Pasvoter et Décroissance

Posté par elianguesard le 9 avril 2022

soleil

https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2022/04/05/albert-libertad-le-criminel-cest-lelecteur/#more-3662

Albert Libertad, « Le criminel, c’est l’électeur »

L’Anarchie, n° 47, 1er mars 1906

C’est toi le criminel, ô Peuple, puisque c’est toi le Souverain. Tu es, il est vrai, le criminel inconscient et naïf. Tu votes et tu ne vois pas que tu es ta propre victime.

Pourtant n’as-tu pas encore assez expérimenté que les députés, qui promettent de te défendre, comme tous les gouvernements du monde présent et passé, sont des menteurs et des impuissants ?

Tu le sais et tu t’en plains ! Tu le sais et tu les nommes ! Les gouvernants, quels qu’ils soient, ont travaillé, travaillent et travailleront pour leurs intérêts, pour ceux de leurs castes et de leurs coteries.

Où en a-t-il été et comment pourrait-il en être autrement ? Les gouvernés sont des subalternes et des exploités : en connais-tu qui ne le soient pas ?

Tant que tu n’as pas compris que c’est à toi seul qu’il appartient de produire et de vivre à ta guise, tant que tu supporteras – par crainte – et que tu fabriqueras toi-même – par croyance à l’autorité nécessaire – des chefs et des directeurs, sache-le bien aussi, tes délégués et tes maîtres vivront de ton labeur et de ta niaiserie. Tu te plains de tout ! Mais n’est-ce pas toi l’auteur des mille plaies qui te dévorent ?

Tu te plains de la police, de l’armée, de la justice, des casernes, des prisons, des administrations, des lois, des ministres, du gouvernement, des financiers, des spéculateurs, des fonctionnaires, des patrons, des prêtres, des proprios, des salaires, des chômages, du parlement, des impôts, des gabelous, des rentiers, de la cherté des vivres, des fermages et des loyers, des longues journées d’atelier et d’usine, de la maigre pitance, des privations sans nombre et de la masse infinie des iniquités sociales.

Tu te plains ; mais tu veux le maintien du système où tu végètes. Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours. C’est toi qui produis tout, qui laboures et sèmes, qui forges et tisses, qui pétris et transformes, qui construis et fabriques, qui alimentes et fécondes !

Pourquoi donc ne consommes-tu pas à ta faim ? Pourquoi es-tu le mal-vêtu, le mal-nourri, le mal-abrité ? Oui, pourquoi le sans-pain, le sans-souliers, le sans-demeure ? Pourquoi n’es-tu pas ton maître ? Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ?

Tu élabores tout et tu ne possèdes rien. Tout est par toi et tu n’es rien.

Je me trompe. Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères ; celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes.

Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet, rampant devant la poigne du maître. Tu es le sergot, le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le portier modèle, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, le paysan sobre, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ?

Tu es un danger pour nous, hommes libres, pour nous, anarchistes. Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote – et que tu nous imposes par ton imbécillité.

C’est bien toi le Souverain, que l’on flagorne et que l’on dupe. Les discours t’encensent. Les affiches te raccrochent ; tu aimes les âneries et les courtisaneries : sois satisfait, en attendant d’être fusillé aux colonies, d’être massacré aux frontières, à l’ombre de ton drapeau.

Si des langues intéressées pourlèchent ta fiente royale, ô Souverain ! Si des candidats affamés de commandements et bourrés de platitudes brossent l’échine et la croupe de ton autocratie de papier ; si tu te grises de l’encens et des promesses que te déversent ceux qui t’ont toujours trahi, te trompent et te vendront demain : c’est que toi-même tu leur ressembles. C’est que tu ne vaux pas mieux que la horde de tes faméliques adulateurs. C’est que, n’ayant pu t’élever à la conscience de ton individualité et de ton indépendance, tu es incapable de t’affranchir par toi-même. Tu ne veux, donc tu ne peux être libre.

