas ont été détruits. »  Dans le Sud algérien, la même stratégie terrifiante est suivie. En 1832, même dans les territoires « soumis », un indigène sur 320 passait en conseil de guerre, et parmi les inculpés, un sur cinq était exécuté. Un rapport sur les colonnes de 1841 y indique que « le nombre des douars incendiés et des récoltes détruites est incroyable. » Le pillage de Constantine, tristement célèbre, ravit le maréchal de Saint Arnaud qui ne cache pas que « la part la plus riche va aux chefs et à l’Etat-Major. »

Quand les populations indigènes n’étaient pas massacrées, elles étaient dispersées et abandonnées dans l’errance « dans un abîme de misère. » On pourrait encore aller plus loin dans l’horreur. Il suffirait de lire les lettres et rapports de nombreux officiers français eux-mêmes pour comprendre l’ampleur gigantesque de cette descente aux enfers : « on a jeté les kabyles dans les ravins… » ; « …têtes coupées et empalées au-dessus des drapeaux ou au bout des baïonnettes » ; «… fumer à outrance comme des renards » ; «… larder à la baïonnette (comme aux Ouled Saad, où 2300 femmes et enfants subirent ce sort) tout ce qui tombe sous la main » ; « …murer 1500 Arabes avec femmes et enfants ». 

A l’évidence, il s’agissait là d’une stratégie d’extermination de la population algérienne, s’inscrivant dans un double objectif.

Primo, et ce fut le motif premier du débarquement en 1830, il fallait mettre la main sur le Trésor du Dey d’Alger[19] estimé à quelques 750 millions de francs de 1830, soit un peu moins de 6 milliards d’euros. Ce qui correspondait à 70% du Produit Intérieur Brut de la France de 1830 ! Le général de Bourmont réussit l’opération et transféra le Trésor non pas au Trésor Public français, mais à Louis Philippe[20], qui en usa, notamment, pour corrompre et liquider ses ennemis politiques et pour s’attirer les faveurs de ses partisans. L’Algérie sera ainsi le réceptacle de tous les « contestataires » du pouvoir métropolitain.

Secundo, en massacrant et en détruisant toute vie humaine, végétale et animale, il s’agissait de libérer le foncier (terre et immobilier) pour systématiser la colonisation de peuplement. Ainsi, des 5 000 maisons d’Alger, 3 000 furent confisquées et 900 démolies. « Le général de Bourmont laissa détruire ces bazars où se trouvaient des ateliers de tissage, de broderies et de soieries qui faisaient la renommée d’Alger et les ressources de tout un petit peuple d’artisans et de marchands. »  Dès le 8 septembre 1830, un décret séquestre les biens habous
(des fondations religieuses) et ceux des domaines de l’Etat, c’est-à-dire la majorité des propriétés urbaines, une grande partie de la Mitidja et des plaines côtières. 

Et cela ne faisait que commencer, car toute l’histoire foncière de l’Algérie coloniale ne sera qu’une suite de confiscations collectives ou individuelles, séquestres de tribus « rebelles, punies ou en fuite ». C’est ainsi que fut prise une loi en 1840 sur l’expropriation forcée (« inique et scandaleuse », dira Tocqueville), puis des décrets de cantonnements, puis les lois de 1863 et 1887 individualisant les terres collectives ou familiales indivises de sorte à permettre une spéculation européenne effrénée face à une population indigène de plus en plus misérable, éperdue de faim et d’épuisement. Dès lors, l’achat plus ou moins forcé des terres, revendues cinq à dix fois plus cher, fut la principale ressource de bien des colons. En 1954, le résultat, nous le connaissons : Trois millions d’hectares des meilleures terres entre les mains de quelques centaines de colons européens qui détiennent plus de 90% des plaines céréalières et 95% des plantations de vigne et d’agrumes, et la mainmise sur l’essentiel du patrimoine immobilier des grandes villes. 

Au plan culturel, il en fut de même. En 1865, une enquête officielle constatait que des 132 mosquées qui existaient à Alger en 1830, il n’en restait que 12 pour le culte musulman. Les autres avaient été, soit détruites, soit transformées en hôpitaux, casernes, écuries, bains publics, maisons closes, ou consacrées églises ou couvents. A Oran, ce fut pire, on ne laissa qu’une seule mosquée aux indigènes. Enfin, dans biens des endroits, les ossements des cimetières furent jetés au vent ou vendus pour faire du noir animal, et le maréchal Clauzel en personne s’empara de pierres tombales pour se faire construire…trois moulins. 

Par ailleurs, en matière d’éducation, les témoignages sont formels. En 1830, tous les Algériens savaient lire, écrire et compter, « et, la plupart des vainqueurs, précise la commission d’enquête de 1833, avaient moins d’instruction que les vaincus. » A l’arrivée des français, il y avait plus de cent écoles primaires à Alger, 86 à Constantine, 50 à Tlemcen. Alger et Constantine avaient chacune 6 à 7 collèges secondaires et l’Algérie était dotée de 10 Zaouïas (Universités). Chaque village ou groupe de hameaux avait son école. Tout cela fut systématiquement détruit et, en 1880, on ne trouvait plus que 13 écoles, désormais franco-arabes pour toute l’Algérie.

Au bout du compte, tout cet acharnement se traduisit, par une double tragédie humaine. D’une part, la population indigène fut décimée, repoussée hors des terres et des villes, dans les montagnes et dans le désert, jusqu’en 1872, avant d’être recrutée pour les besoins de l’armée (en Crimée, au Mexique, en Europe…), de l’agriculture coloniale émergente, ou de l’économie métropolitaine (émigration) jusqu’à 1954. 

D’autre part, la population coloniale fut inégalement « récompensée » et se trouva rapidement confrontée à la réalité du capitalisme agraire, minier et financier, avec sa cohorte d’ouvriers, d’employés et de petits artisans corvéables à merci au profit d’une caste minoritaire, véritable propriétaire de l’Algérie coloniale.

La réalité des massacres par les chiffres

On pourrait arrêter là le constat. Il est éloquent. Mais, puisque nous avons fait notre le souci de dire l’entière vérité, revenons un instant sur une question fondamentale : Puisqu’il y a eu tous ces massacres pendant au moins 40 ans (de 1830 à 1872) et que la population indigène restante était alors recensée à 2,1 millions d’âmes, combien d’Algériens ont-ils été massacrés ? 

Depuis les années 1950, il semble bien qu’un certain « consensus mou » se soit établi autour du chiffre de 900 000 personnes, puisque la population algérienne à la veille de la conquête serait de 3 millions de personnes. C’est en tout cas le chiffre retenu par Yacono dans la Revue Africaine, éditée alors à Alger, et qui sert aujourd’hui encore de référence, alors que pendant toute la période coloniale les plus radicaux ne retenaient que 2 millions d’habitants.

Pourtant, derrière ce chiffre « officiel », on va le voir, il y eut pendant toute la période coloniale une véritable guerre statistique déclenchée par le chiffre de 10 millions d’Algériens en 1830 présenté par Hamdan Khodja, dans un livre intitulé Le Miroir, publié à Paris en 1933. Ce livre, à nouveau disponible[21], est le seul document algérien de référence sur l’Etat de la Régence à la veille et au début de l’occupation française. Mais, qui est donc cet individu qui se permit de donner un tel chiffre ? Hamdan Khodja est-il digne de foi ? Comment a-t-il trouvé ce chiffre ? D’autres sources permettent-elles de le confirmer ?

Dès le débarquement de 1830, Hamdan Khodja[22] avait participé aux négociations avec les autorités françaises, qui lui reconnaissaient alors compétence et honnêteté. Il était plutôt en bons termes avec la plupart des officiels civils et militaires jusqu’à la publication du Miroir. Il était, rappelons-le, le fils du Premier secrétaire d’Etat de la Régence chargé de la comptabilité et de la correspondance diplomatique. Il était aussi le neveu du Directeur de la Monnaie. Il était professeur de droit à la Zaouïa (Université) d’Alger et parlait le turc, le français et l’anglais. Il était le conseiller et confident du Dey Hussein, le conseiller et l’ami des beys d’Oran et de Constantine. Grand voyageur et observateur attentif, il avait parcouru le pays de long en large et s’était rendu en Orient, en Angleterre et en France. 

Cela est-il suffisant pour accepter à priori son chiffre ? Probablement pas, bien qu’il ait clairement indiqué sa méthode d’enquête, aussi avons-nous essayé de le confronter à d’autres sources qui se sont exprimées sur la population musulmane en Algérie entre 1830 et 1872. L’exercice en valait la chandelle. Jugez-en.

Pour l’année 1830, on trouve plusieurs sources ou méthodes qui corroborent, plus ou moins, le chiffre de Hamdan.

Primo, Clauzel lui-même conviendra que le pays comprenait déjà (en 1830) quelques 10 millions d’habitants, de même que Bugeaud parla de 8 millions. Mais on déclara alors que c’était pure vantardise de leur part.

Secundo, si l’on se base sur les constantes géographiques, à savoir que la population musulmane de la province d’Oran représente 1/6ème du total algérien, celle de Constantine ½ et celle du Sud 1/10ème, on peut approcher la population totale à différentes dates. Ainsi, en 1831, le Bey de Constantine avançait le chiffre de 5 millions pour sa province, soit un total de 10 millions pour l’Algérie. En 1841, les travaux de Lamoricière évaluent la densité minimum d’Oran de 12 à 13 par Km2, sur une superficie de 116 000 Km2, soit une population oranaise de 1,4 millions et un total pour l’Algérie de 8,4 millions. En 1844, la commission scientifique cite le chiffre de 700 000 habitants pour le Sud, soit un total pour l’Algérie de 7 millions. Par ailleurs, le recensement de 1856 donne 700 000 musulmans pour Oran, soit un total de l’ordre de 4,5 millions pour l’Algérie. Tous ces chiffres tracent une ligne qui conduit, peu ou prou, au chiffre de Hamdan.

Tertio, l’approche par les constantes humaines et animales permet également de reconstituer les chiffres. Ainsi, il existait un rapport constant entre le nombre de tribus et le nombre de chevaux possédés. En 1869, on dénombrait 659 tribus, or la tribu maghrébine était, en moyenne, de 15 à 20 000 âmes. En situation « normale », la population totale serait donc de l’ordre de 9,5 millions d’habitants. Par ailleurs, Bugeaud lui-même reconnaît qu’en Algérie il y a un cheval pour 25 à 30 habitants. Or, en 1841, Lamoricière dénombre 80 000 chevaux pour Oran, ce qui donne 400 000 chevaux pour les trois provinces et au moins 10 millions d’habitants en situation « normale ».

Quarto, en 1860, Emile Girardin reconnaît que la population algérienne en 1831 était de 5 à 7 millions et qu’en 1847, après seize ans d’occupation elle tombait à 2,5 millions.

Cinto, en 1840, à titre de comparaison, les autorités françaises reconnaissent que la population du Maroc voisin est de 8 millions d’habitants. Or, le pays est moins étendu que l’Algérie, et sa surface « utile » inférieure d’un tiers à celle de la Régence.

Sexto, En 1845, plusieurs personnalités militaires et ecclésiastiques donnent des chiffres voisins pour la population musulmane à cette date. Le général Bellonet et le ministre de la guerre parlent de 7 millions d’habitants. L’évêque d’Alger parle de 6 millions d’habitants.

Au bout du compte, quand on place tous ces chiffres dans un tableau et sur un graphique, on constate que la plupart de ces points se retrouvent le long d’une droite passant par les 10 millions d’habitants en 1830 et les 2,1 millions en 1872. A contrario, les chiffres de 3 millions donnés par Yacono, de 5 et 7 millions donnés par Girardin pour 1830, sont nettement hors de cette droite. Tout cela, en l’absence de recensement à cette époque et de chiffres scientifiquement élaborés, est bien troublant. Pourtant, il ne s’agissait là que d’approximations. On n’avait toujours pas de chiffres scientifiquement élaborés. 

Il faudra attendre 1982 pour qu’une partie des éléments méthodologiques de Yacono soit contestée par Djillali Sari, un universitaire algérien, spécialiste en la matière. Corrigeant la sous-estimation de certains paramètres par Yacono, Sari conclut « qu’une population de 4,5 millions de personnes en 1830 constitue un minimum vraisemblable. » De son côté, en 2001, Kamel Kateb se basant sur une réévaluation des travaux de Boyer datant de 1954, estime que « la population en 1830 approchait les 3 850 000 habitants auxquels il faudrait ajouter les nombreux Kabyles qui faisaient du colportage hors de leur région surpeuplée … jusqu’en Tunisie … La population en 1830 aurait donc été proche de 4 millions d’habitants. » Avant de conclure « Trois, quatre ou cinq millions d’habitants ? Il est évident que nous ne saurons jamais quel a été l’effectif réel de la population de l’Algérie en 1830.[23] » Ce faisant, il mettait fin à cette guerre des chiffres qui commença par la destruction des archives de la Régence lors de la prise d’Alger.

Le résultat, même approximatif, est cependant saisissant d’horreur. En effet, quelques soient les chiffres retenus, en 42 ans, de 1830 à 1872, l’armée coloniale, aidée en cela par les épidémies, les sécheresses et les séismes, aura fait disparaître un à deux tiers de la population algérienne. Dès lors, comment qualifier, aux yeux de l’Histoire, un tel méfait ? Le qualificatif de génocide serait-il exagéré ? Faut-il hésiter à parler de crimes contre l’humanité ? Est-ce la crainte du jugement de l’Histoire qui déclencha cette véritable guerre des chiffres qui a suivi la publication du Miroir ? Ou bien, plus simplement celle de voir la population française et internationale refuser la poursuite de cette tragique et sale aventure coloniale ?

Pour Michel Habart, nul-doute, « les raisons de ce déguisement délibéré de la démographie algérienne sont faciles à comprendre. Jamais une opinion française éclairée n’aurait accepté, l’inhumaine entreprise qui consistait à coloniser un territoire aussi peuplé, à refouler ou exterminer une population aussi nombreuse. On comprend mieux la fureur des maniaques de l’Algérie française devant le Miroir, l’écrasement de son auteur, en même temps que leur obstination de 130 ans à maintenir ce chiffre de trois millions. »

Devant une telle tragédie, comment ne pas voir là le vrai visage de la colonisation. Un visage brutal et hideux qui, à l’évidence, montre qu’il est pour le moins indécent, comme certains ont tenté de le faire en France à travers la loi en 2005, de parler des « effets positifs de la présence française en Algérie ». Dès lors, comment s’étonner et s’offusquer qu’un tel sujet resurgisse, au bout de toutes ces années de déni, à l’occasion des débats pour la l’élection présidentielle de 2017 en France.  


[1] Le budget du centenaire fut de 60 millions de francs de l’époque. Les organisateurs avaient demandé 130 millions.

[2] A. MEMMI, Portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur. Editions Pauvert, Paris 1966

[3] Réhabilité par Louis Bertrand dans « Le roman de la conquête », écrit spécialement pour le centenaire

[4] L.BERTRAND, Devant l’Islam, éditions Plon, 1926

[5] F. DUCHÊNE, Mouna, cachir et couscouss, éditions Albin Michel, 1930

[6] F. DUCHÊNE, Mouna, cachir et couscouss

[7] J. DESPOIS, L’Afrique du Nord, éditions PUF, 1964

[8] G. MERCIER, Le centenaire de l’Algérie, éditions Soubiron, 1931

[9] J. LEJEUNE, Le miracle algérien, éditions Berger Levreault, 1930

[10] M.BUJEGA, Cœur de kabyle, éditions internationales de Tanger, 1939

[11] O. DEPONT, L’Algérie du centenaire, éditions Cadocet, 1928

[12] Le Livre d’Or de l’Algérie Française, ouvrage financé par le Commissariat Général du Centenaire, préfacé par le gouverneur général Pierre BORDES

[13] L. MOUILLESEAUX, Histoire de l’Algérie, éditions Productions de Paris, 1er
trimestre 1962

[14] Peu de gens se rappellent que le Sénatus-consulte de 1865 accordait déjà la nationalité française à tout Juif qui la demandait à titre individuel, sous condition de renoncer à son statut personnel (la loi religieuse).Ce fut un échec : à la veille du décret Crémieux, seules 228 demandes furent exprimées et exaucées, soit moins d’un pour cent de la population juive. Face à cela, le décret Crémieux réalisa automatiquement, en une seule fois et de façon administrative, la naturalisation de presque tous les juifs d’Algérie (à l’exception de ceux des territoires du Sud).

[15] Il n’est d’ailleurs pas rare que des enfants meurent pour avoir mangé des racines vénéneuses.

[16] L’Algérie a été le domaine de prédilection du grand capitalisme agraire, minier et financier où se côtoyaient les fortunés Borgeaud, Blachette, De Wendel, Rothschild, Péchiney et Mirabaud dans le cadre de grandes banques (de l’Indochine, de Paris, de l’Union parisienne…).

[17] Ces paragraphes doivent beaucoup à Michel HABART, Histoire d’un parjure, éditions ANEP, Alger 2002. Michel Habart, Homme de lettres libre, fut journaliste à La Croix. Il publia son livre, tiré en 17 exemplaires, en 1961. Celui-ci déclencha la colère des milieux ultras qui incendièrent les locaux de son imprimeur…à Marseille.

[18] Témoignage de Rozey, cité par G.Esquer, La prise d’Alger, éditions de L’Afrique Latine, 1930

[19] Voir P. PEAN, Main basse sur Alger, éditions Chihab, Alger 2005

[20] Le rapport Pietri fait de Louis Philippe le principal bénéficiaire des détournements : « Les Trésors du dey d’Alger n’ont profité à la France que pour une faible partie…La plus grosse part a servi à grossir la fortune de la branche déchue et quelques fortunes personnelles. » Pour plus de détails, voir Pierre Pean, Main basse sur Alger.

[21] Hamdan KHODJA, Le Miroir, éditions Actes Sud, 1999

[22] Dès le début de la conquête, tout le monde reconnaissait en lui un sincère ami de la France. Il décida le Dey de traiter avec Bourmont, puis, au péril de sa vie, dirigea, sur proposition de Rovigo, les négociations avec le Bey de Constantine. Bien que Clauzel le haïssait, Hamdan Khodja était très apprécié de ses autres partenaires français. Le Général Pélissier reconnaissait en lui « un homme d’esprit plus éclairé que ne le sont les Maures ». Le Général d’Armandy convenait que « ses idées étaient très raisonnables ». Le duc de Rovigo lui-même, dans un rapport au ministère indiquait : » C’est l’homme le plus intelligent de ce pays, le plus habile et le plus justement vénéré. Et il est foncièrement honnête, ce qui est fort rare. » Le baron Pichon, premier gouverneur civil ajoutait : « C’est le plus notable de ces Maures capables… qui sont l’aristocratie et la force morale de la nation algérienne, et qui ont des connaissances étendues et approfondies de ce pays. » Enfin, même après la publication du Miroir, en 1834, dans un message au Parlement, le docteur Barachin, préfet d’Oran, déclarait : « Je dois signaler à votre attention tout ce que dit Sidi Hamdan dans son ouvrage sur ce pays qu’il connaît mieux que personne. » Dans ses rapports avec les français, et dans ses écrits, Hamdan Khodja faisait toujours la différence entre les exactions de l’armée coloniale et les principes de la France des Libertés.

