La résilience selon Macron

Posté par elianguesard le 25 avril 2022

Gérer la catastrophe au lieu de lutter contre

La résilience selon Macron resilience_contreribaud

Dans la logique macroniste, les catastrophes sont inévitables et, en dépit de la mort qu’elles sèment, il ne s’agit pas de les empêcher mais de « vivre avec ». Cette résilience mise en valeur par le pouvoir vise avant tout à ce que ses sujets continuent à être fonctionnels sans être paralysés par la panique ou l’anxiété.

À ceux qui s’étonnent encore de la volonté du candidat Macron de pousser encore plus loin le modèle productiviste et hypertechnologique qui est en grande partie responsable des catastrophes climatique, sanitaire et énergétique dans lesquelles nous nous trouvons, il convient de rappeler qu’en bon collapsologue, le président sortant n’a jamais eu l’intention d’empêcher ni les désastres en cours ni ceux à venir, mais d’amener chacun à consentir à « vivre avec ». De fait, se renforcer dans l’épreuve est au cœur de la métaphysique étatique du malheur vertueux qu’il incarne.

Si l’on en croit la lecture du très discret rapport de la mission parlementaire sur la résilience nationale, publié en février 2022, « engagement et résilience de la nation » constituent le programme d’une République en marche acquise aux thèses effondristes, selon lesquelles les désastres sont inéluctables. Sous la férule de la commission de la défense nationale et des forces armées en la personne de Thomas Gassilloud, rapporteur principal, il s’agit d’« envisager les chocs de toute nature auxquels le pays doit se préparer » et d’éduquer les citoyens à être des bons soldats au service d’une « défense totale » de la nation.

Dans un contexte de « conflictualité généralisée à tous les espaces » et de « compétition stratégique » entre grandes puissances, ces parlementaires imprégnés de militarisme en appellent à un engagement en faveur d’un durcissement de la nation qui ne peut passer que par un endurcissement des individus. Ils s’inquiètent du fait qu’« auparavant, alors que l’effort de guerre et ses répercussions sur la population française étaient considérables, ils étaient acceptés par la société », tandis qu’aujourd’hui, « l’acceptabilité sociale des crises et des difficultés est devenue plus faible ». Comment les adeptes de la Résilience En Marche envisagent-ils de nous adapter aux désastres ?
Éloge du sacrifice

L’incantation à la résilience lancée par les auteurs de ce rapport en passe par l’éloge du sacrifice, sous couvert de solidarité :

« Des centaines d’exemples d’héroïsme civil et militaire montrent la résistance collective des peuples face aux épreuves – famines, invasions, exils – qu’ils traversent, illustrant que les membres d’une société humaine peuvent être habités par un sentiment ou des idéaux qui leur paraissent plus élevés que leur propre vie. »

Nous voici donc rassurés sur l’avenir, du fait que :

« La crise du Covid-19 a prouvé que des milliers de citoyens étaient prêts à s’engager, y compris en prenant des risques. »

Il est vrai que pour les précepteurs de la résilience, on ne souffre jamais en vain.

On ne s’étonnera donc pas qu’outre l’« évaluation des effectifs directement mobilisables pour contribuer à la résilience nationale, c’est-à-dire des hommes et des femmes susceptibles d’intervenir en première ligne en cas de crise grave », les rapporteurs préconisent une généralisation du service national universel et du port de l’uniforme dans les écoles. Ainsi peut-on lire que, « chez de nombreux jeunes et moins jeunes, l’abondance inhérente à la société de consommation a fait oublier la possibilité du manque matériel, l’habitude du confort a fait perdre l’aptitude à la rusticité » aboutissant à « une société qui assimile moins le risque et le danger, et perd en résilience face à l’adversité ».

Bref, nous serions des sous-hommes enjoints à nous tenir prêts à nous faire crucifier dans l’espace canonique de la résilience sans cesse en expansion. Décidément, dans ce « monde en guerre » dans lequel nous sommes projetés et dont il nous faut nous accommoder à tout prix, la quête effrénée de résilience nationale prend les allures d’une rhétorique de nationale-résilience.
La résilience pour ne rien changer

Risques et menaces seraient partout : il en va de la guerre des minisatellites en orbite basse, indispensables au déploiement de la 5G, comme de la « menace cyber », de la crise climatique, des épidémies de maladies infectieuses émergentes touchant l’humain, des pannes de service internet, des tentatives de déstabilisation par la désinformation, ou des agressions directes. Il s’agit de les identifier sans jamais remettre en question leurs causes.