Allons, vote bien ! Aie confiance en tes mandataires, crois en tes élus.

Mais cesse de te plaindre. Les jougs que tu subis, c’est toi-même qui te les imposes. Les crimes dont tu souffres, c’est toi qui les commets. C’est toi le maître, c’est toi le criminel, et, ironie, c’est toi l’esclave, c’est toi la victime.

Nous autres, las de l’oppression des maîtres que tu nous donnes, las de supporter leur arrogance, las de supporter ta passivité, nous venons t’appeler à la réflexion, à l’action.

Allons, un bon mouvement : quitte l’habit étroit de la législation, lave ton corps rudement, afin que crèvent les parasites et la vermine qui te dévorent. Alors seulement tu pourras vivre pleinement.

Le Criminel, c’est l’Électeur !

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http://cqfd-journal.org/Ce-cirque-qui-consiste-a-voter

Paru dans CQFD n°208 (avril 2022)
Par Simone Sittwe
Illustré par Cécile Kiefer

Mis en ligne le 08.04.2022

Si on ne se hasardera dans ces pages à aucun pronostic quant au résultat de la présidentielle, ce qu’on peut en revanche affirmer sans trop de risque, c’est que Francis Dupuis-Déri n’ira pas voter les 10 et 24 avril. D’une, parce qu’il est Québécois ; de deux, parce que mettre un bulletin dans une urne, c’est pas franchement sa came. Chercheur et professeur de sciences politiques et d’études féministes à l’Université du Québec à Montréal (Uqam), ce spécialiste des mouvements sociaux est aussi l’auteur d’un essai qui fleure bon la sédition : Nous n’irons plus aux urnes, sous-titré Plaidoyer pour l’abstention, paru chez Lux en 2019.

Quand on l’interroge sur l’intérêt politique de s’abstenir, Francis Dupuis-Déri ne fait pas dans la dentelle : « Pour ne pas participer au choix de nos maîtres ; ne pas cautionner un système fondamentalement inégalitaire qui maintient au pouvoir un monarque élu (le président) et une aristocratie élue (les parlementaires) ; parce qu’on a si souvent été déçus ; qu’on n’en peut plus de voter “contre” ; qu’aucune candidature ne correspond à nos priorités, nos valeurs, nos espoirs et nos intérêts  ; parce que la vie est ailleurs… »

Une diatribe à l’emporte-pièce ? On en est loin, l’opuscule de Francis Dupuis-Déri reposant en grande partie sur des éléments d’histoire politique solides et des réflexions inspirantes, imprégnées entre autres de la pensée de grandes figures de l’anarchisme, de Louise Michel à Errico Malatesta en passant par Voltairine de Cleyre et Pierre Kropotkine. Entretien.

Vous parlez du vote comme d’un outil de « dépossession », voire « d’usurpation » de notre pouvoir politique par les élites. C’est-à-dire ?

« Le fait est que les expériences de démocratie réelle, ou directe, ne connaissaient pas le vote ni d’élites élues. C’était vrai à Athènes mais aussi chez les Premières Nations autochtones en Amérique du Nord, avant que les puissances coloniales anglaise et française ne détruisent leur système politique, et en bien d’autres endroits du monde où les décisions se prenaient collectivement dans des assemblées de villages, y compris au Moyen Âge en Europe – et parfois dans des assemblées non mixtes de femmes, comme chez les Igbo au Nigéria, avant que le colonisateur anglais ne les interdise au début des années 1930. Lors de la fondation des premières républiques modernes à la fin du XVIIIe siècle, d’abord aux États-Unis d’Amérique après la guerre d’indépendance contre l’Angleterre, puis en France et à Haïti, les élites révolutionnaires n’ont pas proposé d’instaurer la démocratie directe et elles ne se définissaient même pas comme “démocrates” – mot repoussoir qui évoquait le chaos et la tyrannie des pauvres. Elles ne visaient qu’à remplacer l’ancienne aristocratie coloniale et monarchiste, en instaurant un régime électoral, qui n’est rien d’autre qu’une aristocratie élective.