Pourtant, à partir de la publication du Miroir, Hamdan Khodja fut le point de mire des tenants de l’extermination. Il sera convoqué en janvier 1834 devant la commission d’Afrique à laquelle il remit un rapport confirmant ses écrits antérieurs. Face à la machine coloniale, Hamdan Khodja ne tint pas longtemps. Ruiné, menacé, sa famille persécutée, son neveu disparu à Bône en quelque « corvée de bois », il finit par se réfugier en Turquie en mai 1836. Il mourut en exil.

[23] Kamel Kateb, Européens, « Indigènes » et Juifs en Algérie (1830-1962), Paris, Ined/PUF,
2001

 

******************************https://www.legrandsoir.info/oui-la-colonisation-est-un-crime-contre-l-humanite.html
17 février 2017

Oui, la colonisation est un crime contre l’humanité
Bruno GUIGUE
En déclarant que “la colonisation est un crime contre l’humanité, une véritable barbarie”, Emmanuel Macron a déclenché un torrent d’indignation. On a dit que cette déclaration n’était que pur opportunisme, que le candidat d’”En marche”, comme d’habitude, disait tout et son contraire. En novembre 2016, il déclarait : “Alors oui… en Algérie il y a eu la torture mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie”. Certes. Mais si, pour une fois, Emmanuel Macron avait eu raison ? La réaction chauvine suscitée par ses propos, en tout cas, montre que le révisionnisme colonial fait partie de l’ADN de la droite française.

Il faut les entendre fulminer, ces humanistes à géométrie variable, lorsque cette page sinistre de l’histoire de France est pointée du doigt. Pour Bernard Accoyer, secrétaire général des Républicains, “ces propos constituent une insulte à l’Histoire de France et à la mémoire de millions de Français. Ils n’honorent pas le candidat à l’élection présidentielle qui fait le choix de la repentance plutôt que celui d’une lecture objective de notre histoire. Une repentance, toujours agitée par la gauche et l’extrême-gauche, qui contribue malheureusement à la défiance d’une partie des nouvelles générations envers leur pays”.

Mais c’est tout le contraire ! Pour qu’un Français se sente insulté par cette affirmation, il faut qu’il ait une lecture étriquée du passé national. Les millions de victimes du colonialisme français depuis trois siècles seraient-elles quantité négligeable ? Faut-il, pour être patriote, adhérer à un roman colonial à l’allure de conte de fées ? Que la France se proclame la patrie des droits de l’Homme n’interdit pas à ses citoyens de vérifier si cette promesse a été tenue au cours de son histoire. Elle leur en fait obligation. Et après examen, le verdict est sévère. Certains de vos électeurs l’ont peut-être oublié, M. Accoyer, mais la conquête de l’Algérie fut une expédition meurtrière, l’occupation de ce pays une humiliation permanente pour ses habitants et sa guerre de libération un carnage (300 000 morts) provoqué par l’obstination du colonisateur.

Mais M. Accoyer ne nous a offert que le hors d’œuvre. Parmi les nostalgiques à l’orgueil outragé, c’est la présidente du FN qui enlève le pompon. Sur sa page Facebook, elle qualifie carrément de “crime” les propos d’Emmanuel Macron. “Y a-t-il quelque chose de plus grave, quand on veut être président de la République, que d’aller à l’étranger pour accuser le pays qu’on veut diriger de crime contre l’humanité ?”, demande la candidate du FN. “En utilisant cette argumentation probablement pour des raisons bassement électoralistes, le crime, c’est M. Macron qui le commet. Il le commet contre son propre pays”. Voilà, la messe est dite. A l’unisson, la droite et l’extrême-droite assènent cette doctrine singulière selon laquelle le crime n’est pas le colonialisme, mais sa dénonciation.

Contre ces impostures réactionnaires, il faut relire ce qu’écrivait Aimé Césaire en 1955 dans son magnifique “Discours sur le colonialisme”. Il citait le colonel de Montagnac, l’un des conquérants de l’Algérie : “Pour chasser les idées qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d’artichauts mais bien des têtes d’hommes”. Il donnait la parole au comte d’Herisson : “Il est vrai que nous rapportons un plein baril d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis”. Il citait aussi Pierre Loti relatant dans “Le Figaro” la prise de Thouan-An (Indochine) en 1883 : “La grande tuerie avait commencé ! C’était plaisant de voir ces gerbes de balles, si facilement dirigeables, s’abattre sur eux deux fois par minute. On en voyait d’absolument fous, qui se relevaient pris d’un vertige de courir. Ils faisaient en zigzag et tout de travers cette course de la mort, se retroussant jusqu’aux reins d’une manière comique … et puis on s’amusait à compter les morts”. Eh oui, ces horreurs, elles aussi, font partie de notre histoire.

Partout, la conquête coloniale fut effroyable. Le colonisateur au drapeau tricolore l’a déshonoré, ce drapeau. Il l’a noyé dans le sang des peuples martyrisés par ceux qui prétendaient leur apporter la civilisation au bout du fusil. C’est pourquoi, partout, les peuples colonisés ont levé l’étendard de la révolte. Lassés d’être traités en objets, ils voulaient devenir “les sujets de leur propre histoire”, comme disait Lénine dans ses thèses prophétiques sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes (1916). Mais en Indochine, en Algérie, à Madagascar, au Cameroun, cette révolte populaire s’est heurtée à une répression impitoyable. Pour maintenir l’ordre ancien, la machine de guerre coloniale a perpétré des crimes de masse, elle s’est livrée à d’innombrables massacres.

Lisez donc le grand Aimé Césaire, M. Accoyer, cela vous changera du Figaro-Magazine !

“Il faudrait étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viet-Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe ».

Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette gangrène est toujours dans les têtes. Comme disait Marx à propos des atrocités commises par les Anglais en Inde en 1853, “L’hypocrisie profonde et la barbarie inhérente à la civilisation bourgeoise s’étalent sans voile devant nos yeux, en passant de son foyer natal, où elle assume des formes respectables, aux colonies où elle se présente sans voile”. Oui, c’est un fait, le crime colonial a fait voler en éclats les barrières morales que la classe dominante s’imposait ailleurs. Dire cette atrocité du crime colonial, c’est désigner avec les mots qui conviennent cette histoire douloureuse. Le colonialisme est une violence au carré, décuplée par le sentiment de supériorité raciale du colonisateur sur le colonisé. Perpétré sur les cinq continents, de Colomb à Netanyahou, le colonialisme est un crime contre l’humanité, car il nie l’humanité de celui qu’il opprime.

Bruno GUIGUE

commentaires
18/02/2017 à 07:13 par M.T.
Il est évident que la colonisation, l’impérialisme, sont un crime contre l’humanité. A moins d’être menteur ou raciste ou naïf, on est tous d’accord.
Mais le problème à la base ce n’est pas le fond du sujet, mais la forme : de telles paroles sortant de la bouche d’un démagogue, manipulateurs des cerveaux, tel que le petit Macron, n’ont pas de valeurs. C’est cela qu’il faudrait mettre en avant. Le mec n’est pas crédible. C’est un beauf, un inculte, qui n’a pas d’idées progressistes mais juste des intérêts personnels. Ca devrait être ça le sujet : ces démagogues qui surfent sur des vrais sujets pour retourner le cerveau des gens et voler leurs voix aux élections.

17/02/2017 à 21:29 par Szwed Christian
En Cisjordanie, à Jérusalem-Est et dans l’ensemble des territoires occupés par le régime ultra-droitiste et religieux de Tel-Aviv, oui la colonisation est un crime contre l’humanité.Mais de cela le néo-cons Macron se garde bien d’évoquer

18/02/2017 à 08:53 par Scalpel
Toujours impeccable, M.Guigue. La voix des opprimés, des sans voix.
M.Macron instrumentalise de la plus cynique façon, pour gauchiser une image caricaturale de pantin de l’oligarchie, une des pages les plus honteuses de notre histoire. C’est à l’image du personnage : abject.
Toutes les causes dont se réclame cet opportuniste sans fard sont souillées de facto.
Comme dirait le présiflan, risée du monde, Macron est revenu d’Algérie « sain et sauf, c’est déjà beaucoup ».
La gauche n’a rien à envier à la droite et l’extrême droite. Juste une histoire de distribution des rôles, rien de plus.
Nous achevons dans la douleur le quinquennat sur tous les plans le plus liberticide, le plus extrême droitier de notre histoire contemporaine. En parlant de « pages sombres » de notre histoire…

#132905
18/02/2017 à 09:21 par ozerfil
Par définition, la colonisation – « occupation de territoires voire d’un État, domination politique, exploitation économique des colons par leur État d’origine ou des intérêts étrangers » Wikipédia – est injuste, illégale et immorale, assimilable à du vol de territoires et de leurs biens basé sur la simple « loi du plus fort » qui s’impose.

La droite, dans son habituel aveuglement sur les valeurs humaines, refute pratiquement la notion de colonialisme et ses méfaits…

Je reproche cependant à la gauche une fâcheuse tendance, après l’Algérie, à trier de façon arbitraire ce qui est colonial – généralement ailleurs – de ce qui ne l’est pas – généralement chez nous : il y a un vrai effort intellectuel à faire pour penser que n’est pas colonial ou de comportement colonial que ce qui touche au lointain exotique…

#132906
18/02/2017 à 09:21 par yapadaxan (JC POTTIER)
Décidément, la réalité coloniale a du mal à s’imposer clairement. Les crimes de la colonisation ne se réduisent pas aux massacres meurtriers. Ces crimes constituent tout un ensemble d’atrocités, visibles ou non.
La colonisation a exigé des modifications agricoles aux conséquences dramatiques : exploitation à très grande échelle des exploitations en faveur des Etats coloniaux. Epuisement des sols, assèchements des espaces cultivés, modification du climat, création des conditions de famines. Ou encore extraction des minerais et des énergies.
Tout ça au seul profit des entreprises occidentales et au détriment des populations autochtones. C’est-à-dire que sans tirer un seul coup de feu, la colonisation s’est montrée impitoyable et cruelle. Elle a tué sans violence visible ou spectaculaire des dizaines de millions d’individus.
Mais en plus, il y a eu les armées coloniales, l’asymétrie des forces en présence, les massacres de masse, l’emprisonnement, la torture, tous ces raffinements que d’aucuns osent encore appeler aujourd’hui : « civilisation ». Sans honte et sans remords aucun.
Débuté au XIVème siècle, le colonialisme, c’est 5 siècles de pillage, de surexploitation des sols, des sous-sols, des peuples colonisés. Non seulement les famines, les maladies endémiques (voir Jean Ziegler) aujourd’hui encore à l’œuvre, c’est la mortalité infantile, un génocide froid et délibéré, un véritable nazisme. D’ailleurs, le nazisme se conçoit, s’élabore et se construit à l’intérieur de la logique coloniale. On en finirait pas d’énumérer les crimes coloniaux.
La tâche reste immense qui consistera à se lancer dans une étude scientifique détaillant la totalité des crimes coloniaux dans tous leurs aspects : historiques, géographiques, humains, religieux et culturels. Songeons au tracé des frontières par l’occupant, à l’imposition des langues (au passage, envisageons tous ces peuples qui parlent anglais ou français), à tout ce qui fait la particularité coloniale : génocide amérindien, esclavage noir, participation de peuples australiens, asiatiques, africains, aux grands conflits mondiaux, ceux qui, entre autres, libèreront la France à la fois collabo mais aussi résistante.
Repenser la colonisation reste un devoir éminemment citoyen.

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Janvier 2017

http://frantzfanonfoundation-fondationfrantzfanon.com/article2373.html

 

5 ans après la mort de Wissam El Yamni, toujours pas de vérité

Mireille Fanon Mendes France
Fondation Frantz Fanon
Experte ONU

Vendredi 6 janvier 2017

En octobre 2016, au moment de la parution du livre « Un président ne devrait pas dire cela », les auditeurs ont appris, dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin, que le Président de la République a ordonné « au moins quatre assassinats ciblés », décisions mises en œuvre par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Aucun démenti n’a été publié. Selon Vincent Nouzille, dans son dernier livre, « Erreurs fatales », ces assassinats ciblés avoisineraient plutôt le nombre de quarante. Cet auteur reconstitue la façon dont les assassinats ciblés ont été décidés et analyse l’élaboration de la liste des cibles, les « High Value Targets ».

Il faut se rappeler qu’à la suite d’un accord passé, dès 2012, entre Obama [1] et Hollande, celui-ci avait donné ordre à la DGSE de « dégommer » Ahmed Godane, leader des shebabs. Si la DGSE s’était occupée de la localisation, les drônes US ont réalisé l’assassinat. Ces informations ont été fournies par Jean Guisnel [2] et confirmées par les militaires US [3].

Ainsi, les deux présidents des deux plus grandes démocraties du monde infligent, en dehors de tout processus judiciaire, la peine de mort.

Aucune loi, aucune enquête, aucun procureur, aucun juge, aucun droit de la défense… Pourtant, selon le statut de la CPI, l’assassinat ciblé décidé par le pouvoir politique et commis dans un contexte de conflit armé, est un crime de guerre dont la qualification correspond à un « homicide intentionnel ». [4]
Pourtant tous les peuples sont soumis à des règles juridiques où les grandes mutations du droit international ont été déterminées par le changement substantiel des rapports réels entre les principaux acteurs de l’histoire ; et ce changement est, à son tour, déterminé par la nature des acteurs en présence. On ne peut nier que la violence joue un rôle de premier niveau dans le processus de mutation de l’ordre mondial.
La destruction des acquis sociaux, la destructuration du cadre juridique de la protection internationale des droits humains- avec la complicité de l’ONU-, l’utilisation de la force armée contre les peuples, la tendance généralisée du glissement vers des Etats de plus en plus autoritaires et représsifs, sont autant d’éléments qui doivent être lus dans le contexte de la mondialisation.

Aux Etats Unis et en France, les violences policières ne cessent d’augmenter. En 2016, aux Etats Unis, 707 personnes sont mortes suite à leur arrestation, que ce soit dans la rue, lors du transport au commissariat ou dans une cellule de ce même commissariat.
Il est plus difficile, en France, de connaître le nombre exact puisqu’aucune statistique n’est établie. On sait, grâce à quelques associations, que depuis 2005, plus de 39 personnes, dont 12 mineurs, ont été grièvement blessées, un homme est mort à la suite de tirs de flash ball , 9 personnes sont mortes suite à la violence des gestes d’immobilisation, les plus utilisés étant le plaquage ventral ou le pliage [5].

Concernant le nombre de blessés et de morts dû à des violences policières, le ministère de l’Intérieur fait preuve d’une opacité flagrante. Aucune donnée disponible sur le nombre de personnes blessées ou tuées lors d’opérations de police ou de gendarmerie ; aucune donnée exhaustive publiée sur l’utilisation des armes ou le nombre de plaintes contre des agents des forces de l’ordre pour faits de violence.

Si dans ces pays le nombre de victimes diffère, ils ont en commun l’existence d’importantes défaillances dans les enquêtes -aussi bien administratives que judiciaires- effectuées à la suite de dépôt de plainte pour violences policières après l’utilisation de certaines armes, entre autres Flashball et Taser, et des techniques d’interpellation.

Ainsi, les forces de l’ordre jouissent d’une relative impunité lorsqu’elles sont responsables de violences qui violent les principes de proportionnalité et de nécessité. Ce qui est aussi le cas des présidents des Etats Unis et de la France qui bénéficient, pour l’heure, d’une totale impunité, alors qu’ils ont commis des homicides intentionnels.

Prenons le cas du président de la République, François Hollande, qui a avoué un certain nombre d’exécutions extrajudiciaires.

Si l’article 67 [6] de la Constitution précise que le Président de la République « n’est pas responsable des actes accomplis en cette qualité », il faut tenir compte des « réserves » émises dans les « dispositions des articles 53-2 et 68 ».

L’article 68 [7]concerne la destitution du président prononcée par le Parlement constitué en Haute Cour… Ne rêvons pas, actuellement, il y a peu de chance que le Parlement assume une telle responsabilité, même pour « homicides intentionnels ».

L’article 53-2 [8], quant à lui, stipule que « la République peut reconnaître la juridiction de la Cour pénale internationale dans les conditions prévues par le traité signé le 18 juillet 1998 ». Ainsi, la France ayant reconnu cette juridiction, le chef de l’État est justiciable devant elle. Dès lors, plus d’immunité pour le Président de la République.

Rappelons que la CPI a, à plusieurs reprises, poursuivi des chefs d’État : à la demande du Conseil de sécurité, poussé par la France, une enquête a été ouverte contre Kadhafi ; à l’heure actuelle, l’ancien président Laurent Gbagbo y est jugé.

La France vient de déclarer qu’elle voulait faire juger Poutine pour ses interventions en Syrie. Mais les ministres des Affaires étrangères et de la justice auraient dû se renseigner : dans ce cas, la CPI n’a aucune compétence puisque la Syrie n’a pas ratifié le traité de Rome.
Mais pour les assassinats ciblés commis au Mali par la France, la CPI a compétence ; d’une part, le Mali a ratifié [9] le statut de la CPI, d’autre part, la France étant partie à la CPI, tous ses ressortissants relèvent de la compétence de cette Cour. Soulignons que la décision des assassinats ciblés, acte criminel fondamental, a été prise à Paris, au 55 rue du Faubourg-Saint-Honoré. Dès lors, il y a, à la fois, compétence territoriale et compétence personnelle. Qu’attend donc la CPI pour répondre enfin à l’un des principes édictés dans son préambule : « Déterminés à mettre un terme à l’impunité des auteurs de ces crimes et à concourir ainsi à la prévention de nouveaux crimes » ?
On se demande pourquoi le Parquet de Paris, qui a suffisamment d’informations, n’ouvre pas une enquête à propos de ces assassinats. Si l’enquête conforte ces révélations, il suffira alors de transférer le dossier à la Procureure près de la Cour pénale internationale. Son bureau peut être assuré de la coopération de la France qui cherche, par tous les moyens, à faire juger certains chefs d’Etat commettant des crimes de guerre, particulièrement Bachar el Assad et Vladimir Poutine. Mais aucune velléité de demander à ce que le premier ministre israélien soit jugé pour les nombreux crimes de guerre commis contre les Palestiniens…

Etre président donne la possibilité de se situer au dessus des lois et de s’arroger le droit d’organiser quelques arrangements pour garantir sa propre impunité.

En ce qui concerne les morts dues à des violences policières, dans 90% des cas, peu de sanctions effectives, aussi bien aux Etats Unis qu’en France. Il y a une véritable entrave au dépôt de plainte ; dans plusieurs cas, les autorités poussent les familles à procéder rapidement à l‘enterrement, essentiellement pour éviter une seconde autopsie. Cela a été le cas pour Wissam El Yamni, mais aussi pour Adama Traoré.

Difficulté à obtenir une enquête effective, durée excessive des procédures pénales, menace de condamnation pour outrage et rébellion. Ainsi les deux frères d’Adama Traoré ont été condamnés à de la prison pour outrages et rébellion, Ysoufou à 3 mois aménageables, et Bagui à 8 mois. Il leur a été reproché de se mobiliser pour informer leurs concitoyens de Beaumont sur Oise et pour obtenir toute la lumière sur l’assassinat de leur frère.