En revanche, concernant ce sur quoi nous pourrions effectivement agir, c’est le grand silence. Nous ferions tous partie des forces vives de la résilience nationale pour sauver la 5G et non pour que tout le monde, en France, ait un toit et mange à sa faim. Quant à la leçon de la « crise sanitaire », elle réside dans la nécessité d’être solidaires, non pas pour se battre afin d’avoir suffisamment de lits d’hôpitaux pour la prochaine pandémie annoncée, mais pour « renforcer significativement notre autonomie en matière de production industrielle et d’approvisionnements ». Effectivement, à quoi serviraient des lits supplémentaires dans un contexte où « la crise sanitaire a montré l’aptitude remarquable de notre pays à résister aux conséquences de la catastrophe », notamment grâce au « dynamisme de la société civile » et à « des services publics développés et performants » ?

De même, bien que soulignant avec force le rôle des activités humaines dans l’« accélération de la fréquence des épidémies », notamment en matière d’élevage industriel et d’urbanisation échevelée, les auteurs ne nous proposent là encore que la résilience comme arme d’adaptation massive aux effets des catastrophes. Non seulement le modèle de la ferme industrielle n’est aucunement questionné, mais son expansion est encouragée par les actions biosécuritaires : confinement, vaccination, destruction de cheptels. De manière similaire, pour toute réponse au dérèglement climatique, les résilients en marche se rabattent sur une énergie nucléaire dont ils reconnaissent pourtant qu’« elle comporte inévitablement des risques industriels, sanitaires et environnementaux », et « s’accompagne d’exigences supplémentaires de prévention des accidents et de résilience en cas de survenue de ces derniers », substituant la fatalité des risques liés à l’atome à celle des risques liés au réchauffement. Car résilier signifie gouverner dans la fatalité des désastres, sans jamais se demander si l’adaptation est véritablement adaptée.
La promesse de la violence

Pour les rapporteurs :

« Nous avons tous le devoir de faire prendre conscience à nos concitoyens que le monde qui les entoure est un monde violent et qu’ils vont être rattrapés par cette violence très rapidement, quoi qu’il arrive. »

Une fois ce vent de panique semé, ils prescrivent d’« éviter que s’immisce au sein de la population des jeunes une peur du futur », car :

« si ce futur est perçu comme hostile, comme menaçant, cela devient très problématique […] la propension à l’anxiété et à la frustration des générations actuelles tend à réduire notre capacité de résilience collective dans une situation de crise grave. »

Dans cet édifiant exercice de double pensée, où il faut simultanément avoir peur et cesser d’avoir peur, il s’agit donc d’évacuer cette anxiété que craignent tant les dirigeants, pour mieux se préparer au pire sans jamais se révolter contre ses raisons. Le récent « Plan de résilience économique et sociale » proposé pour faire face à la flambée des prix de l’énergie dans le contexte de la guerre en Ukraine, s’inscrit pleinement dans ce gouvernement par la peur de la peur, la remise à la pompe ayant pour principale fonction d’étouffer toute volonté de révolte. Mieux vaut des Français ultra-résilients, plutôt qu’« ultrajaunes », pour reprendre le terme des parlementaires. Le « bouclier tarifaire » est un palliatif temporaire aux boucliers des CRS.

Tout comme à Fukushima les autorités ont enjoint la population à participer à la gestion du désastre en décontaminant afin d’apprendre à ne plus avoir peur de la radioactivité, on veut demander aux Français de cogérer les catastrophes avec des bouts de ficelle pour qu’ils se calment :

« Votre rapporteur estime qu’il est indispensable qu’en France, les populations soient mises dans la position d’acteurs plutôt que de consommateurs, comme lorsque nous avons été incités à fabriquer nous-mêmes des masques sanitaires. Cette implication pourra, en retour, réduire le sentiment d’anxiété, voire d’angoisse, éprouvé. »

Ce gouvernement par la peur de la peur est cohérent avec l’abandon du principe de précaution, cet empêcheur de résilier en rond jugé « omniprésent », faisant l’objet d’une « utilisation abusive », et contribuant à « donner le primat à l’émotion et à l’irrationalité ». Les auteurs en appellent à une évolution collective de notre rapport au risque :

« En passant d’un principe de précaution à un principe de résilience, qui reposerait sur une approche bénéfice-risque perçue comme plus souple et plus dynamique ».