Ce n’est que plus tard, dans les années 1820 aux États-Unis et en 1848 en France, que certains candidats vont commencer à se prétendre démocrates, par pur calcul électoral (car c’est un discours qui séduit le peuple), sans pour autant proposer d’abolir le parlement ni d’instaurer un système de démocratie directe dans lequel ils se retrouveraient d’ailleurs au chômage ! Évidemment, cette aristocratie élue se gargarise de beaux principes comme “la souveraineté du peuple” et “la démocratie”, mais c’est elle qui détient et exerce le véritable pouvoir politique, qu’elle partage avec le monarque élu, le président.

Aujourd’hui, non seulement nous sommes dépossédés du pouvoir politique réel par une élite qui prétend nous gouverner pour notre bien, mais on nous culpabilise1 si on refuse de participer à ce cirque qui consiste à voter pour nos maîtres…. sans parler de l’imbrication entre les élites politiques, économiques et médiatiques. »

On rappelle souvent aux abstentionnistes que certaines personnes sont mortes pour le droit de vote. Or, vous écrivez que « rendre hommage avec insistance aux personnes mortes pour le droit de vote contribue souvent à occulter la mémoire de celles qui défendaient […] l’autogestion, l’autonomie, l’anarchie »…

« Des gens sont morts pour toutes les causes : pour défendre la monarchie ou le fascisme et aussi, il est vrai, pour obtenir le droit de vote. Ces derniers ont permis à la nouvelle élite libérale-républicaine d’accéder au pouvoir. Mais une fois instauré, ce régime parlementaire est aussi inflexible que le précédent et ne permet certainement pas son remplacement par la vraie démocratie, la démocratie directe. Dans les faits, des défenseurs du parlementarisme ont aussi, de leur côté, assassiné et massacré des partisans de la démocratie directe, par exemple conseillistes ou anarchistes. Même les Communes ont été écrasées par le régime parlementaire centralisateur, comme vous le savez très bien en France… Bref, à chacun ses héros, à chacun ses martyrs, à chacun ses bourreaux. »

Vous évoquez l’histoire des suffragettes de Grande-Bretagne dont on célèbre encore aujourd’hui la victoire, tout en éludant les modes d’action qui l’ont rendue possible…

« Le mouvement anglais du droit pour les femmes de voter – et d’être élues – s’est divisé entre les suffragistes et les suffragettes. Les premières ont commencé, vers la fin du XIXe siècle, à pratiquer le lobbying auprès de députés favorables à leur cause, à lancer des pétitions, à publier des journaux, à organiser des meetings et à parader avec des bannières frappées du slogan « Law Abiding Suffragists » [Suffragistes respectueuses de la loi]. Les secondes, apparues au début du XXe siècle, ont pour leur part décidé de passer à l’action directe après avoir constaté qu’une quarantaine d’années à demander poliment le droit de vote n’avait abouti à rien. Comme en France et ailleurs, les hommes n’avaient pas oublié d’accorder aux femmes le droit de voter et d’être élues : ils le leur refusaient régulièrement, votant contre des dizaines de projets de lois en ce sens.

Les suffragettes ont donc convenu qu’il fallait déranger le plus possible. En 1903, elles forment la Women’s Social and Political Union (WSPU), qui publie un journal (Vote for Women) et organise des meetings et des manifestations. Elles se mettent aussi à perturber les rassemblements des partis politiques, à tel point que les femmes s’y voient par la suite refoulées à l’entrée. Qu’importe, les suffragettes ripostent. En se postant sur les toits avoisinants pour lancer des tuiles sur la foule. Ou bien en organisant des manifestations devant le Parlement, qui virent parfois à l’émeute, certaines militantes parvenant à pénétrer dans le bâtiment. Elles manifestent aussi dans le centre-ville de Londres, où elles saccagent à coups de marteaux ou de pierres les vitrines de bureaux gouvernementaux, de grands magasins et de journaux antisuffragistes comme le Daily Mail et le Daily News.