Des éléments probants et importants disparaissent. Les forces de l’ordre assument d’arranger quelque peu les déclarations. Le policier, qui a tiré 4 fois –sans sommation- dans le dos d’Amine Bentounsi, prétend qu’il l’a fait en état de légitime défense. Or, un témoin a vu Amine courir et tourner le dos à ce même policier, ce que confirment les dires du médecin légiste : « le tir est quasi horizontal, d’arrière en avant , quasi perpendiculaire au corps [10] ».

La victime est rapidement ‘transformée en ‘coupable’. Les policiers, qui ont tiré 23 fois sur Abdoulaye Camara [11], n’ont cessé d’en parler comme s’il était en état d’ivresse et de démence. Les prélèvements pratiqués, à la demande de la famille, prouvent le contraire.

Au cours de l’enquête, il n’est pas rare de constater qu’il y a une tendance à masquer les vraies causes de la mort. Il a été ainsi affirmé qu’Ali Ziri [12] avait succombé à une crise cardiaque et à un excès d’alcool. Mais une contre-expertise a révélé la présence d’une vingtaine d’hématomes, dont certains larges de 17 centimètres. L’institut médico-légal concluait qu’Ali Ziri était « décédé d’un arrêt cardio-circulatoire […] par suffocation multifactorielle (appui postérieur dorsal, de la face et notion de vomissements) ». Mort par l’utilisation du pliage qui est interdit.

Obtenir justice est quasiment impossible : les agents sont ou blanchis ou condamnés à de faibles sanctions. Il y a une réelle difficulté à démontrer qu’une violence illégitime a été commise. Selon Cédric Moreau de Bellaing [13], il y a, du fait des conditions « de l’enquête et de celles des probabilités d’occurrence de la violence policière, une réelle difficulté à faire attester par l’agence de contrôle interne de l’illégitimité d’une violence ».

Cela se solde par une absence de suites judiciaires. Les affaires, malgré des enquêtes internes à la police ou des plaintes contre X, se terminent, assez régulièrement, par un acquittement, une relaxe et un nombre important de non-lieu.

La justice protège la police. Faire partie des forces de l’ordre revient à s‘arranger avec la justice au nom du mythe élaboré par nos dominants que les uns et les autres protègent l’Etat de tous ceux qui voudraient détruire l’ordre républicain, la paix sociale et le ‘vivre ensemble’.

Avec le cas des assassinats ciblés et celui des morts dues à des violences policières, on comprend comment les fondements politiques et économiques ont déterminé et continuent de déterminer les réalités sociales du monde actuel.

Si des assassinats ciblés sont commis par les défenseurs d’une démocratie euro-centrée et basée sur l’idéologie de la white supremacy, les gouvernants les justifient par le besoin de coloniser un territoire afin de s’en assurer le contrôle politique et/ou économique et au prétexte de sauver des peuples maintenus dans l’ignorance et sous une dictature. Le tout étant de détruire l’ennemi extérieur que ces mêmes dominants ont construit.

Si des crimes policiers sont commis par la mise en place d’un système basé sur la violence et le refus de toute action légale, ceux qui nous défendent assument un système basé sur une logique organisatrice qui cherche à construire non pas simplement un monde où tout est objectivé et transformé en marchandises, mais un monde où l’être, le pouvoir et la connaissance fonctionnement et s’interconnectent de façon à créer un ordre manichéen de maîtres et d’esclaves.

Dans cet ordre, les maîtres ne cherchent pas seulement à exploiter les esclaves, ils cherchent à les éliminer, à les humilier ou à les violer. Pour les maîtres, les esclaves, dans ce système, sont devenus, comme l’a souligné Frantz Fanon, inessentiels. Il s’agit, pour les dominants, de combattre l’ennemi de l’intérieur qui n’est autre que celui qui n’a aucune épaisseur et n’est visible pour personne. Il s’agit d’une personne à qui l’on a assigné un statut de Non-Etre.

Sur le plan international continue à se jouer l’idéologie colonisatrice. Sur le plan national, il s’agit de la colonialité qui investit les rapports sociaux, les relations internationales, les institutions et les esprits ; elle s’étend sous diverses formes, est présente partout et nous affecte tous. Elle a puisé son discours dans la justification de la traite négrière et de la mise en esclavage, l’a peaufiné dans la mise en place du joug colonial et le peaufine encore avec celui sur une mondialisation et un libéralisme heureux et libérateurs.

La colonialité est une forme de catastrophe métaphysique naturalisant la guerre et est à l’origine des formes modernes coloniales de race, de sexe et de différence sexuelle. La modernité a porté en elle des projets de « découvertes » qui ont impliqué un effondrement de l’édifice de l’intersubjectivité, de l’altérité et une déformation du sens de l’humanité, ce qui, selon Nelson Maldonado Torres [14], explique que « les actions exceptionnelles et les modes de comportement exposés en temps de guerre sont maintenant devenus partie intégrante de la manière de se comporter face aux peuples nouvellement découverts et aux esclaves [15] ».

Dans les deux cas présentés, que ce soit au niveau des relations internationales ou des rapports sociaux, force est de constater que le sujet devient un champ de lutte et un site qui doit être contrôlé et dominé pour la cohérence d’une vision du monde imposée et par l’impérieuse nécessité de ne pas perturber l’ordre.

C’est ainsi que le système impérialiste, colonial n’a cessé de fabriquer ses ennemis, ceux de l’extérieur que l’on va tuer à coup d’assassinats ciblés et ceux de l’intérieur qui tombent sous les coups de la violence de la police. Dans un cas comme dans l’autre, les victimes de ce système sont les damnés, considérés hors de l’espace et du temps humains. Ils sont appréhendés comme des sujets subalternes, des sujets invisibles ou inventés, qui ont été et continuent d’être, à travers un processus de perpétuation physique et symbolique de la conquête, violentés dans leur condition d’être.

La question posée par l’usage illégitime de la violence policière oblige à s’interroger sur le racisme structurel qui ne cesse de suer par tous les pores des sociétés impérialistes et d’affecter les damnés, les « Non-Etre ». Il n’y a pas d’autre choix que de questionner les constituants du racisme d’Etat, les aspects racialisants de l’idéologie dominante pour identifier les conditions politiques de la libération des damnés.

Obtenir justice pour les morts des violences policières oblige à se saisir de la question raciale en termes politiques et à cesser de se positionner aux côtés de l’antiracisme moral et compassionnel.

Notes

[1] Qui a commis plus de 3 assassinats ciblés par jour durant sa présidence

[4] Article 8, 2, a, i

[5] Technique d’arrestation interdite depuis 2003 par une note de la Direction générale de la police nationale

[9] 16 août 2000

[10] Voir le site « urgence-notre-police-assassine

[11] Tué par deux policiers de l’Unité canine légère (UCL), dans la nuit du 15 au 16 décembre 2014, dans le quartier de la Mare rouge au Havre.

[12] Voir le site du collectif Ali Ziri ; http://collectif-ali-ziri.over-blog.com

[13] Violences illégitimes et publicité de l’action policière, article paru dans Politix
2009/3 (n° 87), Pages : 196 et suivantes

[14] Nelson Maldonado-Torres, membre du Bureau et du Conseil d’administration de la Fondation Frantz Fanon, est professeur associé au Département d’études Latines et Carïbénnes, dans la section de littérature comparée à l’Université Rutgers, New Brunswick (États-Unis). Il est également chercheur au Département de sciences politiques à l’Université d’Afrique du Sud. Auparavant, il a été professeur associé au département d’études ethniques à l’Université Berkeley-Californie. 
De 2008 à 2013 il a été président de l’Association caribéenne de philosophique.
Il a publié Contre la guerre, vues sur la face cachée de la Modernité (Duke University Press, 2008) et La décolonisation et le tour décolonial, compilées par l’Université de la Terre au Chiapas, au Mexique (2011).

[15] Outline of Ten Theses on Coloniality and Decoloniality, à lire sur le site de la Fondation Frantz Fanon, http://frantzfanonfoundation-fondationfrantzfanon.com/article2360.html

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À lire ailleurs

Voir aussi «  L’ère des ténèbres » de Michel Terestchenko (les crimes par drone d’Obama ; même les plus grands criminels auraient droit à un procès etc…

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Novembre 2016

http://bellaciao.org/fr/spip.php?article152208

Le néolibéralisme est un fascisme
de : Manuela Cadelli, présidente de l’Association Syndicale des Magistrats en Belgique
mardi 1er novembre 2016 -

La carte blanche de Manuela Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats.

Le temps des précautions oratoires est révolu ; il convient de nommer les choses pour permettre la préparation d’une réaction démocrate concertée, notamment au sein des services publics.

Le libéralisme était une doctrine déduite de la philosophie des Lumières, à la fois politique et économique, qui visait à imposer à l’Etat la distance nécessaire au respect des libertés et à l’avènement des émancipations démocratiques. Il a été le moteur de l’avènement et des progrès des démocraties occidentales.

Le néolibéralisme est cet économisme total qui frappe chaque sphère de nos sociétés et chaque instant de notre époque. C’est un extrémisme.

Le fascisme se définit comme l’assujettissement de toutes les composantes de l’État à une idéologie totalitaire et nihiliste.

Je prétends que le néolibéralisme est un fascisme car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. L’État est maintenant au service de l’économie et de la finance qui le traitent en subordonné et lui commandent jusqu’à la mise en péril du bien commun.

L’austérité voulue par les milieux financiers est devenue une valeur supérieure qui remplace la politique. Faire des économies évite la poursuite de tout autre objectif public. Le principe de l’orthodoxie budgétaire va jusqu’à prétendre s’inscrire dans la Constitution des Etats. La notion de service public est ridiculisée.

Le nihilisme qui s’en déduit a permis de congédier l’universalisme et les valeurs humanistes les plus évidentes : solidarité, fraternité, intégration et respect de tous et des différences. Même la théorie économique classique n’y trouve plus son compte : le travail était auparavant un élément de la demande, et les travailleurs étaient respectés dans cette mesure ; la finance internationale en a fait une simple variable d’ajustement.

Déformation du réel

Tout totalitarisme est d’abord un dévoiement du langage et comme dans le roman de Georges Orwell, le néolibéralisme a sa novlangue et ses éléments de communication qui permettent de déformer le réel. Ainsi, toute coupe budgétaire relève-t-elle actuellement de la modernisation des secteurs touchés. Les plus démunis ne se voient plus rembourser certains soins de santé et renoncent à consulter un dentiste ? C’est que la modernisation de la sécurité sociale est en marche.

L’abstraction domine dans le discours public pour en évincer les implications sur l’humain. Ainsi, s’agissant des migrants, est-il impérieux que leur accueil ne crée pas un appel d’air que nos finances ne pourraient assumer. De même, certaines personnes sont-elles qualifiées d’assistées parce qu’elles relèvent de la solidarité nationale. Culte de l’évaluation

Le darwinisme social domine et assigne à tous et à chacun les plus strictes prescriptions de performance : faiblir c’est faillir. Nos fondements culturels sont renversés : tout postulat humaniste est disqualifié ou démonétisé car le néolibéralisme a le monopole de la rationalité et du réalisme. Margaret Thatcher l’a indiqué en 1985 : « There is no alternative ». Tout le reste n’est qu’utopie, déraison et régression. Les vertus du débat et de la conflictualité sont discréditées puisque l’histoire est régie par une nécessité.

Cette sous-culture recèle une menace existentielle qui lui est propre : l’absence de performance condamne à la disparition et dans le même temps, chacun est inculpé d’inefficacité et contraint de se justifier de tout. La confiance est rompue. L’évaluation règne en maître, et avec elle la bureaucratie qui impose la définition et la recherche de pléthore d’objectifs et d’indicateurs auxquels il convient de se conformer. La créativité et l’esprit critique sont étouffés par la gestion. Et chacun de battre sa coulpe sur les gaspillages et les inerties dont il est coupable. La Justice négligée

L’idéologie néolibérale engendre une normativité qui concurrence les lois du parlement. La puissance démocratique du droit est donc compromise. Dans la concrétisation qu’ils représentent des libertés et des émancipations, et l’empêchement des abus qu’ils imposent, le droit et la procédure sont désormais des obstacles.

De même le pouvoir judiciaire susceptible de contrarier les dominants doit-il être maté. La justice belge est d’ailleurs sous-financée ; en 2015, elle était la dernière d’un classement européen qui inclut tous les états situés entre l’Atlantique et l’Oural. En deux ans, le gouvernement a réussi à lui ôter l’indépendance que la Constitution lui avait conférée dans l’intérêt du citoyen afin qu’elle joue ce rôle de contre-pouvoir qu’il attend d’elle. Le projet est manifestement celui-là : qu’il n’y ait plus de justice en Belgique. Une caste au-dessus du lot

La classe dominante ne s’administre pourtant pas la même potion qu’elle prescrit aux citoyens ordinaires car austérité bien ordonnée commence par les autres. L’économiste Thomas Piketty l’a parfaitement décrit dans son étude des inégalités et du capitalisme au XXIe siècle (Seuil 2013).

Malgré la crise de 2008, et les incantations éthiques qui ont suivi, rien ne s’est passé pour policer les milieux financiers et les soumettre aux exigences du bien commun. Qui a payé ? Les gens ordinaires, vous et moi.

Et pendant que l’État belge consentait sur dix ans des cadeaux fiscaux de 7 milliards aux multinationales, le justiciable a vu l’accès à la justice surtaxé (augmentation des droits de greffe, taxation à 21 % des honoraires d’avocat). Désormais pour obtenir réparation, les victimes d’injustice doivent être riches.

Ceci dans un Etat où le nombre de mandataires publics défie tous les standards mondiaux. Dans ce secteur particulier, pas d’évaluation ni d’études de coût rapportée aux bénéfices. Un exemple : plus de trente ans après le fédéralisme, l’institution provinciale survit sans que personne ne puisse dire à quoi elle sert. La rationalisation et l’idéologie gestionnaire se sont fort opportunément arrêtées aux portes du monde politique. Idéal sécuritaire

Le terrorisme, cet autre nihilisme qui révèle nos faiblesses et notre couardise dans l’affirmation de nos valeurs, est susceptible d’aggraver le processus en permettant bientôt de justifier toutes les atteintes aux libertés, à la contestation, de se passer des juges qualifiés inefficaces, et de diminuer encore la protection sociale des plus démunis, sacrifiée à cet « idéal » de sécurité. Le salut dans l’engagement

Ce contexte menace sans aucun doute les fondements de nos démocraties mais pour autant condamne-t-il au désespoir et au découragement ?

Certainement pas. Voici 500 ans, au plus fort des défaites qui ont fait tomber la plupart des Etats italiens en leur imposant une occupation étrangère de plus de trois siècles, Nicolas Machiavel exhortait les hommes vertueux à tenir tête au destin et, face à l’adversité des temps, à préférer l’action et l’audace à la prudence. Car plus la situation est tragique, plus elle commande l’action et le refus de « s’abandonner » (Le prince, chapitres XXV et XXVI).

Cet enseignement s’impose à l’évidence à notre époque où tout semble compromis. La détermination des citoyens attachés à la radicalité des valeurs démocratiques constitue une ressource inestimable qui n’a pas encore révélé, à tout le moins en Belgique, son potentiel d’entraînement et sa puissance de modifier ce qui est présenté comme inéluctable. Grâce aux réseaux sociaux et à la prise de parole, chacun peut désormais s’engager, particulièrement au sein des services publics, dans les universités, avec le monde étudiant, dans la magistrature et au barreau, pour ramener le bien commun et la justice sociale au cœur du débat public et au sein de l’administration de l’État et des collectivités.

Le néolibéralisme est un fascisme. Il doit être combattu et un humanisme total doit être rétabli.

source: http://mobile.lesoir.be/1137303/article/debats/cartes-blanches/2016-03-01/neoliberalisme-est-un-fascisme

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AOUT 2016

source: http://www.ujfp.org/spip.php?article5090

Communiqué de solidarité du congrès du Forum civique européen

mardi 9 août 2016

Les polices italienne et française contre les migrants et ceux qui les soutiennent.

Vintimille : les migrants débordent le dispositif frontalier.

Nous étions réunis à plus de 400 personnes de différents collectifs, mouvements et associations des 4 coins du monde, cette semaine à Longo maï, près de Forcalquier, pour le Congrès du Forum Civique Européen (FCE). Nous tenons à réagir fortement après les évènements des ces derniers jours sur la frontière franco-italienne.

Depuis des mois, les mesures de répression des migrants se renforcent, notamment à Vintimille. Le passage de la frontière franco-italienne est de plus en plus dur et la solidarité avec les réfugiés toujours plus criminalisée. La tension est encore montée d’un cran. Dans la nuit du 4 août 2016, environs 300 migrants ont décidé de quitter le centre de la croix rouge italienne et de se diriger vers la frontière. Ils voulaient exiger collectivement son ouverture et la libération d’un de leur compagnon placé en centre de rétention administrative dans le sud de l’Italie.

Alors que la police italienne les évacuait violemment, plus de 200 personnes ont réussi à leur échapper. Ils sont parvenus à passer la frontière à la nage ou à pied, sous les charges et les tirs de gaz lacrymogènes de la police italienne d’un côté et française de l’autre.

Après une chasse à l’homme dans plusieurs villes avoisinantes, plus de 144 migrants ont été arrêtés et maintenus en détention dans les containers de la Police aux Frontières (PAF) de Menton Garavan ou ramenés de force en Italie.

La police française a empêché les journalistes de France 3 et de certains organes de presse de prendre des photos. Elle a détruit une partie de leur matériel pour tenter de cacher le fait qu’elle avait alors perdu le contrôle de la frontière. Au cours de ces évènements, 17 personnes parmi celles venues en soutien, notamment pour apporter de l’eau aux migrants massés au soleil, ont aussi été arrêtées, à la fois coté italien et français. Comme cela se pratique de plus en plus couramment pour faire obstacle à la solidarité, 2 d’entre eux ont reçu des restrictions administrative de territoire : interdiction de se rendre dans les 16 communes de la province de Vintimille en tant qu’italien, et interdiction de territoire italien pour 5 ans en tant qu’étrangers.

Depuis, les soutiens « no borders » sont accusés dans les médias et par certains politiques d’avoir « encadré » et « fomenté la révolte ».

Depuis le congrès du Forum Civique Européen et en tant que personnes, collectifs et associations actifs aux cotés des migrants, nous voulons affirmer notre solidarité entière avec tout ceux qui sont actuellement détenus et chassés de chaque coté de la frontière. Nous voulons aussi participer à rétablir quelques vérités :

Contrairement à ce qu’impliquent certains réflexes de pensée nauséabonds, les migrants sont tout à fait à même de s’organiser de manière autonome pour tenter de passer la frontière et pour énoncer leurs revendications. Ils n’en ont tout simplement pas le choix après avoir enduré les plus grands risques pour arriver jusqu’ici et échapper aux guerres, à la pauvreté, et aux dégradations environnementales entraînés par les politiques post-coloniales et marchandes. Cette semaine, la police a été débordée à la frontière par une initiative collective des migrants. Ce n’est pas la première fois à Vintimille, et c’est une petite victoire face aux renforcement des politiques racistes et sécuritaires que les migrants subissent de plein fouet.

La mise en avant et la criminalisation des « no borders », dans ce contexte, sert avant tout à invisibiliser l’initiative des migrants. En réalité, depuis un an, la multiplication des arrestations et des interdictions de territoires pour les soutiens rendent de plus en plus difficile les manifestation de solidarité.