Conscients du fait que « la communication gouvernementale est un enjeu majeur de bonne gestion d’une crise », les résilients En Marche confirment que l’administration des désastres, c’est-à-dire la cogestion généralisée des catastrophes et de leurs dégâts, est indissociable de l’administration des sentiments et des émotions à leur égard. Car la morale de la fable de la résilience est toujours la même : rien ne sert de se fâcher, il faut résilier à point.

Thierry Ribault
Chercheur en sciences sociales
au Clersé-CNRS-Université de Lille.

Il est l’auteur de Contre la résilience. À Fukushima et ailleurs,
éd. L’Échappée, 2021.

Tribune publiée sur le site Reporterre le 20 avril 2022.

Evelyne Pieiller :

Résilience partout, résistance nulle part

2021

Jusqu’où aller dans la mise en œuvre de nouvelles contraintes, et comment y aller ? Comment faire pour qu’elles apparaissent justifiées, voire bénéfiques, pour s’assurer de leur acceptabilité sociale ? Le recours aux sciences cognitives permet d’armer dans ce but les politiques publiques et de contribuer à un modelage de nos comportements ; ce qu’illustre la valorisation de la « résilience ».

« Ici, la résilience a la saveur d’une crépinette de pied de cochon. » Moins d’une semaine après les attentats du 13 novembre 2015, c’est ce qu’on pouvait lire dans un article du journal Le Monde vantant un restaurant. On peut supposer que la crépinette était d’autant plus forte en embrayeuse de résilience que ledit restaurant était situé dans l’un des arrondissements où avaient eu lieu les fusillades. C’était hardi, mais précurseur. Cinq ans plus tard, le mot est mis, si l’on ose dire, à toutes les sauces. Les institutions internationales, le monde de la finance, du management, de la santé publique, les économistes, les urbanistes, les climatologues : tous y recourent. Les politiques en raffolent. M. Joseph Biden a évoqué dans son discours d’investiture, le 20 janvier dernier, la « résilience » de la Constitution américaine. M. Emmanuel Macron le décline sans craindre de se répéter. S’il évoque, dans le contexte de la pandémie de Covid-19, les « scénarios de résilience » (France Info, 19 février 2021), il sait aussi se montrer plus inventif. Ainsi, pour le cinquantième anniversaire de la mort du général de Gaulle, le 9 novembre 2020, il salue son « esprit de résilience ». Il baptise la mobilisation de l’armée en mars 2020 opération « Résilience ». Au Forum économique mondial de Davos, le 26 janvier dernier, il se déclare « pour un capitalisme résilient ». Un récent projet de loi s’intitule « Climat et résilience ». Les ministres partagent le lexique du président, et Mme Roselyne Bachelot évoque avec entrain, sur fond de suspense durable, un « modèle résilient de fonctionnement des lieux culturels » (Twitter, 23 décembre 2020).

Manifestement, être résilient, c’est bien.

C’est peut-être même le bien.

Certes, on s’en est longtemps passé. Par exemple, si on se souvient bien, le général de Gaulle donnait plus dans la résistance que dans la résilience. Mais il est clair, quel que soit par ailleurs le flou qui l’entoure, qu’elle est toute vibrante d’une « positivité » particulière. On fait remonter sa popularisation en France aux travaux du psychiatre Boris Cyrulnik, autrefois membre de la commission Attali sur les freins à la croissance et devenu « le psy préféré des Français » – ses livres figurent, depuis le début des années 2000, parmi les meilleures ventes du secteur du développement personnel [1]. Cyrulnik définit la résilience comme :

« La capacité à réussir, à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comporte normalement le risque grave d’une issue négative. » [2]

Positivons ! Tout un lexique a fleuri en relation avec cette merveilleuse capacité : face aux « accidents de la vie », on peut « se reconstruire », « rebondir », voire « se réinventer ». La souffrance peut vous faire du profit, en une version psychologique de la destruction créatrice…
Chocs intimes et crises sociales