« Qu’importe, les suffragettes ripostent. »

Des centaines d’entre elles sont arrêtées. Leur dirigeante Emmeline Pankhurst déclare alors que “l’argument du carreau brisé est l’argument qui a le plus de valeur en politique moderne”. Et elles ne s’arrêtent pas là : les suffragettes saccagent des terrains de golf, coupent des fils télégraphiques et vandalisent des œuvres d’art, si bien que la National Gallery, la Tate Gallery et la Wallace Collection ferment leurs portes et que le British Museum n’accepte les femmes que si elles s’engagent formellement à rester calmes. Des centaines d’entre elles sont ensuite emprisonnées et entament des grèves de la faim avant d’être gavées de force. Elles vont enfin perpétrer plus de 300 attentats à la bombe ou incendies en 1913 et 1914, prenant pour cibles des églises, des trains, des résidences secondaires de ministres antisuffragistes. Raconter cette histoire permet de réfléchir à la pertinence de l’action directe et des actions de perturbation, à la légitimité des black blocs2, etc. »

Un siècle plus tard, on observe un taux d’abstention élevé chez les classes populaires ainsi que dans les territoires français d’Outre-mer, comme chez les populations autochtones du Québec. Comment l’expliquer ?

« En fait, le taux d’abstention est généralement plus élevé dans les catégories de la population les plus pauvres ou les plus marginalisées, et on en conclut souvent que cela représente un déficit d’intégration. On pense aussi, à l’inverse, que les catégories supérieures, chez lesquelles le taux de vote est le plus élevé, sont plus responsables, mieux éduquées, mieux intégrées. Le choix des mots est important. Pour ma part, je préfère dire que ces dernières ont été bien élevées, qu’elles sont bien endoctrinées, bien assimilées au système – qui d’ailleurs sert très bien leurs intérêts, en particulier matériels.

« La question importante n’est pas pourquoi les Mohawks refusent de voter, mais pourquoi devraient-ils voter ? »

A contrario, il suffit de demander aux catégories défavorisées pourquoi elles votent si peu pour obtenir des réponses très claires : aucune élite politique ne les représentant vraiment, c’est toujours la même misère, quelles que soient les promesses. Dans le cas plus spécifique d’États coloniaux comme le Québec et la France, une part importante des populations indigènes ne se reconnaissent tout simplement pas dans les institutions coloniales, ni dans les élites de la métropole. Par exemple [lors des élections générales québécoises de 2014], près de Montréal, on a observé dans la communauté mohawk (iroquoise) un taux d’abstention de 98 % ! Comme le disait Steve Bonspiel, un Mohawk de Kahnawake : “La question importante n’est pas pourquoi les Mohawks refusent de voter, mais pourquoi devraient-ils voter  ?” »

Quel regard portez-vous sur les combats de ceux qui veulent réformer le système, à l’instar des Gilets jaunes qui demandent notamment la mise en place du referendum d’initiative citoyenne (RIC) ?

« Plusieurs parmi nous sont à la recherche de solutions pour améliorer ou refonder le système politique. On pourrait aussi évoquer l’élection proportionnelle, le tirage au sort, etc. J’admets qu’il y a certainement place à l’amélioration pour rendre les systèmes électoraux plus participatifs et moins corrompus. Ainsi, il vaut assurément mieux avoir un contrôle public sur les dépenses électorales, par exemple, ou une dose de proportionnalité, ou encore la possibilité de lancer un référendum populaire, comme en Californie ou en Suisse. Dans ce dernier cas, les autorités politiques ont l’obligation de faire approuver par référendum des projets qui touchent des enjeux fondamentaux, comme une révision de la Constitution. La demande peut aussi venir du peuple : il faut alors, selon les cas, 50 000 ou 100 000 signatures pour imposer la consultation du vote populaire sur des sujets aussi différents que la mise en place d’un revenu de base inconditionnel, ou d’une journée de réflexion obligatoire pour les femmes avant un avortement, ou encore l’achat d’avions de combat (il s’agit d’exemples récents).