Nous appelons néanmoins à continuer à agir en accord avec les revendications des migrants : contre les frontières et pour la liberté de circulation, pour la possibilité de vivre là où ils le souhaitent et de rejoindre leurs proches. contre les contrôles, persécutions, détentions et l’exercice du racisme d’État contre l’idéologie de la guerre, la militarisation et les politiques économiques qui les entraînent.

Signataires : les collectifs, associations et individus réunis à l’occasion du congrès du FCE

 

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************************http://www.ujfp.org/spip.php?article5093

La gauche et Talbot comme tournant politique raciste et réactionnaire

dimanche 14 août 2016 par Yvan Najiels

Publié le 5 août 2016 sur le blog Médiapart de Yvan Najiels

Voici un article écrit pour un journal marxiste US il y a quelques mois. Sera-t-il finalement traduit puis publié ? Je ne sais. En attendant, il rappelle une séquence politique importante dans la généalogie de la réaction islamophobe et raciste qui ravage la France en ce moment. Car c’est dans les années 1980, sous Mitterrand et Mauroy, que les bases de l’infâme climat actuel ont été posées.

« Il y a vingt ans, nous n’avions pas beaucoup moins d’immigrés. Mais ils portaient un autre nom : ils s’appelaient travailleurs immigrés, ou simplement ouvriers. L’immigré d’aujourd’hui, c’est d’abord un ouvrier qui a perdu son second nom, qui a perdu la forme politique de son identité et de son altérité, la forme d’une subjectivation politique du compte des incomptés. Il ne lui reste alors qu’une identité sociologique, laquelle bascule alors dans la nudité anthropologique d’une race ou d’une peau différentes » (Jacques Rancière, La Mésentente, Paris, Galilée, 1995, p. 161).

« La situation de Talbot dit en clair pourquoi Mitterrand est venu au pouvoir : pour transformer en conscience collective soumise et hypocrite les nécessités purement inhumaines du capital. »(Alain Badiou/Georges Peyrol, Le Perroquet, n°33-34, janvier-février 1984).

Les OS dans les années 1960-1970 et leur rôle politique important à l’usine.

Quand les Éditions de Minuit publient, en 1978, le récit de Robert Linhart à propos de son expérience d’établi maoïste, personne, semble-t-il, ne trouve à redire au sujet de la phrase sur laquelle se termine le livre : Je pense : Kamel aussi, c’est la classe ouvrière.

C’est qu’en effet, alors, dix ans après Mai 1968 et ce que certains, Alain Badiou notamment, ont appelé les années rouges, il ne serait pas venu à l’idée de grand monde, et en tout cas pas de façon massive et répandue, de penser que les OS (ouvriers spécialisés) des années 1960 et 1970 étaient des « immigrés » (et en tout cas, pas exclusivement cela), ou des « musulmans ».

L’Établi, donc, récit de Linhart, est en effet concomitant avec ce que l’historien Xavier Vigna a appelé « l’insubordination ouvrière » et si, incontestablement, les OS subissent le racisme postcolonial de la maîtrise, des petits chefs ou du patronat, ces ouvriers venus des anciennes colonies françaises sont considérés par la population et par la gauche politique comme des ouvriers à part entière. Bien sûr affleurent des combats légitimes dont témoignent des slogans comme « Ouvriers français, ouvriers immigrés ; même patron, même combat » ou bien encore « A travail égal, salaire égal » et cela témoigne, ainsi que le raconte d’ailleurs Linhart mais aussi d’autres établis de la période post-68, du fait que les tâches les plus ingrates étaient confiées aux ouvriers immigrés – mais ceux-ci, une fois encore, étaient considérés, notamment par la gauche politique d’alors dans son plus large éventail, comme des ouvriers, partie prenante de la classe ouvrière.

Mieux, le gauchisme, et singulièrement sa frange maoïste, a contribué aux confins des années 1960 et 70 à redéfinir la classe ouvrière en insistant sur son caractère multinational et/ou multiculturel sans pour autant se focaliser sur cet aspect-là des prolétaires. Ce que raconte le livre de Claire Etcherelli, Elise ou la vraie vie, récit somme toute militant au sujet d’un ouvrier algérien probablement assassiné par la police gaulliste, trouvait donc une traduction politique dans l’après-68 à travers le grand mouvement d’une partie de la jeunesse étudiante désireuse de se lier aux masses, à savoir l’établissement (ainsi qu’en témoigne un récent numéro des Temps modernes), c’est-à-dire le fait pour de nombreux jeunes intellectuels, parfois brillants normaliens de la rue d’Ulm, d’aller travailler en usine comme y appelait une organisation de jeunesse maoïste bien implantée à l’Ecole normale supérieure, l’UJC-ml.

Au prolétariat du Front populaire que l’on retrouve par exemple dans le cinéma de Jean Renoir (La vie est à nous) succédait donc dans l’après-68 ce qu’une petite organisation maoïste – l’UCFml – appela « le prolétariat international de France ». Toutefois, au sein de ce prolétariat international, les immigrés, surtout dans les anciennes régions industrielles comme le Nord, l’Est, la région parisienne ou encore le Rhône (Lyon), constituent les plus gros bataillons d’OS. OS, c’est-à-dire ouvriers spécialisés dont « le travail en miettes » est peu qualifié mais aussi épuisant que celui de Charlot dans son film Les Temps modernes via l’augmentation des cadences dans les années 1970. Parmi ces OS dont la plupart sont de provenance étrangère, il est notable que dans l’industrie automobile, les Algériens sont au premier rang à tel point qu’ils représentent, comme le dit l’historienne Laure Pitti, la figure de l’OS étranger. Plus encore et à l’inverse de ce que l’on pourrait croire, Laure Pitti indique également dans son article intitulé « Les luttes centrales des OS immigrés » que ceux-ci ne sont pas absents des grandes grèves des années 1960 et 1970, notamment dans les usines Renault. Après tout, la Gauche prolétarienne (autre organisation maoïste de l’après-68) fut, dans les usines, liée au MTA (Mouvement des Travailleurs Arabes) et Roger Silvain, secrétaire de la CGT de Renault dans ces années-là cité par Laure Pitti, déclare que le rôle de ces ouvriers immigrés dans les luttes sociales des usines automobiles a eu un effet pour « l’ensemble des travailleurs ». Il y a eu ainsi, toujours selon Laure Pitti, « une émergence des ouvriers immigrés comme figure militante dans l’après-1968 » avec par exemple la grève des OS des presses à Billancourt en 1973.

Mais tout cela est très loin, désormais. Suite aux travaux sur la Révolution culturelle chinoise et à l’effroyable expérience khmère rouge au Cambodge mais également à la crise des idées révolutionnaires notamment avec la valeureuse séquence autour de Solidarnosc en Pologne, le maoïsme a, dans le sillage de la crise du marxisme, globalement périclité comme force importante dans l’extrême gauche française. Pis, en ce début 2016, c’est-à-dire près de 50 ans après Mai-68 et près de 40 ans après la fin de la décennie rouge qui vit, en écho à l’appel de Sartre juché devant l’usine de Renault-Billancourt en 1970, les intellectuels et les ouvriers réels partager des expériences et des trajets militants, l’héritage politique subjectif des années post-68 semble avoir disparu. On ne peut hélas que constater que le prolétariat international de France tel que le présentait l’UCFml, s’il a une existence sociale réelle et incontestable, est politiquement absent car proscrit du pays et rendu invisible. Les cités populaires de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, par exemple, sont même régulièrement présentées non pas comme des lieux où vit une fraction du peuple ouvrier et prolétaire de ce pays mais comme des zones de non droit dont le sinistre Académicien Finkielkraut affirme avoir peur et ce, comme toute la nébuleuse nationale-républicaine et laïque parmi lesquels, Jacques Rancière l’a relevé depuis longtemps, la gauche parlementaire blanche et autoproclamée féministe. C’est en effet précisément cette même gauche qui, en vérité, est à l’origine de cette proscription raciale qui fait consensus dans l’État et le parlementarisme, état dont les plumitifs hargneux et dociles (mais pas vis-à-vis des mêmes) parlent de « territoires perdus de la République ».

Comment en est-on arrivé là ? Que s’est-il passé entre les années rouges et aujourd’hui où la République et ses médias passent leur temps à parler du danger que représenteraient les cités populaires, dépeintes comme peuplées de barbares antisémites et intégristes musulmans à vocation terroriste ou jihadiste ? Il s’est passé ceci de fondateur pour la période ouverte il y a 30 ans environ : la gauche parlementaire, emmenée par le Parti socialiste repris en main par Mitterrand, a organisé de fait la proscription d’une partie du peuple de ce pays. Cette partie du peuple ouvrier et prolétaire des cités populaires est devenue, au choix, « immigrée », « beur », « archaïque » et parfois, mais plus rarement, ces trois choses à la fois.

La gauche mitterrandiste au pouvoir ou l’illusion lyrique farce.

Parmi les effets divers et variés de Mai-68 et des années qui suivirent figure, dans le champ du parlementarisme, la victoire de la gauche à l’élection présidentielle de mai 1981. Cette victoire électorale n’était au fond possible qu’à partir du moment où, en plus du reflux du militantisme gauchiste à partir de 1977, le Parti communiste français (PCF), politiquement affaibli, s’effaçait devant l’autre grande organisation de l’Union de la Gauche scellée en 1972, à savoir le Parti socialiste. Celui-ci, refondé à Epinay sur Seine en 1971 était alors dirigé par un vieil opportuniste qui s’illustra lors des « grandes heures » du colonialisme français quelques années après avoir frayé avec Vichy avant de rejoindre la Résistance : François Mitterrand. Qu’une telle canaille, qui signa en tant que Ministre de la Justice pendant la Guerre d’Algérie l’exécution de dizaines de patriotes algériens dont Fernand Iveton, incarnât la gauche est à tout moins problématique. Cela, du reste, ne serait pas sans effet dans la suite des événements qui nous occupent.

Pour être toutefois tout à fait exact, les premières saillies xénophobes et islamophobes, à gauche, dans la période politique post-68, furent l’œuvre du PCF. Thomas Deltombe rappelle à ce propos, dans L’islam imaginaire, La construction médiatique de l’islamophobie en France 1975-2005 publié par La Découverte, l’opposition des « communistes » à la construction d’une mosquée à Rennes alors même qu’à cette période du tout début de l’année 1981, le maire PS de Rennes, Edmond Hervé, est pour la construction de ladite mosquée au nom d’une laïcité qui n’est pas confondue, comme elle va peu à peu le devenir, avec une islamophobie sans fard. Dans cette même période, le PCF dirigé par Georges Marchais réactive une ancienne antienne nationale et chauvine avec, par exemple, des affiches qui proclament qu’il faut « produire français » et une ligne réactionnaire qui mêle discours sur les quotas d’immigrés dans les cités ouvrières ou autre « seuil de tolérance » et bulldozers envoyés, comme en 1980 à Vitry sur Seine dans le Val-de-Marne, contre des foyers d’ouvriers venus d’Afrique. Ces épisodes, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, entraîneront d’ailleurs des départs d’intellectuels du PCF comme celui du philosophe Etienne Balibar.

Lorsque le Parti socialiste arrive au pouvoir 13 ans après Mai 68, il passe donc, y compris auprès des OS immigrés, pour « plus à gauche » que le PCF et, en tous les cas, exempt du racisme et du chauvinisme qui imprègnent un PC dont le Secrétaire général n’hésite pas à lier, comme le font la droite et l’extrême droite alors groupusculaire, la question du chômage avec celle de l’immigration.

Grèves des OS des usines automobiles de la région parisienne, un événement politique.

Très tôt, pourtant, dès 1982, les OS vont se confronter à la violence du pouvoir PS. Alors que, comme le montre Ludivine Bantigny dans son livre sur la France de 1981 à 2012 (La France à l’heure du monde), le tournant de la rigueur libérale est déjà entamé depuis en vérité l’automne 1981 (et non, comme cela est dit souvent, en 1983), des grèves ouvrières éclatent dans l’industrie automobile et dans des usines de la région parisienne : à Talbot et Citroën sur les sites d’Aulnay puis, plus tard, de Poissy mais aussi à Renault, alors nationalisée, sur le site de Flins. Ces grèves, pour reprendre les historiens Hatzfeld et Loubet, constituent un « événement considérable » (après des années sans heurts).

C’est du reste à cette occasion que le pouvoir PS, élu sur un programme qui promettait, plagiant Rimbaud, rien de moins que « changer la vie » en rompant notamment « avec le capitalisme », fait tomber le masque de ce pourquoi, en vérité, il était arrivé aux affaires. La situation des usines Citroën et Talbot (toutes deux inféodées à Peugeot) est particulière, singulière même par rapport à celles de Renault par exemple qui est une régie nationalisée depuis la Libération. Règne en effet dans ces usines une atmosphère très particulière au point que Vincent Gay parle dans un article à propos des grèves de ce début des années 1980, d’usines de la peur. Il y a en effet dans ces usines ce que l’historien appelle des « caractéristiques atypiques » qu’on peut résumer par deux aspects frappants et complémentaires : il s’agit à la fois, comme le dit encore Vincent Gay, d’usines qui se « rapprochent d’un idéal-type de mise au travail d’une main d’œuvre immigrée dans une entreprise fordiste » et dans lesquelles règne aussi, à la différence du reste de l’industrie automobile, un « syndicalisme indépendant » ou « syndicat maison » représenté par la CFT – Confédération Française du Travail – puis la CSL – Confédération des Syndicats Libres – qu’on peut à tout le moins dire extrêmement droitier puisque la CFT fut, à la fin des années 1950 comme le précise Gay, un outil d’élimination rapide de la CGT (syndicat alors très lié au PCF) à Simca (racheté par Peugeot).

De ce fait, donc, les usines Peugeot sont comme des survivances de pratiques patronales anciennes (d’avant Mai 68) où règne un « paternalisme coercitif » et dans lesquelles n’existe aucune forme de démocratie interne puisque la CGT, par exemple, ne peut s’y construire que clandestinement et que la « tranquillité » pour un ouvrier au sein de l’usine passe par une cotisation à la CSL directement ponctionnée sur le salaire ! Enfin, les systèmes sociaux propres à ces usines ne pourraient fonctionner « aussi bien sans l’utilisation de la main-d’œuvre immigrée » comme l’écrit toujours Vincent Gay, c’est à dire, sans les OS dont on sait, dans ces usines comme dans beaucoup d’autres, qu’ils sont majoritairement des ouvriers étrangers, algériens pour beaucoup, affectés aux tâches les plus ingrates et les plus dures et mal payées à l’inverse d’ouvriers qualifiés, bien souvent français. La différence hiérarchique au sein des ouvriers de ces usines se double donc, de façon parallèle, d’une « assignation ethnicisée » où, pourrait-on dire, le prolétariat de la classe ouvrière des usines Citroën et Talbot est composée d’ouvriers arabes, surtout algériens.

Si, jusqu’à la fin des années 1970, ces usines ne connaissent pas de mouvements de contestation sérieux chez les ouvriers, le secteur automobile connaît toutefois une crise importante à la fin de ces années. L’arrivée au pouvoir de la gauche avec un gouvernement PS/PC donne en outre un espoir aux salariés de l’usine qui se mettent en grève, pour ce qui est de Citroën-Aulnay, au soir du 22 avril 1982, et, s’agissant de Poissy (Talbot), en juin 1982 (c’est-à-dire 28 ans après la précédente grève !). Ces grèves sont inattendues. Sans doute aussi parce qu’elles s’inscrivent, comme le dit Xavier Vigna, en prolongement mais aussi en clôture de qu’il a lui-même appelé « l’insubordination ouvrière ». Elles sont toutefois d’un type un peu particulier parce qu’elles ne s’inscrivent pas exactement dans les grèves auxquelles l’histoire récente est habituée. En effet, au-delà des revendications portées par les syndicats comme la question des salaires, des évolutions de carrière, des libertés syndicales ou encore de celles spécifiques aux ouvriers immigrés, la question de la dignité ouvrière apparaît omniprésente dans ce mouvement de grève qu’on a appelé « le printemps des OS immigrés » et que l’on retrouve par exemple dans le Manifeste des OS de Citroën-Aulnay où il est notamment question du refus des « insultes racistes », d’une égalité des droits (de vote, entre autres) avec « tous les autres travailleurs de ce pays » et du « respect de la dignité ». Ce dernier point est capital : il superpose en effet à l’aspect lutte de classe des événements une dimension « raciale » au sens où justement, les OS refusent d’être racisés à l’usine. Du reste, l’opposition entre l’atelier – les OS – et la maîtrise – CSL – recoupe cette opposition raciale et cela, sans nul doute, ne sera pas étranger à l’autre fait frappant de ces années-là, à savoir l’émergence électorale durable et hélas croissante du Front national à partir du printemps 1983. Cette flamblée lepéniste a lieu sur fond de mise en avant d’une prétendue réalité « intégriste » (musulmane) de ces OS alors que, s’il existe en effet des revendications liées à une pratique religieuse (prières, jeûne du Ramadan, …), celles-ci existent depuis des années (déjà en 1933 selon Vincent Gay) et cela n’a posé de problème à personne jusqu’à ce début des années 1980.

Toujours est-il qu’en 1982 et après cinq semaines de grève entraînant d’autres usines du bassin parisien dans le mouvement, les ouvriers remportent une victoire qui se traduit notamment par la nomination d’un médiateur, Jean-Jacques Dupeyroux, qui formule des critiques contre le système Citroën précédemment évoqué. Cette victoire entraîne donc une reprise du travail mais aussi et surtout une nouvelle grève – en juin 1982 – à l’usine Talbot de Poissy.

Discours et violence racistes et anti-ouvriers de la maîtrise et du gouvernement PS/PC et ses effets.

C’est surtout cette grève de Talbot Poissy qui est restée dans les mémoires par la violence qu’y ont rencontrée les OS de la part de la maîtrise, appelée pudiquement « non gréviste » par les médias. Elle durera de fait deux ans, jusqu’au début de 1984. Deux ans pendant lesquels la maîtrise attaquera, au nom de la « liberté du travail », les OS en grève à coups de matraques, de jets de pièces métalliques et de boulons et fera couler le sang. Dans la foulée, elle criera « Les bougnoules au four ! », « les Arabes à la Seine ! » (selon Sylvain Lazarus dans Le Perroquet) et/ou « les nègres à la Seine ! » (selon Vincent Gay). Quant au gouvernement PS/PC, non seulement il lâchera les ouvriers en acceptant bon an mal an de ratifier les licenciements décidés par le mal nommé « Plan social » de Peugeot après avoir, avec Defferre, demandé dès 1983 l’évacuation de l’usine par les grévistes, mais, plus grave, il renverra les ouvriers en grève à une stricte identité de « musulmans » et d’« étrangers » alors même que ceux-ci défendent des avancées pour tous, y compris via la constitution d’une réelle section CGT dans l’usine.