On voit assez vite l’intérêt de mettre en avant cette émouvante notion. D’abord, elle a le charme de pouvoir s’appliquer de façon équivoque à l’individu et au collectif, comme si étaient superposables les chocs intimes et les crises sociales. Et puis, c’est quand même autre chose que le courage, la chance, l’entraide, la lutte, tous éléments qui permettent de fait de « s’en sortir », mais qui, franchement moins « psy », n’ont pas ce beau mystère du processus mental qui vous sauve et vous recrée. Il s’agit là d’une opération très réussie de célébration de la magie de nos ressources, qui maquille « l’adaptation permanente du sujet au détriment de la remise en cause des conditions de sa souffrance », comme le formule Thierry Ribault dans un livre précis et emporté [3].

Son extrême valorisation est bien sûr en accord avec l’air du temps, qui invite chacun à se considérer comme un capital à faire fructifier. Mais, de façon plus large, la promotion de la résilience comme modèle diffus de traversée profitable des épreuves, du résilient comme modeste héros qui a reconnu et transformé ses fragilités est une arme idéologique et politique idéale. Elle est de fait posée aujourd’hui et saluée comme la solution pour surmonter les temps difficiles. Ce que confirme l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), aujourd’hui intégré au ministère de l’intérieur, quand il propose en mars 2020 « la résilience comme axe de communication de crise ». Le contrat passé le 17 mars 2020 avec la BVA Nudge Unit (l’« unité coup de pouce » du groupe BVA), chargée de conseiller le gouvernement dans sa gestion de la pandémie, éclaire son rôle et le cadre dans lequel se situe la nouvelle « fabrique du consentement ». Car « coup de pouce » est le terme inoffensif qui désigne des techniques de suggestion indirecte chargées d’influencer, sans contrainte, les motivations et la prise de décision, de nous extraire en douceur de notre irrationalité spontanée, obstacle naturel à l’adoption de la « bonne pratique », en l’occurrence… de la résilience [4].

En France, BVA Group, société d’études et de conseil, offre, selon son site, des expertises « pour comprendre les individus et leurs usages émergents, afin d’anticiper les grands mouvements », mais aussi « de la communication pour créer, émouvoir et convertir [sic] grâce au formidable pouvoir des idées, de l’imagination et de la créativité ». Le site de sa filiale BVA Nudge Unit précise avec moins de lyrisme :

« Nous actionnons les “facteurs de changement” qui façonnent les comportements. »

On sait que la perception et l’interprétation du monde se traduisent en informations électrochimiques au long d’un réseau de nerfs et de cellules nerveuses (neurones) qui font circuler des signaux ; pour résumer, les neurones « codent » l’information. Les neurosciences, qui décrivent et interrogent cette transmission, peuvent se spécialiser dans l’examen de ce qui est mis en jeu dans les comportements ou dans les capacités mentales. Quelle fonction remplit la sérotonine, l’« hormone du bonheur » ? Quel rôle joue la dopamine dans les addictions ? Quelles sont les zones de la réflexion dans le cerveau, que s’y passe-t-il quand elles sont activées ? Ces neurosciences, qu’on appelle alors « cognitives », cherchent ainsi à identifier ce qui produit du « rationnel » et de l’« irrationnel », à cerner la connexion entre le conscient et l’inconscient, et, en s’appuyant sur l’examen des dysfonctionnements, à définir le processus physiologique qui sépare le normal du pathologique.

Elles portent donc sur des sujets majeurs, car elles contribuent à établir « scientifiquement » des normes de santé, psychiques ou comportementales, et peuvent être sollicitées pour corriger, améliorer ou transformer des « mécanismes » défaillants [5]. Puisqu’on sait quels messagers chimiques interviennent par exemple dans les émotions, puisqu’on connaît la localisation cérébrale de l’attention, il serait regrettable de ne pas profiter de ces avancées étourdissantes pour aider les individus à surmonter leurs difficultés ou à optimiser leur potentiel. Il suffit pour cela d’une analyse fine des processus, d’une cartographie détaillée des connexions neuronales et du recâblage des mécanismes. C’est à quoi va contribuer l’examen des « biais cognitifs ».