Mais la Suisse est-elle pour autant une société si différente de celles des autres régimes libéraux-républicains ? C’est que les forces de la société civile et surtout les puissances économiques savent influencer ces dispositifs “démocratiques”, et les parlementaires savent faire traîner les projets qui les dérangent. Cette démocratie “directe” a aussi un effet pervers : les manifestations sont moins bien perçues, car on considère que le système permet de s’exprimer sans descendre dans la rue. »

Certains considèrent qu’il est important de se rendre aux urnes tout en maintenant la pression sur les politiques en participant aux mobilisations sociales. Une stratégie du « juste milieu » qui ne vous convainc pas…

« Les dépenses de la gauche et de l’extrême gauche lors de la campagne présidentielle de 2017 se sont élevées à près de 30 millions d’euros, avec quasi 1 million pour Lutte ouvrière et plus de 700 000 euros pour le Nouveau parti anticapitaliste. Voilà des sommes considérables pour des candidatures non seulement vaincues, mais qui n’avaient aucune chance de l’emporter. Et je ne prends pas ici en compte les élections législatives, européennes ou régionales. Imaginez tout ce que l’extrême gauche pourrait faire, concrètement, avec de telles sommes… Sachant qu’il y aussi des milliers de militantes et militants mobilisés pendant des semaines, voire des mois, pour cette campagne électorale. Quel gaspillage de temps, d’énergie et de ressources…

Pour moi, cette stratégie du “juste milieu” est aussi une “force négative” car, très souvent, les partis politiques s’invitent plus ou moins ouvertement dans les mouvements sociaux en prétendant les aider, alors qu’ils ont la très mauvaise habitude d’essayer de les contrôler, pour favoriser justement leur prochaine campagne électorale. Tout cela au prétexte que les mobilisations sociales et populaires auraient absolument besoin d’un relais politique. Cette excuse sert en fait selon moi à mieux arrimer les mouvements sociaux, leurs mobilisations, leurs événements, car le parti cherche toujours au final à mettre le mouvement social au service de ses intérêts, et non l’inverse. »

Pour autant, vous estimez que l’abstention ne peut être féconde que si elle s’articule avec les luttes…

« Vous aurez compris que ma position n’est pas celle de l’hédoniste qui vit sur son île, même si cela m’apparaît comme un idéal merveilleux. Je suis pour l’engagement “citoyen” ou social ; pour le militantisme au sens noble, les mobilisations collectives, l’action de groupe avec des proches, dans son quartier, au travail, etc. C’est ainsi que nous sommes le plus libres, même si je ne suis pas naïf et que je sais bien que ces efforts sont eux aussi souvent vains, que l’on accumule les déceptions et les défaites. Mais c’est seulement là que se trouve ce que j’appelle la politique – et même la démocratie ou l’anarchie, deux termes qui peuvent être synonymes, si on les comprend bien. »
Propos recueillis par Simone Sittwe

1 Francis Dupuis-Déri explique cela en détail dans son livre Démocratie : histoire politique d’un mot (Lux, 2013), et plus rapidement dans Nous n’irons plus aux urnes ainsi que dans son article « Démocratie médiévale », paru dans le n° 49 de la revue Tumultes (2017).