C’est en janvier 1983 que le tout-à-l’égout discursif médiatico-gouvernemental raciste à l’égard des OS se précise et se lâche. C’est même un fait marquant et gravissime a fortiori pour un gouvernement « de gauche », à travers les déclarations de plusieurs ministres de Mitterrand. Ainsi, le 3 janvier 1983, L’Expansion publie ainsi un article titré : « L’automobile otage de ses immigrés. Aulnay, Poissy, Flins, comment la CGT récupère la révolte des musulmans » et le 26 du même mois, le Premier ministre Pierre Mauroy, qui passe aujourd’hui encore pour un authentique dirigeant progressiste, déclare que « les principales difficultés qui demeurent sont posées par des travailleurs immigrés (…) agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises ». Le lendemain, son ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, parle lui d’« intégristes, de chiites » sur Europe 1, allant donc, comme un pilier de comptoir, jusqu’à confondre les deux grands courants principaux de l’islam, à savoir sunnisme (dont les ouvriers de l’automobile relèvent à supposer qu’ils soient en effet musulmans) et chiisme (dominant dans l’Iran où a triomphé en 1979 la Révolution islamique). C’est néanmoins, comme le rappelle Vincent Gay dans son article Grèves saintes ou grèves ouvrières ?, le Ministre du Travail Jean Auroux qui est le plus virulent – alors qu’il reconnaîtra plus tard le caractère infondé de telles déclarations – comme on peut ici l’entendre : « Il y a, à l’évidence une donnée religieuse et intégriste dans les conflits que nous avons rencontrés, ce qui leur donne une tournure qui n’est pas exclusivement syndicale. [...] Je m’oppose à l’institutionnalisation d’une religion quelle qu’elle soit à l’intérieur du lieu de travail. [...] les immigrés sont les hôtes de la France et à ce titre ont un double devoir : jouer le jeu de l’entreprise et celui de la nation. » (L’Alsace, 10 février 1983) ou bien encore : « Lorsque des ouvriers prêtent serment sur le Coran dans un mouvement syndical, il y a des données qui sont extra-syndicales. [...] Un certain nombre de gens sont intéressés à la déstabilisation politique ou sociale de notre pays parce que nous représentons trop de choses en matière de liberté et de pluralisme. » (France Inter, 10 février 1983). Enfin, s’agissant de la politique PS à la suite de tels discours, il a été relevé que dans les plans de licenciements décidés par Peugeot et avalisés par le gouvernement Mauroy apparaît assez clairement une sorte de « préférence nationale » telle que l’énonce le FN (« Les Français d’abord ») puisque ceux qui sont mis dehors sont surtout des OS immigrés ou français d’origine étrangère. En écho à ces grèves pendant lesquelles, pour reprendre Hatzfeld et Loubet, se noue un lien très fort entre figure ouvrière et immigration, le Front national de Jean-Marie Le Pen apparaît comme force électorale. Si le FN est un héritier de la collaboration vichyste, il est aussi et surtout, dans ces années 1980 mitterrandistes, un regroupement de nostalgiques de l’Empire colonial français et, singulièrement, de l’Algérie française. Nombre d’ex-OAS figurent d’ailleurs dans l’organigramme du FN et Le Pen lui-même a été tortionnaire, sous les ordres de Lacoste, Mollet et Mitterrand, pendant la guerre d’Algérie. Cette inscription durable de l’extrême droite sur la scène parlementaire française ne peut donc être déliée de la politique de la gauche au pouvoir qui dénie, au moment des grèves d’OS dans l’automobile, le lien de ces ouvriers au pays dans lequel ils vivent et travaillent en créant, de fait, un « problème de l’immigration » et en proposant à ces ouvriers jugés « archaïques » du fait, précisément, de leur statut d’OS, de rentrer dans leur pays d’origine au nom d’une politique dite « du retour » initiée certes par Bonnet et Stoléru sous Giscard mais reprise et amplifiée par le gouvernement Mauroy. Notons d’ailleurs que cette politique a pleinement l’aval des ministres PCF. Ainsi, Jack Ralite déclare-t-il à l’Assemblée que les immigrés de Talbot seront « aidés, s’ils en expriment le souhait, à retourner dans leur pays ». Un journal, Les Nouvelles, daté du début 1984, titrera, au-dessus de photos des affrontements, parmi lesquelles le visage ensanglanté d’un ouvrier arabe, « Talbot : Prends 20 briques et tire-toi ? ». Les OS archaïques et usés doivent disparaître au profit d’une main d’œuvre « qualifiée », de haut niveau et adaptable qui sied à la modernité libérale sauce PS. Notons enfin, que s’agissant des syndicats « de gauche » (à savoir la CFDT – qui troque dans les années 1980 le gauchisme post-LIP pour une inféodation au PS libéral – et la CGT – alors encore inféodée à un PCF qui a des ministres dans le Gouvernement Mauroy – ), la CFDT déclarera « Nous sommes tous des intégristes chiites » en février 1983 tout en ayant demandé en janvier 1983 l’intervention des CRS (Hatzfeld/Loubet) tandis que la CGT ne tranchera pas entre un discours de sauvetage de « la marque » Peugeot (Nora Tréhel, chef CGT et épouse du maire PCF de Poissy, demandera ainsi à la fin de l’occupation aux grévistes : « Voulez-vous que la télévision puisse dire que les immigrés font fermer les usines françaises ? » – Hatzfeld/Loubet – ) et la défense des OS contre la racisation dont ils sont l’objet.

Sur fond de crise économique, le PS fidèle à sa soumission à ce qu’il croit être le réel – on le voit aujourd’hui encore avec la politique sécuritaire de Hollande et Valls – évide donc de sa réalité la figure de l’OS arabe qu’il présente comme « immigrée » et étrangère à un pays qu’elle a pourtant contribué à construire objectivement par sa participation à l’activité économique du pays et subjectivement par son inscription dans les luttes ouvrières de la fin des années 1960 et du début des années 1970.

« Immigré » devient donc un mot phare du parlementarisme dans ces années-là. Il est l’adjectif d’un « problème », Mitterrand reprenant le vocable PCF du « seuil de tolérance » tout en poussant à la création d’une organisation pseudopode du Parti socialiste : SOS racisme.

Cette organisation fut créée de A à Z par la Mitterrandie et portée sur ses fonts baptismaux par Marek Halter et Bernard-Henry Lévy notamment. Elle eut pour dirigeants des gens qui sont désormais des huiles du PS et bien souvent sur une ligne républicaine-sécuritaire comme Julien Dray ou Malek Boutih. Celui-ci posant par exemple torse nu recouvert d’une écharpe tricolore ou n’hésitant pas à agonir les banlieues populaires et leur population de propos que ne renieraient pas les plus modérés du FN.

C’est qu’en effet, au milieu des années 1980, la création de SOS Racisme vient en écho à la désignation des OS arabes à la vindicte générale. Elle est contemporaine de la récupération de la Marche pour l’Egalité de 1983 puis de 1984 (appelée alors Convergence 84) et de la mise en circulation des mots « beur » et « beurette ».

Ceux-ci viennent désigner, en lieu et place d’une figure ouvrière combattue et proscrite par un gouvernement PS bien décidé à mettre la France sur les rails de la modernisation libérale et de l’intégration européenne, une figure inauthentique, pour parler comme Sartre dans Réflexions sur la question juive. C’est une figure absolument dénouée de celles des pères ouvriers desdits beurs (et beurettes) qui, après avoir travaillé 30 ou 40 ans comme OS à l’usine, sont considérés comme bons à jeter par le PS qui va faire succéder à l’ancien Mauroy, le fringant et moderne Fabius tout en faisant la promotion du bandit affairiste Bernard Tapie qui deviendra plus tard ministre de Mitterrand. Cette période préfigure le cri actuel de Macron en direction de la jeunesse : « Devenez millionnaires ! ».

Dès lors, seuls les beurs et les beurettes, accessoirement désignés comme « potes » par SOS Racisme que dirige alors le sémillant Harlem Désir, constituent aux yeux du consensus parlementaire initié par le PS modernisateur de l’économie une figure acceptable de l’autre ou de l’étranger. Cette figure est la seule que l’intégration – maître-mot, celui-là aussi, de cette époque – tolère. La France à l’heure du monde et de la crise, quelques années après la Révolution iranienne qu’elle a vu d’un très mauvais œil, n’acceptera que des Arabes intégrés au monde tel qu’il va et critiques à l’égard de leur milieu social et, bien sûr et surtout, de leur culture musulmane.

Les grèves de Talbot et de Citroën, un jalon essentiel dans l’islamophobie médiatico-parlementaire.

En 1986, quelques années donc après les terribles événements de Talbot, une chanson de variété française musicalement sans intérêt (mais dont on entend la mélodie orientalisante) rencontrait un relatif succès. Cette chanson, de Jean-Luc Lahaye, intitulée Djemila des lilas est frappante en ce qu’elle résume bien la bascule sous le pouvoir « socialiste » dans l’islamophobie la plus consensuelle, approximative et somme toute violente. On voit dans le clip du morceau ladite Djemila montrer à plusieurs reprises ses seins comme effet du dévoilement républicain de la beurette ; le Coran est tranquillement attaqué par la chanson (alors que personne ne trouve à redire de la Bible ou de la Torah) puisque Djemila « en ce moment, elle l’aimerait tolérant, moins colère, moins amer » et, enfin, clin d’œil inconscient à Defferre mort l’année de la sortie de cette chanson ?, le refrain reprend l’antienne PS islamophobe bistrotière de 1983 en disant de Djemila que « loin de Khomeiny (alors qu’elle est algérienne dans la chanson mais passons), elle imite Adjani ». Cette chanson fait le lien entre l’épisode Talbot et la furie laïcarde républicaine qui va s’exprimer en 1989 à propos du voile à l’Ecole. Ce sont, dans la chanson de Lahaye, les hommes arabes qui sont inquiétants (les frères ou les pères pour être précis) mais l’Occident et le rock sont là pour sauver les beurettes, « frêles gazelles » que l’Orient archaïque voudrait enfermer. Le clip se termine sur des images de l’Algérie d’antan et c’est un parallèle qui ne peut que laisser songeur.

C’est parfois aussi dans les chansons les plus sottes que se dit un morceau d’histoire ou de politique. L’islamophobie républicaine postcoloniale est née comme opinion massive et décomplexée au moment des grèves dans l’automobile comme dénigrement des vies d’OS brisées par l’usine et le mépris patronal. La tonalité raciste a tout emporté. La défaite est multiple. Une figure ouvrière est close. Tout cela s’inscrit dans une modernisation mitterrandienne du capitalisme hexagonal qui correspond au début de « l’aggiornamento économique » de la gauche. L’épisode Talbot est un tournant qui dessine donc la nasse dans laquelle nous sommes aujourd’hui encore – et davantage ! – plongés ! La France a absenté ses ouvriers et a relégué les cités jusqu’à les appeler des « territoires perdus de la République » et voit désormais le parti le plus proche de feu la CSL approcher aux élections près de 30% des suffrages exprimés…

Que ce tournant politique dramatique soit « l’œuvre » de la gauche et singulièrement du Parti socialiste ne doit pas être oublié…

Yvan Najiels

Voir en ligne : l’article sur le blog Médiapart de Yvan Najiels

*******************************http://www.ujfp.org/spip.php?article5092

Israël n’est pas fasciste, mais il a toujours besoin du Monde pour le sauver de lui-même.

dimanche 14 août 2016 par Shlomo Sand

par Shlomo Sand. Publié dans Haaretz le 13 août 2016.
Traduction française GD.

Nous sommes dans une situation dangereuse qui peut dégénérer par l’expulsion de certains des habitants des territoires, et même, face à la sérieuse résistance armée, en actes de massacre de masse.

Ces derniers mois, nous avons assisté à une cascade d’articles et d’appels à l’aide de toutes sortes de gens instruits de la gauche libérale criant que le fascisme menace Israël. Certains d’entre eux affirment qu’il est déjà là, d’autres préviennent qu’il est sur le point d’arriver.

En face, d’autres un peu moins de gauche et un peu moins libéraux prétendent que rien de tout cela n’est vrai. Israël est une démocratie stable qui pour se défendre contre le terrorisme et les menaces régionales commet parfois des actes inhumains. Mais d’autres pays démocratiques ont agi de même en période de conflit.

Pendant la guerre froide, le maccarthysme, s’étendit aux États-Unis et dévora la démocratie libérale la plus stable du monde. Pendant la guerre d’Algérie, le gouvernement français était très intolérant envers les partisans de l’Algérie indépendante (des professeurs et des enseignants furent licenciés), sans parler de la politique brutale contre les combattants de la liberté eux-mêmes. Le 17 Octobre 1961, la police française tua 100 à 200 manifestants arabes non-violents en plein cœur de Paris avec à peine une mention dans la presse. Il est difficile d’imaginer un tel événement à Tel-Aviv aujourd’hui.

Je dois le répéter : l’analogie est la mère de toute sagesse humaine. L’analogie est aussi le père de toute folie humaine. Il n’y a pas de science sans analogie, pas de politique des masses sans analogies simplistes et surtout incendiaires.

Le problème est que toutes sortes de chercheurs en science politique, en sociologie et en histoire se livrent à des analogies historiques sans fondement avec une certitude scientifique. Le fascisme en Italie était un phénomène unique – comme beaucoup d’autres événements en Histoire – même si beaucoup de gens dans les pays européens ont essayé de l’imiter sans succès.

Dans les pays démocratiques qui ont vécu des révolutions sociales et nationales réussies et où le principe de la souveraineté du peuple était stable, l’option fasciste est restée marginale et ridicule. En France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, les mouvements fascistes ont complètement échoué, ces pays n’avaient pas besoin d’eux (le régime de Vichy antisémite n’a pas été fasciste). Même en Espagne, Francisco Franco a piétiné la phalange fasciste sans aucun problème.

Certes, dans un seul endroit survint un mouvement qui nous rappelle à bien des égards le fascisme italien. Le national-socialisme ne se considéra peut-être jamais comme fascisme, mais la gauche entre les deux guerres insista pour le définir de cette façon et a légué cette terminologie pour les prochaines générations.

Des aspects similaires entre les deux mouvements et régimes ne peuvent être ignorées : la solution obligatoire qu’ils ont établi dans les relations de capital-travail, l’esthétisation de la politique, l’impérialisme brut, le manque d’inhibitions. Ainsi la gauche allemande, toutes tendances confondues, traite le nazisme comme une version locale du fascisme.

Pourtant, si le nationalisme était le combustible le plus important pour alimenter le fascisme et le nazisme, la différence entre les deux phénomènes a été décisive. Le nationalisme fasciste peut avoir été agressif et violent, mais il était net, politique et semblable à bien des égards au jacobinisme français.

Rousseau et Arendt

Dès le départ, le nationalisme nazi était ethnocentrique et exclusif. La différence était non seulement idéologique, mais fut traduite en une pratique très différente. L’extermination massive des Juifs, des Tsiganes, des Slaves et des malades mentaux fut planté au cœur même de l’unique projet ethnocentrique. Si le nazisme allemand avait été identique au fascisme italien du point de vue nationaliste, ou semblable à lui, il ne serait pas devenu un symbole du mal dans l’histoire moderne.

Non, les Allemands n’étaient ni plus mauvais ou meilleurs que les autres peuples. La banalité du mal d’Hannah Arendt est une distinction brillante qui a été formulée au 18ème siècle par Jean-Jacques Rousseau, même s’il a utilisé des mots différents. Tout comme il existe une banalité du mal, il existe une banalité du bien. Les deux dépendent des circonstances historiques et Arendt le savait très bien.

Elle peut n’avoir pas toujours été systématique dans ses distinctions, mais elle était l’une des rares qui a étudié en profondeur les idéologies du XXème siècle sur une base historique, et non pas sur la base de l’essentialisme anthropologique. Très peu dans sa génération ont associé avec cette intuition forte l’impérialisme moderne, le totalitarisme et le nationalisme.

La banalité du mal caractérise l’atomisation et l’aliénation du monde moderne, mais il est réalisé dans des circonstances particulières. Pour comprendre cela, nous ne devons pas en apprendre davantage sur le colonialisme belge, il suffit de lire « Au coeur des ténèbres » de Joseph Conrad. Point n’est besoin de se spécialiser dans l’histoire de l’Union soviétique ; il suffit de lire Alexandre Soljenitsyne. Vous n’avez pas besoin d’être un expert sur le nazisme, il suffit de lire Primo Levi.

Même si le sociologue Norbert Elias a très bien compris que le monopole de l’État sur la violence modère les relations individuelles, il n’était pas assez conscient que l’état draine et canalise cette violence vers l’extérieur vers les collectifs étrangers – résidents des colonies, ennemis de la révolution, ou ceux qui appartiennent à une autre nationalité ou « race ».

Est-ce que Israël dégénère vers le fascisme ou commence à ressembler à un mauvais état ? Cette question n’est pas sérieuse ; elle est même ridicule. Même si des accrocs à la liberté d’expression peuvent être vu ici et là, et même si l’ethnocentrisme juif se révèle être chaque jour plus brut et dégoûtant, ce n’est pas le fascisme et Israël n’est pas un plus mauvais état que par le passé.

Y avait-il moins d’attaques sur les non-Juifs innocents pendant la guerre de 1948 qu’aujourd’hui ? L’assassinat horrible de 47 habitants de Kafr Qasem en 1956 a t-il eu lieu sous un gouvernement de droite ? Les positions des communautés qui n’acceptent pas les Arabes sont-elles si différentes de celles des kibboutzim que depuis le début de la colonisation sioniste ont refusé d’accepter un seul arabe ?

Est-ce que la gauche sioniste qui a établi le pays et a été contraint par une décision de l’ONU d’accorder une citoyenneté égale aux Arabes conquis de 1948 n’a pas imposé sur eux pendant 18 ans un gouvernement militaire, ce qui a annulé l’égalité civique ? Peut-on comparer sérieusement les attaques sur le pluralisme libéral aujourd’hui à l’espace limité du pluralisme et de la tolérance sous David Ben Gourion dans les années 1950 ?

Est-ce que la colonisation sioniste de gauche, sur les hauteurs du Golan différe dans son principe de la colonisation de droite en Cisjordanie ? Est-ce que le Sgt. Elor Azaria, qui a tué un assaillant déjà blessé gisant sur le sol est vraiment différent d’Avraham Shalom, le chef du Mapai, du service de sécurité du Shin Bet qui a donné l’ordre de tuer de sang-froid deux Palestiniens blessés et calmes en 1984 dans l’affaire du bus 300 ?

Les contes de la gauche sioniste

Je n’ai pas de réponses claires à certaines de ces questions ou à beaucoup d’autres. Comme je l’ai dit, toute analogie dans l’histoire politique peut être nécessaire, mais en même temps est presque toujours insipide et imparfaite. La gauche sioniste va dire que nous devons juger les périodes de construction de la nation par celles dans lesquelles la nation est déjà établie, solide et stable. On peut le défendre.

Mais la gauche sioniste ne comprend pas que du point de vue de l’autre, le non-Juif, rien n’a changé en principe. L’entreprise sioniste était dès le départ une entreprise de colonisation ethnocentrique et exclusive. Depuis 130 ans, cette colonisation a été effectuée sans interruption (entre 1948 et 1967, elle a été réalisé à l’intérieur des frontières d’Israël et a été menée sous le slogan « judaïsation de la Galilée » ou « judaïsation du Néguev »).

Cela ne signifie pas que nous devrions juger moralement toutes les étapes du processus de colonisation de manière identique, mais nous pouvons comprendre le phénomène historique dans lequel nous existons seulement si nous le comprenons comme un processus continu. Pour parvenir à un compromis en 1967, il est essentiel de comprendre 1948.

Les raisons de la déroute de la gauche sioniste sont nombreuses et variées et il n’est pas possible d’en discuter ici. Je vais en mentionner quelques-unes.