Dans les années 1970, les psychologues Daniel Kahneman (prix de la banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, dit « Nobel d’économie », en 2002) et Amos Tversky avaient mis en lumière l’irrationalité de certains choix économiques [6]. Ce qui conduit à la prise de décision erronée est un raccourci généralement inconscient dans le traitement de l’information, qui lui fait subir une distorsion. Ce « biais cognitif » a pour lui le charme de la rapidité (on ne se fatigue pas le cerveau) et de l’évidence (il rayonne de certitude). On en est aujourd’hui à un répertoire d’environ deux cents biais cognitifs. Nous nous en tiendrons à quelques exemples : le « biais de confirmation », lorsque nous préférons ce qui va dans le sens de nos croyances ; le « biais de cadrage », lorsque nous choisissons ce que la présentation du propos nous incite à choisir ; ou encore celui qui pousse à valoriser le court terme. Il ne semblerait pas vraiment nécessaire de s’attarder sur ces biais, qui ressemblent assez au poids des préjugés, de la rhétorique, du tempérament, etc., si les neurosciences ne les incorporaient à leur champ d’étude, dans la perspective d’agir sur eux.

Selon elles, ces biais, dûment repérés dans toutes sortes de domaines, de la mémorisation aux relations sociales, présentent quelques caractéristiques remarquables. Contrairement à l’erreur, qui est aléatoire, ils seraient systématiques ; ils opéreraient chez tous les individus ; et ils seraient immémoriaux : durant la préhistoire, leur fonction était « de permettre à notre cerveau d’économiser du temps et de l’énergie » [7]. Mais, autrefois utiles, ils faussent aujourd’hui « nos décisions quotidiennes » [8]. Ces faiblesses universelles produisent un état émotionnel et orientent notre pensée. Or le fonctionnement du biais, à l’instar de celui de toute opération mentale, peut être modulé grâce à l’intervention de messages autres : pour que la décision soit moins émotionnelle, plus pertinente, changeons les connexions.

C’est là le rôle des nudges. On connaît l’histoire de la mouche cible dessinée au fond des urinoirs à Amsterdam, qui a effectivement permis une forte diminution des frais de nettoyage. L’anecdote est célèbre ; le sont un peu moins les multiples Nudge Units qui ont été mises en place pour guider certaines actions politiques : au Royaume-Uni, en 2010, dans le gouvernement de M. David Cameron ; en 2013, aux États-Unis, auprès de M. Barack Obama… En France, comme le résume M. Ismaël Emelien, qui a fait recruter la filiale de BVA lorsqu’il était conseiller de M. Macron, l’objectif n’est pas si loin de la mouche cible :

« On fait juste en sorte que la personne regarde dans la bonne direction. C’est complètement indissociable de l’intérêt général. » [9]

C’est très gentil. C’est toujours très gentil quand on pense pour nous, qui pensons mal. Concrètement, la Nudge Unit gouvernementale entreprend de « construire le bien-être et la résilience à long terme », car cette dernière ne saurait être une grâce personnelle, un don inexplicable, non : elle se « construit ».

Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas ici de la simple virtuosité de communicants surdoués. M. Éric Singler, responsable de la BVA Nudge Unit, le souligne :

« Informer et convaincre, à partir d’éléments rationnels, un individu qui ne l’est pas n’est pas pertinent pour qu’il change son comportement. » [10]

Et il insiste :

« Le Nudge implique un changement comportemental, pas seulement un changement d’image. Son enjeu n’est pas de créer une motivation, mais bien de faire basculer les gens de l’intention à l’action. L’intention se crée par la pédagogie et la communication. L’action se crée, elle, par la bascule comportementale. » [11]

Vive la mouche. Autrement dit, l’objectif, pour reprendre les mots de la philosophe Barbara Stiegler, est un « modelage infra-conscient de nos comportements » [12].