2 Lire à ce sujet : Francis Dupuis-Déri, Les Black blocs – La liberté et l’égalité se manifestent, Lux, 2019.

Entretien avec Francis Dupuis-Déri
« Ce cirque qui consiste à voter pour nos maîtres »
Après Les Black blocs – La liberté et l’égalité se manifestent (Lux, 2003) ou L’Anarchie expliquée à mon père (Lux, 2014), Francis Dupuis-Déri, chercheur en sciences politiques et auteur prolixe, commet en 2019 un essai vivifiant : Nous n’irons plus aux urnes – Plaidoyer pour l’abstention (Lux). Où il est question de critique radicale du système électoral, de subversion du jeu et de pistes d’émancipation.

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https://www.institutmomentum.org/les-resultats-decevants-de-lecologie-politique-en-2022-confirment-que-la-question-des-limites-a-la-croissance-reste-un-impense-politique/#more-22766

13 avril 2022

Les résultats décevants de l’écologie politique en 2022 confirment que la question des limites à la croissance reste un impensé politique

Tribune Le Monde par Luc Semal, 12 avril 2022

Le politiste Luc Semal analyse dans une tribune au « Monde » la « situation inextricable » à laquelle ont mené cinquante ans de déni politique depuis la publication du rapport Meadows, en 1972. Nous reproduisons ici ce texte qui nous aide à voir plus clair dans le brouillard de la déception.Cinquante ans après la publication du rapport Meadows sur les limites à la croissance, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle peuvent donner une pénible impression de surplace. Impression fausse, car en réalité la situation a bien empiré depuis.

Avril 1972 : dans le cadre d’un référendum décidé par Georges Pompidou, les Français s’apprêtent à voter pour ou contre l’élargissement des Communautés européennes à quatre nouveaux pays, dont le Royaume-Uni. Le président en exercice de la Commission européenne, le socialiste néerlandais Sicco Mansholt, vient d’écrire que les conclusions générales du tout récent rapport Meadows – pas encore traduit en français – sont « si évidentes » qu’elles devraient désormais guider les décisions des instances européennes. Il s’attire ainsi les foudres de Georges Marchais qui, au nom du PCF, dénonce le « programme monstrueux » de Mansholt, lequel conduirait à un net recul du bien-être des Français. Puis d’autres personnalités de premier plan, dont Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre, critiquent à leur tour Mansholt en assurant, entre autres, que le nucléaire permettra bientôt de repousser toutes les limites énergétiques. D’autres au contraire, dont l’agronome René Dumont et le philosophe André Gorz, saluent l’initiative de Mansholt, tout en ajoutant que la thèse des limites à la croissance mériterait d’être mieux articulée avec la question des inégalités – car ce sont d’abord et surtout les plus riches qui doivent réduire leur train de vie et leurs aspirations matérielles.

L’épisode n’a pas duré longtemps mais, pour la première fois, le débat politique a brièvement porté sur ce thème nouveau : pour ou contre la croissance ? Pour ou contre l’expansion ? Alors que l’écologie politique française émerge comme une force politique nouvelle, la « controverse Mansholt-Marchais » est un épisode à la fois fondateur et frustrant pour les écologistes. Oui, on a enfin parlé des limites à la croissance ; oui, le thème trouve un écho inattendu et la dynamique du mouvement anti-nucléaire semble prometteuse pour les écologistes ; mais la virulence des critiques adressées de toutes parts à Mansholt montre que le monde politique et économique est vent debout contre toute remise en cause de la croissance et de l’expansion.

Avril 2022 : cinquante ans ont passé. Les Français viennent de voter pour le premier tour de l’élection présidentielle. La campagne a pu sembler agitée par des thèmes potentiellement porteurs pour l’écologie politique : un nouveau rapport du GIEC plus alarmant que jamais, une guerre en Ukraine qui fait craindre pour la sûreté des centrales nucléaires, une hausse des prix de l’énergie comparable à un choc pétrolier et gazier, etc. Mais non. Le second tour se jouera entre un Président sortant dont le bilan écologique n’est pas à la hauteur des enjeux, et une candidate d’extrême-droite dont le programme montre qu’elle ferait encore pire. Tous deux ont la conviction que la réponse à la crise écologique passe moins par la sobriété que par la relance de la croissance et du nucléaire. Depuis cinquante ans, la promesse de solutions techniques est restée un argument récurrent de relativisation des limites écologiques, qui transcende les différences partisanes et prétend que nous n’aurions pas à choisir entre transition écologique et abondance matérielle.