La gauche sioniste n’a pas fondé sa colonisation seulement sur la nécessité tragique de l’histoire ; après que l’Europe et le nationalisme arabe nous ont recrachés et que les États-Unis ont verrouillé leurs portes, nous avions pas d’autre choix. Ce genre de revendication ne pouvait être un mythe national suffisant pour les ralliements. Donc, la gauche se fonde sur un livre théologique mythologique (qui a réuni des mensonges historiques sur un exil forcé de masse il y a 2000 ans ). Ceci a accordé la légitimité à la colonisation et à la dépossession.

Le sionisme a peut-être été nécessaire pour tuer Dieu, pour devenir un mouvement national actif, mais l’absence de possibilité de définir la laïcité juive l’a contraint à chaque fois à battre en retraite pour se cramponner à la tradition religieuse juive. C’est la raison pour laquelle il n’a jamais séparé la religion de l’Etat et a déposé entre les mains des rabbins tout le droit de la famille et les signes de l’identité collective.

En outre, le « droit historique » toucha plus la Vieille Ville de Jérusalem, Hébron et Jéricho que la zone étroite entre Ashkelon et Acre. Comment est-il possible de limiter tout d’un coup ce droit aux seules frontières de la ligne verte ? Ici, entre autres, se trouvent les sources de la révolution historique décisive et la dérive de l’ancienne synthèse entre nationalisme et socialisme vers la combinaison gagnante du nationalisme et de la religion juive renouvelée et rafraîchie.

En fin de compte, les colons sionistes socialistes ne sont pas plus moraux que les colons de droite d’aujourd’hui portant kippa. Ils étaient beaucoup plus hypocrites et cette différence est importante. Si l’hypocrisie est de faire prendre le mal pour le bien, elle pourrait dans des conditions historiques spécifiques être un facteur de retenue. Aujourd’hui, il y a un sentiment que cette retenue est en train de disparaître. Le mal est représenté dans sa gloire publique complète et il ne reste qu’à l’accepter toujours plus.

Aujourd’hui, cette hypocrisie a été contrainte de battre en retraite à cause de la transparence, entre autres raisons. En 1948, les caméras ne pouvaient pas être trouvés dans les villages arabes que les habitants furent contraints de fuir. Nous ne disposons pas d’images ni pour le massacre de Deir Yassin ni pour l’acte du meurtre collectif à Kafr Qasem. Dans l’affaire du Bus 300 les caméras de journalistes étaient déjà présentes, mais le complexe Avraham Shalom ne les a pas pris en compte. Dans l’histoire d’Elor Azaria les caméras vidéo étaient présentes.

Aujourd’hui, elles sont présentes à presque chaque manifestation, chaque attaque terroriste, et presque à chaque acte d’injustice (les terroristes en Europe agissent afin de réaliser des images frappantes). Il est difficile de contredire les images avec des mots. Il ne reste plus qu’à se rendre et à accepter l’existence du mal.

S’il n’y a pas de danger de fascisme, la situation est-elle bonne pour autant ? Non. Nous sommes dans une situation dangereuse qui peut dégénérer par l’expulsion de certains des habitants des territoires, et même, face à la sérieuse résistance armée, en actes de massacre de masse.

Ce labyrinthe dans lequel Israël est tombé à partir de l’étape de la colonisation qui a commencé en 1967, semble conduire à une impasse. Il ne semble pas qu’une force politique existe qui puisse sauver la situation. Tout ce qui reste à espérer est que le monde va nous sauver de nous-mêmes.

Shlomo Sand, qui enseigne l’histoire à l’Université de Tel Aviv, est l’auteur de « L’invention du peuple juif. »

Voir en ligne : l’article originel en anglais sur le site du journal Haaretz

 

Shlomo Sand

 

 

http://www.ujfp.org/spip.php?article5107

 

Arrêtés anti-burkini, femmes voilées verbalisées : la laïcité, ultime refuge du raciste

vendredi 26 août 2016 par Shlomo Sand

Par Shlomo Sand. Publié sur le site le Plus de l’Obs le 24-08-2016.

LE PLUS. Arrêtés anti-burkini, femmes voilées verbalisées… L’été, en France, a été rythmé par d’incessantes polémiques. La France a-t-elle un problème avec l’islam et les musulmans ? « La laïcité, comme autrefois le patriotisme, s’avère, de nos jours, l’ultime refuge de l’infâme », écrit Shlomo Sand, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Tel-Aviv.

Édité par Sébastien Billard.

Pendant des années, le phénomène de la judéophobie en France m’a intrigué. Si j’ai très tôt compris que la France n’a jamais été fasciste ni nazie, il m’était néanmoins difficile d’admettre le fait qu’une culture aussi centrale dans l’ère des Lumières, et qui a donné naissance à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ait pu, en même temps nourrir une si profonde hostilité à l’égard du juif :

« Si on voulait mesurer la force de l’antisémitisme dans un pays à la quantité d’encre répandue à propos des Juifs, c’est sans doute à la France que reviendrait la place, à la fin du XIXe siècle », écrivait, dans les années 1950, l’historien Léon Poliakov.

En France, une judéophobie durable

Pourquoi, en France précisément, la judéophobie a-t-elle revêtu un aspect si profondément durable ? D’aucuns ont tenté de fournir une réponse en faisant porter la culpabilité sur l’intégrisme catholique : les catholiques ont longtemps entretenu une inimitié à l’encontre des descendants des meurtriers du fils de Dieu, immigrés d’Orient, et qui persistaient obstinément à souiller l’intégrité chrétienne de l’Europe.

Dans ce cas, pourquoi la judéophobie est-elle demeurée marginale en Italie, pays de la papauté et patrie du catholicisme ? Et comment se fait-il qu’en Espagne, pays de l’inquisition catholique, la haine des juifs ait connu une dépolitisation aux XIXe et XXe siècles ?

Fourier, l’utopiste, ne s’exprime pas comme croyant catholique quand il écrit :

« La nation juive n’est pas civilisée, elle est patriarcale…et croyant toute fourberie louable, quand il s’agit de tromper ceux qui ne pratiquent pas sa religion. »

Lorsque l’historien Jules Michelet rédige son fameux ouvrage « Le Peuple », il prend soin de souligner : « Les Juifs, quoi qu’on en dise, ont une patrie, la bourse de Londres ; ils agissent partout, mais leur racine est au pays de l’or ». Il s’exprime alors en tant que patriote laïque par excellence. Quand, en 1847, l’anarchiste Proudhon écrit dans son journal : « Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer », il ne cesse pas, pour autant, de vomir les curés.

Et c’est en tant que démocrate convaincu que Maurice Barrès déclare, en 1902 :

« Assimilés aux Français d’origine par la Révolution française, les juifs ont conservé leurs caractères distinctifs et, de persécutés qu’ils étaient autrefois, ils sont devenus dominateurs. »

La crainte de l’autre a marqué l’édification de la nation française

Lorsque Céline proclamait dans les années 1930 « Je préférerais douze Hitler plutôt qu’un Blum omnipotent », il n’était nullement chrétien, mais bien un français laïque. Quand, se référant à l’occupant allemand, Drieu La Rochelle écrit en 1941 « Quatre millions d’étrangers en France, dont un million de juifs, m’ont donné, bien avant vous, les affres de l’occupation », il pose encore au républicain rigide.

Certes, à partir d’une certaine phase, l’incitation antijuive a été assumée et amplifiée par l’Action française, mais il serait erroné de penser que le rapport aux juifs a constitué la ligne de fracture entre monarchistes et républicains, entre conservateurs catholiques et partisans laïques des Lumières, entre droite et gauche. C’est pourquoi, notamment, se retrouveront sur les bancs du régime antisémite de Vichy, aux côtés de gens de l’Action française, aussi bien des radicaux qu’un nombre non négligeable de socialistes.

Si le christianisme est, certes, apparu comme l’aïeul historique de la judéophobie moderne, le nationalisme jacobin peut être vu comme son parent légal. Il s’agit, certes, d’un nationalisme inclusif, contrairement à ceux de l’Allemagne et de l’Europe de l’Est, mais qui était d’emblée porteur d’un tempérament problématique : ainsi l’intolérance, la crainte de l’autre « différent » et des particularismes, ont-ils marqué l’édification de la nation française.

Au tout début, les protestants et les anglais ont été perçus comme les ennemis de la grande nation ; et, par la suite, il a fallu mettre au pas les irrédentistes bretons, occitans et provençaux. La République, une et indivisible, dont la capitale constitue le centre, a soumis les provinces, les dialectes, et toutes les identités collectives pré-nationales.

Une alliance entre jacobins et le conservatisme traditionnel

La nation est aussi venue à bout de l’enfermement juif multiséculaire. Les juifs sont devenus des citoyens loyaux et disciplinés, tout en souhaitant, pour certains d’entre eux, demeurer un peu « israélites » ; une telle particularité ancestrale n’allait pas disparaître en une ou deux générations, même si les spécificités, y compris parmi les juifs laïcisés, n’ont jamais été univoques.

De plus, les vagues croissantes d’immigration du peuple yiddish, en provenance d’Europe orientale, ont nourri un nouveau particularisme, de caractère différent. Cette immigration durable a eu pour effet de différer l’intégration « normale », et « l’autre » différent a continué de se rendre visible par mille signes quotidiens, face au rouleau compresseur culturel républicain.

La haine de « l’autre » juif, viscéralement ancrée dans la conception française, collective et anti-pluraliste, de la nationalité n’a pris fin qu’après la terrible tragédie. L’antisémitisme, devenu illégitime depuis les années 1950, n’a pas disparu complètement du discours courant mais il a connu une délégitimation au sein des centres du pouvoir politique et médiatique.

Les crises économiques et sociales, à la fin du XXe siècle, tout comme le déclin de la position de la France dans le monde, ont cependant contribué à créer un malaise croissant vis-à-vis d’une nouvelle menace : la présence gênante et perturbante de « l’autre » musulman. Le fait que les immigrés aient conservé une culture différente a exaspéré les nouveaux jacobins, dont nombre d’entre eux étaient, hier encore, des maoïstes frénétiques. Une alliance s’est nouée entre ces derniers et le conservatisme traditionnel.

Maintenant, c’est le Coran qui est coupable

On préfère que des jeunes filles musulmanes, coiffées d’un foulard, ne viennent pas étudier Voltaire et Rousseau à l’école républicaine ; et tant pis si elles se retrouvent dans des écoles privées financées par l’Arabie Saoudite amie !

Pourquoi, diable, des femmes musulmanes préfèrent-elles porter un voile comme nos grands-mères, plutôt que de chausser de hauts-talons comme les femmes libérées ? Mieux vaut que des femmes françaises musulmanes ne profitent pas de la plage estivale, aux côtés de républicaines aux seins nus ! Mieux vaut qu’elles restent cloîtrées dans leur petit appartement !

En s’employant, autant que possible, à aliéner la communauté musulmane, on n’a de cesse de faire apparaître ses marginaux comme des fous meurtriers. Le fait qu’il y ait un large fossé entre ces croyants « zombies » et l’islam, tout comme celui qui existait hier entre les phalangistes libanais et le christianisme, ou encore, aujourd’hui, dans les territoires palestiniens occupés, entre les colons meurtriers et la religion juive, n’y change rien. Jadis, le Talmud était un livre impur, maintenant, c’est le Coran qui est coupable.

En fin de compte, nombre de républicains laïques français d’aujourd’hui se révèlent porteurs d’une mentalité religieuse. La laïcité, comme autrefois le patriotisme, s’avère, de nos jours, l’ultime refuge de l’infâme.

(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis)

Voir en ligne : l’article sur le site le Plus de l’Obs

Shlomo Sand

 

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4 Janvier 2015

 

**********http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20150107113900/

Hommage

René Vautier, l’indomptable réalisateur d’ »Avoir vingt ans dans les Aurès »

Le cinéaste français engagé et anticolonialiste René Vautier est décédé dimanche 4 janvier. Il avait notamment réalisé le film-culte sur la guerre d’Algérie « Avoir vingt ans dans les Aurès ».

 

En mai 1972, pendant le festival de Cannes où l’on présentait Avoir vingt ans dans les Aurès, René Vautier, cinéaste militant au train de vie modeste, résidait non pas dans un palace mais dans un camping. Apprenant que des gendarmes le recherchaient, il prit immédiatement la fuite. En réalité, on voulait simplement le prévenir, comme il est d’usage sur la Croisette, que son film risquait d’être au palmarès et qu’il serait judicieux qu’il participe à la cérémonie de remise des prix. Le long métrage, devenu depuis un film-culte sur la guerre d’Algérie, n’obtiendra aucune récompense officielle mais recevra quand même le prestigieux Prix de la critique internationale… en l’absence du réalisateur.

 

René Vautier, qui vient de mourir au seuil de ses 87 ans dans sa Bretagne natale, racontait encore en riant cette anecdote il y a 3 ans, au micro de France-Culture. Elle était il est vrai fort parlante pour évoquer sa vie, consacrée à la résistance à toute forme d’oppression et maintes fois scandée par des ennuis judiciaires.

 

Dès ses 15 ans, en 1943, Vautier s’engage dans le combat contre les nazis avec une détermination suffisante pour obtenir – cas des plus rares à cet âge – la Croix de guerre. Décidant bientôt, conformément à des convictions, de « ne plus jamais porter une arme », il se forme au cinéma et sort diplômé en 1946 de l’IDHEC. Sa seule arme sera désormais une caméra.

 

Une oeuvre interdite pendant… 40 ans

 

Sa carrière de cinéaste engagée est précoce. En 1950, après un voyage dans les colonies françaises pour honorer une commande de la Ligue de l’enseignement, il réalise à 20 ans Afrique 50, considéré comme le premier documentaire anti-colonialiste de l’histoire du cinéma français. Parti tourner en Côte d’Ivoire et au Mali sans l’autorisation des autorités, il est poursuivi par la justice – 13 chefs d’inculpation ! – et condamné à un an de prison. À Paris, on n’a pas supporté qu’il évoque les violences contre les populations et le travail forcé. La copie confisquée ne lui sera rendue qu’en 1997 et le public français ne pourra découvrir cette œuvre, interdite pendant 40 ans, qu’en 2008 !

 

L’homme est indomptable. Dès 1954, il tourne l’objectif de sa caméra vers l’Algérie dont l’aspiration à l’indépendance est, bien entendu, un thème tabou en France. Ainsi tourne-t-il juste avant l’insurrection le documentaire au titre non équivoque Une nation, l’Algérie, évidemment interdit et, hélas, aujourd’hui perdu. Il se rend peu après en Tunisie et dans les maquis de l’est algérien pour tourner L’Algérie en flammes et d’innombrables images qui pourront être utilisées par les indépendantistes pour défendre leur cause et aller chercher des soutiens à l’étranger.

 

>> Lire : Vautier, un rôle important dans la guerre d’Algérie

 

Inutile de dire que René Vautier est alors interdit de séjour dans l’Hexagone. Cet exil forcé, qui dure jusqu’en 1966, il le met à profit en Algérie pour épauler la première génération des cinéastes algériens, qui le considèrent aujourd’hui encore comme un des leurs. Le jour de sa disparition, Ahmed Rachedi le qualifiait même de « père du cinéma algérien ».

 

Films dérangeants

 

Revenu en France, Vautier n’a cessé, jusqu’à ces dernières années, de réaliser et produire des films dérangeants sur l’immigration, les essais nucléaires, les luttes ouvrières ou les autonomistes bretons. Intransigeant, il était toujours au service des autres, comme il l’avait démontré en 1972, observant une longue grève de la faim pour obtenir le visa d’exploitation d’Octobre à Paris, sur les massacres d’Algériens du 17 octobre 1961, film qu’il n’avait pas réalisé lui-même mais qu’il estimait victime d’une censure politique inacceptable. Le ministre de la Culture, Jacques Duhamel, avait alors dû promettre que la Commission de contrôle des films cesserait de prendre en compte des critères politiques dans ses délibérations. Une belle victoire.

 

 

***********http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2015/01/04/mort-du-cineaste-francais-rene-vautier_4549027_3382.html

 

Mort de René Vautier, cinéaste combattant

Le Monde | 04.01.2015 Par Thomas Sotinel

 

Résistant sous l’occupation, emprisonné pour son premier film, passé du côté du FLN pendant la guerre d’Algérie, membre du groupe Medvedkine après mai 1968, défenseur de l’autonomie bretonne, le cinéaste René Vautier est mort le 4 janvier en Bretagne. Il avait 86 ans.

Le grand public a pris conscience de son existence en 1972, lorsque Avoir vingt ans dans les Aurès a été présenté à Cannes, à la Semaine de la critique. Le film racontait la désertion d’un soldat français en Algérie qui refusait l’exécution sommaire d’un prisonnier algérien. Mais ce n’est pas l’histoire de René Vautier. Il a passé le conflit algérien de l’autre côté, son itinéraire l’ayant porté depuis longtemps dans le camp des colonisés.

 

Né le 15 janvier 1928 à Camaret, dans le Finistère, ce fils d’ouvrier rejoint la Résistance en 1943. Après la guerre, il suit les cours de l’IDHEC et adhère au parti communiste. En 1950, la Ligue de l’enseignement le charge de réaliser un film sur l’éducation française en Afrique subsaharienne. Vautier détourne la commande et évoque une réalité méconnue : le travail forcé, les violences des autorités coloniales contre les populations entre la Côte d’Ivoire et le Mali. Le film qu’il rapporte de ce que l’on appelait alors l’A.O.F., Afrique 50, est non seulement censuré (il le restera quarante ans), mais vaut à son auteur une condamnation à un an de prison, exécutée dans les prisons militaires.

 

UN FOCUS SUR L’ALGÉRIE

 

Au moment du déclenchement du conflit algérien, René Vautier part pour l’Afrique du Nord, d’abord pour la Tunisie, où il tourne deux courts métrages avant de gagner l’Algérie, aux côtés de maquis du FLN. Il y tourne deux documentaires, Une nation, l’Algérie, aujourd’hui perdu et L’Algérie en flammes. Cette collaboration lui vaut d’être poursuivi par les autorités françaises et René Vautier reste en exil jusqu’en 1966.

 

Peu après son retour en France, il rejoint en 1967 le groupe Medvedkine formé à Besançon autour de Chris Marker. Cette coopérative destinée à donner une image cinématographique des luttes ouvrières inspire René Vautier qui s’établit finalement en Bretagne où il fonde l’Unité de production cinématographique de Bretagne.

 

C’est dans ce cadre qu’il produit ses deux longs métrages de fiction Avoir vingt ans dans les Aurès et La Folle de Toujane (1973). D’Avoir vingt ans, Louis Marcorelles dira dans ces colonnes qu’il s’agit du « film le plus libre, le moins conformiste que nous ayons vu en France depuis longtemps ». Le cinéaste tourne aussi des documentaires sur les luttes ouvrières Quand tu disais Valéry (1975) ou Quand les Femmes ont pris la colère (1976) coréalisé avec Soazig Chappedelaine.

 

En 1972, René Vautier entre en grève de la faim après que le refus d’un visa d’exploitation pour le film Octobre à Paris, réalisé par Jacques Panijel après le massacre des manifestants algériens à Paris le 17 octobre 1961. Vautier voulait enfin sortir le film à travers sa société de distribution, et ne cesse sa grève qu’après avoir reçu du ministre de la culture de l’époque, Jacques Duhamel, l’assurance que les critères politiques n’entreront plus en ligne de compte dans les décisions de la commission de contrôle cinématographique.