La Nudge Unit est discrète sur ses actions, ce qui se comprend. Néanmoins, il est clair que construire la résilience, et donc recâbler les connexions pour induire à accepter ce qui est censé contribuer à la résilience générale, passe évidemment par la culpabilisation, intériorisée, du « déviant » et par la gratification, intériorisée, de la « bonne pratique », porteuse d’un avenir radieux. Toutes émotions qui, une fois les neurones enfin codés correctement, modifient vertueusement les comportements et permettent d’accueillir les contraintes nécessaires à l’amélioration de l’état personnel comme de la situation collective. Les sciences cognitives « arment » ainsi, pour reprendre un terme cher à M. Singler, les politiques publiques, en rendant acceptables de nouvelles normes sociales, qui apparaissent alors morales, altruistes, bénéfiques pour tous.
Disparition du mauvais esprit

Évidemment, il y a de quoi s’assombrir. On peut s’effarer de la « scientisation » d’une entreprise politique de… mise aux normes. On peut être horrifié par la manipulation idéologique, le cynisme de l’éloge secret de l’adaptation, où disparaîtraient les mauvaises émotions et le mauvais esprit qui conduisent à l’insoumission. Mais on peut aussi remarquer avec un certain plaisir que la volonté de transformer chacun en soutien de la résilience a dû s’assortir de moyens de coercition aussi archaïques que les contraventions, et que l’« opinion publique » n’est pas entièrement convaincue de la puissance de réinvention censée naître des crises et des états d’urgence…

Evelyne Pieiller

Article publié dans le mensuel Le Monde diplomatique en mai 2021.

[1] Cf. l’étude cinglante de Nicolas Chevassus-au-Louis, « Le grand bazar de Boris Cyrulnik », Revue du Crieur n°6, 2017/1.

[2] Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Odile Jacob, Paris, 1999.

[3] Thierry Ribault, Contre la résilience. À Fukushima et ailleurs, L’Échappée, 2021.

[4] Le terme a été popularisé par l’économiste Richard Thaler et le juriste Cass Sunstein dans Nudge. La méthode douce pour inspirer la bonne décision, Vuibert, coll. Signature, 2010. Richard Thaler a reçu le « prix Nobel d’économie » en 2017.

[5] Elles sont déjà à l’œuvre, entre autres, dans la réflexion pédagogique. Cf. Stanislas Dehaene, Les Neurones de la lecture, Odile Jacob, 2007. L’auteur est président du conseil scientifique de l’éducation nationale, mis en place par le ministre Jean-Michel Blanquer.

[6] Lire Laura Raim, « Pire que l’autre, la nouvelle science économique », Le Monde diplomatique, juillet 2013.

[7] Éléonore Solé, « Comment notre cerveau nous manipule-t-il ? », Sciences et Avenir, 21 juillet 2019.

[8] Jérôme Boutang et Michel De Lara, Les Biais de l’esprit. Comment l’évolution a forgé notre psychologie, Odile Jacob, 2019.

[9] Cité dans Géraldine Woessner, « Emmanuel Macron et le pouvoir du “nudge” », Le Point, 4 juin 2020.

[10] Éric Singler, « Pour une “nudge unit” à la française », Libération, 11 mai 2014.

[11] Cité dans Hubert Guillaud, « Où en est le nudge (1/3) ? Tout est-il “nudgable” ? », InternetActu, 27 juin 2017.

[12] Barbara Stiegler, De la démocratie en pandémie. Santé, recherche, éducation, Gallimard, coll. Tracts, 2021.
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source : https://sniadecki.wordpress.com/2022/04/24/ribault-macron/

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Pasvoter et Décroissance

Posté par elianguesard le 9 avril 2022

soleil

https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2022/04/05/albert-libertad-le-criminel-cest-lelecteur/#more-3662

Albert Libertad, « Le criminel, c’est l’électeur »

L’Anarchie, n° 47, 1er mars 1906

C’est toi le criminel, ô Peuple, puisque c’est toi le Souverain. Tu es, il est vrai, le criminel inconscient et naïf. Tu votes et tu ne vois pas que tu es ta propre victime.

Pourtant n’as-tu pas encore assez expérimenté que les députés, qui promettent de te défendre, comme tous les gouvernements du monde présent et passé, sont des menteurs et des impuissants ?

Tu le sais et tu t’en plains ! Tu le sais et tu les nommes ! Les gouvernants, quels qu’ils soient, ont travaillé, travaillent et travailleront pour leurs intérêts, pour ceux de leurs castes et de leurs coteries.

Où en a-t-il été et comment pourrait-il en être autrement ? Les gouvernés sont des subalternes et des exploités : en connais-tu qui ne le soient pas ?