Les résultats décevants de l’écologie politique en 2022 ne sont que marginalement attribuables aux faits et gestes de tel ou tel candidat. Ils s’inscrivent dans une tendance longue : depuis cinquante ans, la simple idée qu’il puisse exister des limites écologiques à la croissance et à l’expansion est restée dissonante, minoritaire dans l’opinion publique, et carrément hérétique parmi les décideurs. L’idée de décroissance y est au mieux ignorée, au pire utilisée comme une invective facile pour disqualifier l’ensemble des écologistes comme autant de fous inconséquents. Le rejet est si fort que, même parmi les partisans de la décroissance, beaucoup préfèrent s’autocensurer – attention, ne nous enfermons pas dans la radicalité et la marginalité, tentons plutôt de rassembler autour de termes et de projets moins clivants, etc.

Le problème est que la situation climatique et écologique est telle qu’il faudrait aborder de front la question des limites. Le dernier rapport du GIEC montre que les réductions des émissions de gaz à effet de serre, et donc les réductions de consommation d’énergies fossiles, devraient être massives et rapides, voire fulgurantes : les longues années qu’il faudrait pour construire plusieurs nouveaux réacteurs nucléaires sont un problème. La guerre en Ukraine nous rappelle le danger qui entoure et entourera toujours les réacteurs. Notre difficulté à nous passer du gaz russe révèle crument la dépendance aux énergies fossiles qui demeure, et la vulnérabilité qui en découle. Cinquante ans de déni, de tergiversation, de procrastination ont conduit à une situation inextricable, où les questions du pouvoir d’achat et du prix à la pompe continuent à reléguer toute autre préoccupation au second plan. Lentement, le piège écologique, énergétique et climatique se referme.

Pour l’écologie politique, le principal enseignement de l’élection de 2022 est la confirmation que la question des limites à la croissance reste un immense impensé politique, consciencieusement confiné hors du champ du pensable par une écrasante majorité des décideurs. Quelques brèches apparaissent parfois ici ou là, mais sans durablement faire émerger un projet politique en rupture avec la croissance et son monde. Il revient à l’écologie politique la tâche ingrate de s’interroger à nouveau sur sa raison d’être, et de se réinventer dans un contexte d’assombrissement des horizons écologiques et climatiques. Elle pourrait être porteuse d’un projet assumé de réduction massive des surconsommations des plus riches, de protection des plus vulnérables, de partage des richesses et de répartition équitable des efforts de sobriété, dans le cadre d’une décroissance en urgence des flux de matière et d’énergie – d’où moins de voitures, moins d’avions, moins d’équipements… Mais qui veut entendre ça ?

Luc Semal est Maître de conférences en science politique au Muséum national d’histoire naturelle et membre de l’Institut Momentum. Il est chercheur au Centre d’écologie et des sciences de la conservation (Cesco) et chercheur associé au Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (Ceraps). Ses travaux portent sur le rôle du catastrophisme, entendu comme une pensée politique du basculement, dans l’écologie politique et les mobilisations écologistes de la fin des années 1960 à nos jours. Il est l’auteur de « Face à l’effondrement. Militer à l’ombre des catastrophes » (PUF, 2019), de « Bestiaire disparu. Histoire de la dernière grande extinction » (Plume de carotte, 2013) ; et a co-dirigé avec Bruno Villalba l’ouvrage collectif « Sobriété énergétique. Contraintes matérielles, équité sociale et perspectives institutionnelles » (Quae, 2018).

 

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