 

En 1981, l’UPCB ferme, faute de financement, mais René Vautier ne cesse pas pour autant de tourner, des films sur les essais nucléaires dans le Pacifique, sur l’immigration, sur la Résistance. En 1985, lors du procès qui oppose Le Canard enchaîné à Jean-Marie Le Pen au sujet des tortures infligées par ce dernier pendant la guerre d’Algérie, l’hebdomadaire produit le témoignage d’une des victimes du lieutenant Le Pen, Ali Rouchaï que le cinéaste a tourné à Alger. René Vautier est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont Caméra citoyenne – Mémoires, publié en 1988.

 

Lire notre interview avec René Vautier datant de 2007 : « Je filme ce que je vois, ce que je sais, ce qui est vrai »

 

Thomas Sotinel

 

************http://next.liberation.fr/cinema/2015/01/04/mort-de-rene-vautier-le-realisateur-d-avoir-20-ans-dans-les-aures_1173794

 

Réalisateur du film sur la guerre d’Algérie «Avoir 20 ans dans les Aurès», il avait 86 ans.

René Vautier, le «cinéaste fellouze»

Par Gérard Lefort

 

René Vautier, c’est l’homme à qui l’on doit la fin officielle de la censure politique au cinéma en France. Grâce à 33 jours de grève de la faim, en 1973. Il ne subira plus le harcèlement d’Etat (confiscation de bobines et prison pour Afrique 50, poursuite pour atteinte à la sûreté nationale avec Une nation l’Algérie en 1954, etc.), mais on continuera à taire son œuvre. Une seule fois, son film le plus connu, Avoir vingt ans dans les Aurès, prix de la critique internationale à Cannes en 1972, passa à la télé, mais «par erreur», remarquait-il avec humour.

 

Né à Camaret-sur-Mer (Finistère) le 15 janvier 1928, Vautier est l’auteur d’un oeuvre essentiellement anticolonialiste, qui se focalise sur la guerre d’Algérie, dénonçant en particulier la torture. Mais son tempérament engagé le pousse à filmer aussi contre le capitalisme (Quand tu disais Valéry, en 1976), contre l’apartheid (Frontline, 1976, qui n’obtient pas le visa de diffusion en France) ou le FN (A propos de l’autre détail, 1984-1988) voire à propos de la pollution (Hirochirac, 1995).

 

À lire aussi :D ans nos archives, une rencontre avec René Vautier en 1998

 

En 1944, à 18 ans, il est chargé de la propagande au sein du groupe de Résistance EDF de Quimper. A peine sorti de l’Idhec, il tourne la Grande lutte des mineurs (sur les grèves de novembre 1947) et surtout Afrique 50, documentaire sur les émeutes anticoloniales en Côte-d’Ivoire et sur leur répression sanglante par l’armée française? : «René Vautier, écrit le critique Georges Sadoul en 1951, tranche par son allure et ses convictions, il pense visiblement que lorsqu’un mur se dresse sur la route de ce qu’il veut montrer, la seule solution consiste à foncer dans le mur, caméra au poing et tête en avant. Les murs n’ont qu’à bien se tenir.»

 

En 1955, c’est Une nation, l’Algérie, histoire de la colonisation. En 1957 et 1958, Algérie en flammes, filmé dans les maquis des Aurès-Nementchas et le long de la ligne Morice, réseau de barbelés électrifiés qui séparait l’Algérie de la Tunisie. Ce qui n’empêche pas Vautier de passer vingt-cinq mois dans une prison clandestine du gouvernement provisoire algérien, à Denden à l’ouest de Tunis, suspecté d’être un agent de Moscou.

 

Après l’indépendance de l’Algérie, Vautier devient directeur du centre audiovisuel d’Alger et secrétaire général des cinémas populaires (cinés-pops), organisme de cinéma ambulant dont les débats post-projections enflamment le bled. En 1972, Vautier signe Avoir 20 ans dans les Aurès, fiction tournée en Tunisie (avec Alexandre Arcady et Philippe Léotard) et fondée sur des heures d’entretiens au magnétophone avec des anciens appelés du contingent. Un film qui, aux dires du réalisateur, voulait apaiser sinon domestiquer une question obsédante : «Comment peut-on mettre des jeunes en situation de se conduire en criminels de guerre ?» René Vautier est mort dimanche matin, dans sa Bretagne natale.

 

Avoir 20 ans dans les Aurès, 1972

 

 

*******************************La grande hypocrisie et la grande aliénation

Braves français vous savez pourquoi comme Bugaled Breizh

Requiem

********http://bellaciao.org/fr/spip.php?article144614

 

Salmigondis pour Bugaled Breizh le vaisseau fantôme

 

Bugaled Breizh combien sont-ils ce 18 Janvier pour manifester (1). Souviens toi la plus longue résistance est souvent bretonne. Des marées noires an Armor et des marées vertes an Arvor. Des caillebotis où s’entassent des cochons justement dénoncés par André Pochon. Mais Souviens toi de Plogoff, Il n’y a pas de centrale sauf les restes de Brennilis qui n’en finissent pas de se démanteler et d’irradier. Il n’y a pas de centrale mais le littoral est couvert d’armement nucléaire. Ce n’est pas par hasard si un député maire. A été bombardé et propulsé ministre de la guerre. Le Drian « socialiste » VRP de la DCN de Lorient. « Pour donner du travail aux ouvriers »… « Les armes s’est fait pour s’en servir ».

 

« Souviens toi Barbara il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour là ». Bugaled Breizh coulé par le fond et c’est l’armée qui touche le fond. Des poulets fricassés issus de batteries qui n’ont jamais vu le jour. Nourris aux Ogm qui arrivent par centaines de tonnes tous les jours. Non sans interpellations, actions de faucheurs essentiellement bretons.

Bugaled Breizh sabré par un sous marin nucléaire de la base de Lorient ou un autre de la bande de l’OTAN. Où est elle la solidarité légendaire de la Marine si la grande muette continue de fermer sa gueule ?

 

« Combien de marins combien de capitaines ont sombré dans les mers lointaines ? » Aussi un photographe coulé dans une rade néozélandaise.

 

Bugaled Breizh, « les lorientaises sont comme les homards.

Elles ont toutes des rubans orange et noir.

Les gars d’la flotte voudraient bien les voir, pour les embrasser sur la bouche le soir. »

 

Bugaled Breizh on fait peu de cas dans les médias aussi d’un autre breton qui est parti aussi ce 4 Janvier, cela ne t’étonnes pas ? Il y a des textes qui sortent sans profondeur sauf celui là (2) . Parce qu’on ne veut pas faire le lien entre l’œuvre de l’homme à la caméra aux poings fermés et les massacres des 7 et 9 Janvier. C’est un manque d’iode pourtant bien connu dans les Alpes. Et les pastilles ne suffiront pas autour des centrales qui ne sont pas encore partis sur orbite.

 

Alors que de 15ans à 86ans, c’est que la plus longue résistance française est souvent bretonne. Pourtant on en a vu des Hessel et des Aubrac sur les Glières. Mais celui là dépasse les records. Fidèle parmi les fidèle qui d’autre que lui a filmé que Vichy se s’est brièvement arrêtée que de 1945 à 1947 ?. Une Annie Lacroix Riz, un Yvan Yablonka, Paxton etc ont pourtant parlé d’un « Vichy avant Vichy ». Et il y a aussi le « Vichy après Vichy » car dès 1947 après « les jours heureux » (Gille Perret) et avec les répressions ouvrières de 1947-48, il a continué il est toujours là le vieux fantôme. Un Michel Cuny et Fakir ont aussi leurs mots à dire.

 

Voilà en gros pour le continent mais le colonialisme lui ne s’est jamais arrêté avec De Gaulle et ses faucons Foccart, son SAC et ces porteurs de valises, ses Mitterrand Bettencour Loréal Schueller et autres industriels et banquiers. Le colonialisme ne s’est jamais arrêté ni à Sétif, Madagascar, Cameroun etc ; avec ses barbouzes de Denard à Barril etc la liste continue jusqu’à nos jour ; la Libye Mali Irak Afghanistan, Le nigerAreva, le camerounBoloré, la Bouyguecentrafique Totalgabon etc Tout cela démultiplié par l’entrée dans l’OTAN par un pauvre imbécile au discours de Dakar. Des guerres qui sont avant tout fomentées pour les matières premières, des guerres à prétextes humanitaire et des massacres de civils qui créent aussi des déplacements forcés. Bien avant Lampedusa, il y a eu aussi cette prétendue « intégration pire ; assimilation » alors que ce n’est qu’insoutenable hypocrisie, racisme, acculturation, ethnocide (Robert Jaulin, Alfred Métraux) et désaffiliation (Robert Castel) qui nous amène aussi à ce massacre de Janvier comme celui de Toulouse et bien d’autres en même temps partout sur les continents qui dérivent vers la grande aliénation. Les nouveaux bouc émissaire semblent être trouvé comme il y a 70ans.

 

Et toi Bugaled Breizh tu montres aussi tout cela du doigt, ce retour de manivelle et pas seulement celui de Karachi ; cette contradiction fondamentale entre des principes, par exemple la loyauté, la confiance ou une Constitution etc et les faits. Il n’y a jamais eu de véritable travail fait par les gouvernements français ni sur l’holaucauste, ni sur le colonialisme. Mais c’est la même chose avec les autres « empires » occidentaux ; on parlent encore pour édulcorer de « guerre de conquête », de « mission » du « côté positif du colonialisme », de « pionniers » etc alors que ce ne sont que meurtres, viols et pillages, corruptions etc. Peau de toutes les couleurs, masque blanc.

Bugaled Breizh « de sable et de sang », c’est celui des innocents.

 

Souviens toi BugaledBreizh, la plus longue résistance est souvent bretonne.

L’Ankou est venu le chercher un beau soir de Janvier et…

« Le René de Camaret a retrouvé ses bandes.

Le Vautier de Camaret a retrouvé ses bandes.

Si un jour de grand vent on voit une éclaircie, ce sera lui. Comme il nous sourit et il nous les montre, étincelantes, ses bandes, ces bandes, ses ban an des. »

 

Kenavo et faites passer, transmettez, enrichissez son oeuvre car c’est lui qui est resté fidèle à ces principes qui nous ont vu naître.

 

Il n’y a pas d’étranger ou alors nous sommes tous étranger. La France sans « etranger » ne serait qu’une friche clairsemés de dégénérés.

Ceux qui n’ont pas de sang « étranger » dans les veines en ont sur les mains.

 

(1) http://bellaciao.org/fr/spip.php?article144576

4 janvier 2015

 

René Vautier « Les attardés du colonialisme me poursuivent encore de leur vindicte » Entretien réalisé en 2009 avec René Vautier par Rosa Rosa Moussaoui. À quatre-vingt-un ans, le cinéaste René Vautier reste plus que jamais fidèle à ses convictions et à son combat anticolonialiste.

 

Comment expliquer que des films comme Afrique 50 et Avoir vingt ans dans les Aurès soient encore aujourd’hui la cible de violentes attaques des tenants de l’idéologie colonialiste ?

 

René Vautier. J’ai fait Afrique 50 à l’âge de vingt et un ans. Mon seul but était de montrer la vérité sur le quotidien des paysans noirs en Afrique occidentale française. J’ai simplement filmé ce que je voyais. On a alors tenté de m’empêcher de filmer. Les choses se sont très mal passées avec les colons. Ce film, auquel la Cinémathèque française a rendu il y a quelques années un élogieux hommage, m’a valu, à l’époque, de sérieux ennuis. Avoir vingt ans dans les Aurès a reçu, en 1972, le prix de la critique internationale au Festival de Cannes. En dépit de cette récompense, le film a dû attendre douze ans avant d’être diffusé sur une chaîne de télévision française. Certains y voyaient une insupportable mise en cause des prétendus bienfaits de la présence française dans les colonies. Ces films continuent d’être diffusés, cités, ce qui nourrit le ressentiment des attardés du colonialisme.

 

Comment expliquer le regain d’activisme des nostalgiques de la colonisation, du vote d’une loi exaltant « les aspects positifs » de la colonisation à la construction de stèles et de monuments glorifiant les criminels de l’OAS ?

 

René Vautier. Le député UMP Christian Vanneste (l’un des plus fervents défenseurs de la loi du 23 février 2005 sur la colonisation « positive » – NDLR) a tenté, il y a quelque temps, de faire interdire Avoir vingt ans dans les Aurès dans une salle de la banlieue lilloise. Des jeunes ont protesté. Du coup, il n’y a pas eu une, mais dix projections, qui ont rencontré un franc succès auprès du public. Ces nostalgiques, liés à la droite ou au Front national, me poursuivent encore aujourd’hui de leur vindicte, perturbant les manifestations auxquelles je participe.

 

Ces gens vous accusent d’être un ennemi de la « blanchitude » et de la « France française ». Comment le résistant juge-t-il de tels propos ?

 

René Vautier. C’est à 200 mètres du palais de justice de Quimper (où s’est tenu le procès – NDLR) que j’ai été décoré de la Croix de guerre à l’âge de seize ans pour faits de résistance. J’appartenais à un groupe d’Éclaireurs de France qui se sont battus contre les occupants allemands. J’ai continué, après la guerre, à me battre pour les mêmes idées : l’égalité des peuples, la lutte contre le fascisme, quel qu’il soit.

 

L’idéologie coloniale reste-t-elle, selon vous, enracinée en France ?

 

René Vautier. Certains milieux refusent catégoriquement tout regard lucide sur le passé colonial. Or les jeunes générations doivent être instruites de ce qui fut fait au nom de la France dans les colonies. J’espère que mes films peuvent continuer à y contribuer.

 

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui http://www.humanite.fr/rene-vautier-les-attardes-du-colonialisme-me-poursuivent-encore-de-leur-vindicte-416311

 

http://www.algerieinfos-saoudi.com/2015:01:rene-vautier-breton-et-internationaliste-est-mort.html

 

 

« Avoir vingt ans dans les Aurès » : https://www.youtube.com/watch?v=X2uhpyEtobg#t=704

 

Vautier : un rôle important dans la révolution algérienne

05/01/2015 AFP

 

René Vautier, le cinéaste décédé dimanche dont toute l’œuvre est marquée du sceau de l’engagement, a joué un rôle important dans la révolution algérienne, avant et après l’indépendance, tout en conservant une distance critique, a estimé lundi l’historien Benjamin Stora.

 

Né en 1928, Vautier était « un personnage entier qui a marqué considérablement l’histoire algérienne » à ses débuts mais il était aussi « un dissident à l’égard de tous les pouvoirs, (. . . ) il ne se soumettait pas aux diktats venus d’en haut », a souligné l’historien dans un entretien avec l’AFP.

 

Tout en défendant ardemment l’Algérie indépendante, dès les tout débuts de l’insurrection en 1954 avec « une nation l’Algérie », le cinéaste breton, résistant à 15 ans, a eu maille à partir avec le pouvoir algérien, bien avant l’indépendance : alors qu’il est le premier cinéaste français à rendre compte dès 1957 de la guerre du côté des maquisards algériens avec son film, « L’Algérie en flamme », il est emprisonné pendant plus de deux ans par le FLN en Tunisie, jusqu’en 1960.

 

« Il n’y avait pas de cinéaste français à s’aventurer côté algérien », relève Benjamin Stora pour lequel Vautier « n’était pas aveuglé par les nationalismes, par les idées toutes faites. C’était un homme à part, hors des sentiers classiques ».

 

René Vautier a aussi « été à l’origine de la formation de toute une génération de cinéastes algériens et du cinéma algérien indépendant », souligne le spécialiste de l’Algérie.

 

Dès l’indépendance en 1962, Vautier part en effet s’installer à Alger. Il y dirige pendant trois ans le Centre Audiovisuel d’Alger, destiné à former cinéastes et techniciens. Il épaule ensuite de jeunes cinéastes algériens et est conseiller à la production pour le premier grand film algérien sur la guerre, « Le vent des Aurès », de Mohamed Lakhdar-Hamina qui obtiendra la Palme d’or à Cannes dix ans plus tard, en 1975, avec « Chroniques des années de braise ».

 

De retour en France en 1966, Vautier s’attelle, parmi de nombreux autres projets, à son premier long métrage, « Avoir vingt ans dans les Aurès », la vie d’un commando de jeunes appelés français en 1961 en Algérie. Pour cette fiction réalisée à partir de multiples témoignages et dont chaque scène peut être authentifiée, il obtiendra le prix de la Critique au festival de Cannes en 1972. http://www.jeuneafrique.com/actu/20…

 

(2) http://lmsi.net/Afrique-50-de-Rene-Vautier-un-film

 

Afrique 50 de René Vautier : un film de haute lutte Hommage à un cinéaste exemplaire

 

par Franz B 8 janvier 2015

 

La trajectoire militante et cinématographique de René Vautier force le respect tant elle est exemplaire. Le long entretien donné dans ici en juin 2004 en témoigne. En guise d’hommage après sa mort le 4 janvier, nous reproduisons ce texte consacré à un film, lui aussi exemplaire, Afrique 50.

 

Exemplaire, cette trajectoire l’est en effet et ce, dès l’adolescence lorsque, seulement âgé de quinze ans, il entre en résistance (par le biais du scoutisme et des Éclaireurs de France de Quimper). Les titres militaires (Croix de guerre, citation à l’Ordre de la nation par le général De Gaulle) n’assagissent pas ce fils d’ouvrier finistérien qui, entre deux actions inscrites au registre de son militantisme au sein du Parti communiste, réussit brillamment le concours de l’IDHEC.

 

Préférant définitivement l’usage d’une caméra à celle d’un fusil, René Vautier n’en considère pas moins que la caméra est une arme politique au service des opprimés. Ses premiers faits d’armes cinématographiques concernent d’ailleurs le tournage clandestin des grèves durement réprimées des mineurs du Nord entre 1947 et 1948. Celui qui n’était pas encore le réalisateur français ayant eu le plus à souffrir de la censure reçut deux ans plus tard une commande de la Ligue française de l’enseignement l’invitant à témoigner de l’effort éducatif que l’État colonial était censée assurer à ses sujets des colonies d’Afrique de l’ouest.

 

Sur place (le Soudan français devenu avec l’indépendance le Mali), la réalité est évidemment tout autre mais René Vautier ne cède pas sur son désir de la documenter malgré tout. Afrique 50, depuis considéré comme le premier film anticolonialiste français (et le plus grand film de tout le cinéma français selon Nicole Brenez), n’obtiendra jamais de visa d’exploitation. Il faudra en 1996 une décision de l’État français pour restituer à son auteur la copie d’un film qui, à jamais amputé de ses deux tiers, lui valut plusieurs inculpations et quelques mois d’emprisonnement (et il a fallu attendre 2008 pour sa première diffusion télévisuelle).

 

L’exemplarité éthique du cinéaste aura alors consisté à tourner clandestinement son film, ensuite à en subtiliser quelques bobines sous le nez de la police venue récupérer le matériel lors de son retour en France, enfin a organisé avec l’aide de réseaux militants les circuits parallèles de sa diffusion.