Tant que tu n’as pas compris que c’est à toi seul qu’il appartient de produire et de vivre à ta guise, tant que tu supporteras – par crainte – et que tu fabriqueras toi-même – par croyance à l’autorité nécessaire – des chefs et des directeurs, sache-le bien aussi, tes délégués et tes maîtres vivront de ton labeur et de ta niaiserie. Tu te plains de tout ! Mais n’est-ce pas toi l’auteur des mille plaies qui te dévorent ?

Tu te plains de la police, de l’armée, de la justice, des casernes, des prisons, des administrations, des lois, des ministres, du gouvernement, des financiers, des spéculateurs, des fonctionnaires, des patrons, des prêtres, des proprios, des salaires, des chômages, du parlement, des impôts, des gabelous, des rentiers, de la cherté des vivres, des fermages et des loyers, des longues journées d’atelier et d’usine, de la maigre pitance, des privations sans nombre et de la masse infinie des iniquités sociales.

Tu te plains ; mais tu veux le maintien du système où tu végètes. Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours. C’est toi qui produis tout, qui laboures et sèmes, qui forges et tisses, qui pétris et transformes, qui construis et fabriques, qui alimentes et fécondes !

Pourquoi donc ne consommes-tu pas à ta faim ? Pourquoi es-tu le mal-vêtu, le mal-nourri, le mal-abrité ? Oui, pourquoi le sans-pain, le sans-souliers, le sans-demeure ? Pourquoi n’es-tu pas ton maître ? Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ?

Tu élabores tout et tu ne possèdes rien. Tout est par toi et tu n’es rien.

Je me trompe. Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères ; celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes.

Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet, rampant devant la poigne du maître. Tu es le sergot, le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le portier modèle, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, le paysan sobre, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ?

Tu es un danger pour nous, hommes libres, pour nous, anarchistes. Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote – et que tu nous imposes par ton imbécillité.

C’est bien toi le Souverain, que l’on flagorne et que l’on dupe. Les discours t’encensent. Les affiches te raccrochent ; tu aimes les âneries et les courtisaneries : sois satisfait, en attendant d’être fusillé aux colonies, d’être massacré aux frontières, à l’ombre de ton drapeau.

Si des langues intéressées pourlèchent ta fiente royale, ô Souverain ! Si des candidats affamés de commandements et bourrés de platitudes brossent l’échine et la croupe de ton autocratie de papier ; si tu te grises de l’encens et des promesses que te déversent ceux qui t’ont toujours trahi, te trompent et te vendront demain : c’est que toi-même tu leur ressembles. C’est que tu ne vaux pas mieux que la horde de tes faméliques adulateurs. C’est que, n’ayant pu t’élever à la conscience de ton individualité et de ton indépendance, tu es incapable de t’affranchir par toi-même. Tu ne veux, donc tu ne peux être libre.

Allons, vote bien ! Aie confiance en tes mandataires, crois en tes élus.

Mais cesse de te plaindre. Les jougs que tu subis, c’est toi-même qui te les imposes. Les crimes dont tu souffres, c’est toi qui les commets. C’est toi le maître, c’est toi le criminel, et, ironie, c’est toi l’esclave, c’est toi la victime.

Nous autres, las de l’oppression des maîtres que tu nous donnes, las de supporter leur arrogance, las de supporter ta passivité, nous venons t’appeler à la réflexion, à l’action.

Allons, un bon mouvement : quitte l’habit étroit de la législation, lave ton corps rudement, afin que crèvent les parasites et la vermine qui te dévorent. Alors seulement tu pourras vivre pleinement.

Le Criminel, c’est l’Électeur !

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http://cqfd-journal.org/Ce-cirque-qui-consiste-a-voter

Paru dans CQFD n°208 (avril 2022)
Par Simone Sittwe
Illustré par Cécile Kiefer

Mis en ligne le 08.04.2022

Si on ne se hasardera dans ces pages à aucun pronostic quant au résultat de la présidentielle, ce qu’on peut en revanche affirmer sans trop de risque, c’est que Francis Dupuis-Déri n’ira pas voter les 10 et 24 avril. D’une, parce qu’il est Québécois ; de deux, parce que mettre un bulletin dans une urne, c’est pas franchement sa came. Chercheur et professeur de sciences politiques et d’études féministes à l’Université du Québec à Montréal (Uqam), ce spécialiste des mouvements sociaux est aussi l’auteur d’un essai qui fleure bon la sédition : Nous n’irons plus aux urnes, sous-titré Plaidoyer pour l’abstention, paru chez Lux en 2019.