 

S’il a été officiellement voué à l’invisibilité pendant quarante ans, Afrique 50 a bénéficié d’un sort particulièrement paradoxal puisqu’il aura quand même été probablement vu par plusieurs centaines de milliers de personnes depuis sa réalisation. Il faudra ici rappeler que les condamnations dont René Vautier a été plusieurs fois l’objet résultent de la violation d’un décret de 1934 relatif aux colonies et émanant alors de Pierre Laval (qui est entre-temps devenu, en tant que chef du gouvernement de Pétain, le partisan zélé de la collaboration vichyste avec le pouvoir nazi). Et mentionner que François Mitterrand, futur premier président socialiste de la cinquième république, était à cette époque aussi ministre de l’outre-mer.

 

Le combat anticolonialiste, loin de se réduire pour le cinéaste à la réalisation de Afrique 50, va se poursuivre après sa sortie de prison en 1952 avec son soutien actif accordé au FLN dans la lutte du peuple algérien pour son indépendance. Le tournage en 1954 du film Une nation, l’Algérie l’ayant alors poussé à entrer dans une nouvelle forme de clandestinité, le militant rejoint à partir de 1956 les maquisards algériens, tournant dans les Aurès et réalisant en Tunisie le court-métrage Les Anneaux d’or avec Claudia Cardinale (dans son premier rôle). René Vautier va alors être la victime collatérale des vicissitudes du FLN dont les règlements de compte internes (avec l’assassinat d’Abane Ramdane commandité par Krim Belkacem et Abdelhafid Boussouf) l’obligent à subir encore la prison pendant deux ans, entre 1958 et 1960. Le comble de l’absurdité étant atteint quand lui, le militant anticolonialiste engagé auprès des Algériens, est soumis pendant quatre jours à la torture exercée par les Algériens eux-mêmes.

 

Une preuve confondante, peut-être, de cette trajectoire exemplaire, on la trouvera dans le fait que ces terribles événements n’ont pas entraîné, loin de là, le reniement de son engagement pour la cause algérienne.

 

Mettre l’image et le son à la disposition des victimes de la domination

 

Suite à l’indépendance arrachée de haute lutte, René Vautier part vivre à Alger. Nommé directeur du Centre audiovisuel de la capitale entre 1962 et 1965, il filme avec Un peuple en marche (1963) la liesse populaire des anciens colonisés et travaille à créer des ponts entre les peuples clivés par l’histoire coloniale de part et d’autre de la Méditerranée. Le durcissement autoritaire du régime à partir de 1965 (et la déposition en juin du président Ahmed Ben Bella par son ministre de la défense Houari Boumédiène) le contraint, ainsi que de nombreux autres « Pieds-rouges »,à quitter l’Algérie, son militantisme trouvant alors à rebondir avec les nombreux mouvements sociaux et syndicaux qui secouent la France du milieu des années 1960.

 

Dans le sillage de Mai 68, il intègre l’aventure du Groupe Medvedkine, collectif de cinéma militant formé d’ouvriers de Besançon et Sochaux alors épaulés techniquement par Chris. Marker, avant de créer en 1970 l’Unité de Production Cinématographique de Bretagne (UPCB) afin d’offrir à sa région natale les moyens de produire les représentations adéquates aux luttes dont elle est alors le théâtre. Autre fait d’armes important, là encore au croisement de l’engagement cinématographique et politique : en tant que distributeur du documentaire Octobre à Paris tourné clandestinement par Jacques Panigel dans l’immédiat après 17 octobre 1961, René Vautier demande en 1972 l’attribution d’un visa d’exploitation. Le refus des autorités le conduit alors à entamer une grève de la faim en janvier 1973 qui durera un mois.

 

La légitime revendication de « la suppression de la possibilité, pour la commission de censure cinématographique, de censurer des films sans fournir de raisons ; et l’interdiction, pour cette commission, de demander coupes ou refus de visa pour des critères politiques », soutenue par les plus grands cinéastes de gauche de l’époque (Alain Resnais, Agnès Varda, Jacques Rivette, Jean-Luc Godard, etc.), sera satisfaite au point de déboucher sur un accord historique décrétant l’abolition de la censure politique concernant en France les œuvres cinématographiques (la loi modifiée en 1974 contraint désormais la Commission de censure à expliquer ses interdictions tout en restreignant son champ d’action aux seules questions concernant la représentation cinématographique de la violence et de la pornographie).

 

Artiste farouchement indépendant (il crée une société de production nommée Images sans chaînes en 1984), auteur d’une filmographie comptant plus de 150 titres certes plus ou moins faciles d’accès, réalisateur de films bricolés en solitaire ou de manière collective, René Vautier n’aura eu de cesse de se coltiner les grandes injustices de notre temps, comme le saccage économique et politique de l’environnement (Marée noire, colère rouge en 1978 et Hirochirac en 1995 sur les essais atomiques dans le Pacifique), l’Apartheid (Le Glas interdit en France jusqu’en 1965), le racisme (Les Trois cousins en 1970), l’extrême-droite (A propos de… l’autre détail en 1985 et la participation du gradé Jean-Marie Le Pen à la torture en Algérie), la répression syndicale (le premier film disparu Un homme est mort consacré en 1950 à l’ouvrier CGT Édouard Mazé assassiné par les forces de l’ordre à Brest), le colonialisme (Avoir vingt ans dans les Aurès en 1972, peut-être le meilleur long-métrage français jamais tourné sur la guerre d’indépendance des Algériens vue depuis de jeunes appelés bretons). De toute évidence, René Vautier est, aux côtés de gens comme Joris Ivens et Armand Gatti, un exemple accompli de cinéaste militant, n’ayant jamais cédé ni sur la fermeté de ses engagements militants, ni sur la spécificité du médium cinématographique avec lequel il a travaillé (et à laquelle malheureusement sacrifient trop souvent d’honnêtes militants dont les réalisations ne manifestent nul autre souci que celui du didactisme). Comme il l’a lui-même un jour affirmé, son credo aura seulement consisté dans le fait de « mettre l’image et le son à disposition de celles et ceux à qui les pouvoirs les refusent ».

 

Une relation (de filmage) en exception du rapport colonial

 

Après avoir résumé à grands traits le caractère résolument exemplaire d’une trajectoire dans son siècle, il ne faudrait surtout pas enchaîner en enterrant un bonhomme âgé aujourd’hui de 86 ans, aussi vivant que son œuvre, généreuse autant qu’elle souffre aussi d’être trop peu connue. Il faudra donc voir et revoir la plupart des films de René Vautier lorsque la chose est possible, particulièrement Afrique 50 qui est heureusement programmé mercredi 19 février à 20h30 par le Ciné 104 de Pantin, en partenariat avec les associations Africans et Karera et à l’occasion de la Semaine Anti-Coloniale organisée par le réseau d’associations Sortir du colonialisme. Il aurait été bon que le film, présenté et entre autres discuté par l’historien du colonialisme Alain Ruscio et un représentant de l’association des Mauritaniens de France, ne finisse pas à devoir jouer le pire rôle pour un film – à savoir celui, littéralement, de pré-texte à discours portant sur à peu près tout… à l’exception hélas du film lui-même sacrifié dans le concret de sa spécificité.

 

Rendre justice au film, c’est faire que l’exemplarité de René Vautier (alors âgé de 23 ans quand il entreprend les préparatifs de tournage) soit jugée concrètement, à l’aune même de Afrique 50. A l’endroit où une praxis de cinéma déploie la puissance politique de son esthétique. A ce titre, les premières minutes de Afrique 50 ramassent et concentrent admirablement une intelligence et une sensibilité dont feraient bien de s’inspirer tous ceux qui, pressés de faire des films ou tenir des discours pour se faire bien comprendre de leurs spectateurs ou auditeurs, ne disent rien du faisceau de déterminations circonscrivant la particularité de leur position.

 

« D’où parles tu ? » était ainsi une question fréquemment posée dans les milieux gauchistes des années 1970 lorsqu’il s’agissait de localiser l’espace social à partir duquel juger la légitimité d’un discours politique. Mieux donc que de foncer tête baissée dans un didactisme réduisant l’hétérogénéité du matériau filmé sur le seul et abstrait registre de l’illustration discursive, René Vautier s’interroge d’emblée, concrètement, sur sa propre situation d’homme blanc venu de métropole pour filmer les paysans d’un village africain. En se substituant à l’acteur qui devait originalement lire le texte de la voix-off, le cinéaste en vient logiquement à questionner les conditions de fabrication même de son propre film, s’imposant d’exprimer à l’adresse du spectateur en quoi sa démarche s’est distinguée du point de vue des personnes filmées.

 

La structure narrative de cette voix-off, l’exposition de la méthode de filmage, la position même de la caméra ainsi que le recours discursif à l’analogie s’affirment d’emblée comme quatre manières de rupture symbolique avec l’ordre colonial qui prédisposait autant le filmeur que les filmés à reproduire les formes relationnelles de la domination.

 

Déjà, l’adresse au spectateur (tutoyé par le réalisateur-narrateur) attesterait d’une proximité qui voudrait doubler la connivence structurelle des individus relevant à leurs corps défendant du camp colonial des dominants par le tutoiement en vigueur dans le monde social des militants de gauche. S’adressant à nous comme il s’adresserait à de possibles camarades (la promesse généreuse de cette camaraderie touche encore plus aujourd’hui, plus de soixante ans après la réalisation du film, surtout plus de vingt ans après la disparition du bloc soviétique auquel s’identifiait alors le jeune militant communiste), René Vautier explique donc qu’il devra nécessairement établir un mode relationnel avec les personnes filmées en radicale distinction de l’ordre colonial exemplifié par la figure autoritaire de l’administrateur. Autrement dit, filmer l’autre requiert une autorisation symbolique que ce dernier délivre à celui qui, voulant le filmer, la sollicite afin de faire valoir en quoi la sollicitation d’une autorisation, aussi symbolique fût-elle, atteste d’un écart significatif avec un rapport de domination qui, en toute brutalité, ne s’autorise de rien sauf de lui-même.

 

Se faire accepter pour René Vautier des filmés, c’est donc convenir ensemble que la relation de filmage promet de ne pas reproduire le rapport de domination colonial qui, avant toute chose, prédéterminent toute possibilité de relation. Le jeu enfantin des langues roulant sur les lèvres manifeste alors symboliquement l’accord conclu dans le dos des autorités coloniales. Le filmage, en s’affirmant ainsi et à la fois comme relation symétrique entre le filmeur et les filmés et, corrélativement, comme rupture réelle (aussi modeste fût-elle) avec l’asymétrie réglant la norme de l’ordre colonial, engage au nom de l’égalité un renversement symbolique des positions habituelles du corps des dominants comme des dominés. Il faudra donc que le filmeur filme à genou les enfants qui, bien plus que l’administrateur colonial, l’autorisent à entrer dans leur village afin que l’homme issu malgré lui du camp de la domination exprime son humilité devant les personnes filmées. Comme il s’est agi dans le même mouvement de restituer à celles-ci une dignité constamment déniée par une idéologie soucieuse d’enfermer les colonisés dans un statut de mineurs politiques.

 

Commencer Afrique 50 à la condition d’en passer d’abord par des enfants, puis les filmer en contre-plongée comme le ferait John Ford filmant dans un western John Wayne, enfin les désigner en disant d’eux qu’ils sont comme des « sages » et des « philosophes » représentent ainsi les trois opérateurs cinématographiques privilégiés avec lesquels René Vautier livre moins son message anticolonialiste qu’il ouvre un rapport au monde réellement en rupture avec le fait colonial.

 

Pour la première fois, l’Afrique nous regarde

 

Comment serait-il possible de rester insensible à cette façon infiniment bouleversante d’arracher l’autre à son statut de minorisé, quand cet arrachement me concerne directement (puisque la voix-off use à l’égard du spectateur du tutoiement) et quand il oblige en conséquence le spectateur à lever la tête devant les sujets de la colonisation qui, pour la première fois peut-être dans l’histoire du colonialisme, le regardent droit au fond des yeux ? Lever la tête pour affronter le regard des sujets colonisés, voir l’Afrique qui me regarde car elle me concerne, voilà l’expérience fondamentale que René Vautier propose à son spectateur dont il n’ignore pas qu’il est, comme lui, le sujet ayant jusqu’ici et malgré lui profité de la colonisation.

 

Cette inversion symbolique inaugure alors de la réalité cinématographique de la relation égalitaire, pour autant que, comme le dirait Jean-Louis Comolli, elle triomphe avec un changement de place qui induit pour le spectateur la transformation de son regard. Une inversion documentée d’emblée par un « geste documentaire » (Patrick Leboutte) qui trouvera ensuite à se prolonger (c’est le quatrième opérateur cinématographique de Afrique 50) avec un recours systématique à l’analogie. On a déjà évoqué la désignation par la voix-off du réalisateur-narrateur des enfants décrits comme des sages ou des philosophes (ils sont plus tard considérés comme les égaux des étudiants de Toulouse ou d’Oxford), mais le principe analogique ne s’arrête pas là, se renouvelant tout au bout des 17 minutes que dure seulement Afrique 50.

 

L’analogie, c’est aussi ce qui permet à René Vautier de triompher de l’exotisme forcément logé à force de représentations ad nauseam répétées dans ses yeux comme dans ceux de son spectateur (de l’époque comme d’aujourd’hui). Par exemple, avec la reconnaissance que les travaux domestiques des femmes africaines témoignent moins de coutumes culturellement éloignées que de structures sociales semblablement partagées par les femmes de sa Bretagne natale. La division sexuelle ou genrée du travail n’est pas perçue par le cinéaste comme le propre d’une société archaïque, mais bien comme un fait générique ou universel (ce patriarcat conceptualisé dans les années 1970 par Christine Delphy). L’ethnographie du loin que l’on aurait pu craindre se présente en réalité ici comme une ethnographie du proche établie dans l’analogie féconde de l’ailleurs avec l’ici.

 

Refusant de céder aux réflexes d’un discours culturaliste qui a souvent servi à justifier l’inégalité raciste et l’exploitation capitaliste, René Vautier use également de l’analogie sur un mode moins horizontal (et géographique) que vertical (et historique) afin de reconnaître également dans les massacres de villages écrasés par l’impôt colonial ceux qui ont motivé son engagement dans la résistance antinazie. L’évocation, la voix tremblante, de l’exécution des 642 habitants d’Ouradour-sur-Glane en Haute-Vienne le 10 juin 1944 par l’armée du Reich en pleine déconfiture, pourrait encore aujourd’hui être taxée de confusionnisme au nom du fait qu’il ne faudrait pas tout mélanger en comparant l’incomparable (le nazisme et le colonialisme). Sauf que cette analogie propose moins de dire que les faits historiques seraient identiques aux dépens de leur particularité que l’identification transversale d’une semblable barbarie à l’œuvre dans des séquences historiques spécifiques.

 

A ce titre, Afrique 50 préfigure une partie du travail cinématographique de Jean-Luc Godard, notamment avec son documentaire Ici et ailleurs (1974) co-réalisé avec Anne-Marie Miéville qui, consacré à la manière critique de documenter la cause palestinienne, évoquait aussi Hitler et Auschwitz (les montages qui font tant hurler au sujet de la Palestine et d’Israël reviendront encore dans Notre musique en 2004). Hier et aujourd’hui comme ici et ailleurs : l’Afrique, un continent censé avoir vécu hors de l’histoire (cliché raciste répété à l’occasion du discours de Dakar de sinistre mémoire lu en juillet 2007 par Nicolas Sarkozy et écrit par Henri Guaino), s’affirme ici comme espace-temps radicalement contemporain. Suffisamment proche, malgré son éloignement géographique et culturel, pour que les violences coloniales résonnent d’autres violences pour lesquelles, il y a quelques années, les armes furent prises au moment de la résistance contre le nazisme. La vitesse avec laquelle René Vautier assure la voix-off n’indiquerait plus seulement la nécessité d’une lecture clandestine montée sur un film mutilé, mais l’urgence, au nom de l’auto-émancipation, du passage dans la lutte.

 

Après une nouvelle déclinaison formelle de l’analogie qui s’inspire du modèle soviétique du « montage des attractions » formalisé par le cinéaste russe Sergueï Eisenstein posant côte à côte des images d’animaux (vautours et bousiers) et de choses qu’elles sont censées symboliser (les grandes compagnies coloniales d’un côté, les hommes écrasés de travail de l’autre), Afrique 50 se conclut plus classiquement sous la forme d’un ciné-tract (mais c’est un classicisme rétrospectif, le ciné-tract ayant été inventé notamment par Chris. Marker vers 1967) décrivant, après la succession des travaux des champs et dans les villes avec l’exploitation des masses colonisées dans les grands projets bénéficiant davantage aux colons, les rassemblements populaires et les premiers ferments d’une solidarité internationale.

 

Minoritaire, elle prendra notamment forme avec l’engagement de ceux qui, comme René Vautier, soutiendront activement l’auto-émancipation des colonisés. Il suffira donc ici d’un simple raccord pour que la seconde guerre mondiale se glisse entre deux photogrammes montrant les ruines d’un village détruit, pour que la Bretagne de l’auteur se reflète dans l’eau de la rivière où les femmes s’affairent et où se baignent les enfants du village, pour que l’effervescence populaire soit grosse de l’actualité des premières luttes anti-coloniales (le narrateur évoque la crise indochinoise de 1946 et l’insurrection malgache entre 1947 et 1948) elles-mêmes inspirées par l’histoire de France plus ou moins récente (avec la fin de l’occupation, la Constitution française et l’histoire de la Révolution).

 

Démarrant ainsi comme une enquête ethnographique digne de Las Hurdes – Terre sans pain (1933) de Luis Buñuel (si ce dernier film jouait davantage la carte de la neutralité militante, on y pense malgré tout à la vue d’un agneau égorgé) et se concluant en ciné-tract avant l’heure appelant à la révolte populaire dans toutes les colonies, Afrique 50 demeure un film incontournable. Aussi bien incontournable sur le plan de l’histoire du cinéma que l’était alors son contemporain, Europa’ 51 (1952) de Roberto Rossellini, portant sur la crise morale ébranlant la société d’après-guerre.

 

Incontournable aussi parce qu’il précède Les Maîtres fous (1955) de Jean Rouch dont la perspective ethnographique débouche sur la compréhension politique que la culture des colonisés (ici du Ghana) est une culture située dans la résistance pratique face aux ravages psychiques et symboliques de la colonisation (et Jean Rouch saura pour sa part restituer non plus seulement visuellement mais aussi sonorement la dignité des sujets colonisés).

 

Enfin, le film de René Vautier est incontournable aussi parce qu’il administre la preuve diabolique – car dialectique – de la seule et unique possibilité de croire dans « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » (pour reprendre l’alinéa 2 de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 dans la contestation de laquelle a émergé Sortir du colonialisme).

 

Parce que la seule œuvre positive de la colonisation ne consiste en rien d’autre que dans sa radicale contestation. En rien d’autre que dans la lutte pour en imposer au nom de l’auto-émancipation populaire l’abolition.

Une lutte en regard de laquelle Afrique 50 représente un indéniable jalon cinématographique.

P.-S. Cet article est paru sur le site Des nouvelles du front. http://nouvellesdufront.jimdo.com/cinématographique-1/autres-textes-de-cinéma-de-41-à-50/afrique-50-de-rené-vautier/

Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteur.

Voir aussi

www.lesmutins.org

www.lesfilmsdelan2.org

www.cadtm.org

www.survie.org

www.anticolonial.net

http://www.monde-diplomatique.fr/2000/08/BANCEL/1944

http://fondation-frantzfanon.com

 

 

 

 

 

 

 

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