Quand on l’interroge sur l’intérêt politique de s’abstenir, Francis Dupuis-Déri ne fait pas dans la dentelle : « Pour ne pas participer au choix de nos maîtres ; ne pas cautionner un système fondamentalement inégalitaire qui maintient au pouvoir un monarque élu (le président) et une aristocratie élue (les parlementaires) ; parce qu’on a si souvent été déçus ; qu’on n’en peut plus de voter “contre” ; qu’aucune candidature ne correspond à nos priorités, nos valeurs, nos espoirs et nos intérêts  ; parce que la vie est ailleurs… »

Une diatribe à l’emporte-pièce ? On en est loin, l’opuscule de Francis Dupuis-Déri reposant en grande partie sur des éléments d’histoire politique solides et des réflexions inspirantes, imprégnées entre autres de la pensée de grandes figures de l’anarchisme, de Louise Michel à Errico Malatesta en passant par Voltairine de Cleyre et Pierre Kropotkine. Entretien.

Vous parlez du vote comme d’un outil de « dépossession », voire « d’usurpation » de notre pouvoir politique par les élites. C’est-à-dire ?

« Le fait est que les expériences de démocratie réelle, ou directe, ne connaissaient pas le vote ni d’élites élues. C’était vrai à Athènes mais aussi chez les Premières Nations autochtones en Amérique du Nord, avant que les puissances coloniales anglaise et française ne détruisent leur système politique, et en bien d’autres endroits du monde où les décisions se prenaient collectivement dans des assemblées de villages, y compris au Moyen Âge en Europe – et parfois dans des assemblées non mixtes de femmes, comme chez les Igbo au Nigéria, avant que le colonisateur anglais ne les interdise au début des années 1930. Lors de la fondation des premières républiques modernes à la fin du XVIIIe siècle, d’abord aux États-Unis d’Amérique après la guerre d’indépendance contre l’Angleterre, puis en France et à Haïti, les élites révolutionnaires n’ont pas proposé d’instaurer la démocratie directe et elles ne se définissaient même pas comme “démocrates” – mot repoussoir qui évoquait le chaos et la tyrannie des pauvres. Elles ne visaient qu’à remplacer l’ancienne aristocratie coloniale et monarchiste, en instaurant un régime électoral, qui n’est rien d’autre qu’une aristocratie élective.

Ce n’est que plus tard, dans les années 1820 aux États-Unis et en 1848 en France, que certains candidats vont commencer à se prétendre démocrates, par pur calcul électoral (car c’est un discours qui séduit le peuple), sans pour autant proposer d’abolir le parlement ni d’instaurer un système de démocratie directe dans lequel ils se retrouveraient d’ailleurs au chômage ! Évidemment, cette aristocratie élue se gargarise de beaux principes comme “la souveraineté du peuple” et “la démocratie”, mais c’est elle qui détient et exerce le véritable pouvoir politique, qu’elle partage avec le monarque élu, le président.

Aujourd’hui, non seulement nous sommes dépossédés du pouvoir politique réel par une élite qui prétend nous gouverner pour notre bien, mais on nous culpabilise1 si on refuse de participer à ce cirque qui consiste à voter pour nos maîtres…. sans parler de l’imbrication entre les élites politiques, économiques et médiatiques. »

On rappelle souvent aux abstentionnistes que certaines personnes sont mortes pour le droit de vote. Or, vous écrivez que « rendre hommage avec insistance aux personnes mortes pour le droit de vote contribue souvent à occulter la mémoire de celles qui défendaient […] l’autogestion, l’autonomie, l’anarchie »…

« Des gens sont morts pour toutes les causes : pour défendre la monarchie ou le fascisme et aussi, il est vrai, pour obtenir le droit de vote. Ces derniers ont permis à la nouvelle élite libérale-républicaine d’accéder au pouvoir. Mais une fois instauré, ce régime parlementaire est aussi inflexible que le précédent et ne permet certainement pas son remplacement par la vraie démocratie, la démocratie directe. Dans les faits, des défenseurs du parlementarisme ont aussi, de leur côté, assassiné et massacré des partisans de la démocratie directe, par exemple conseillistes ou anarchistes. Même les Communes ont été écrasées par le régime parlementaire centralisateur, comme vous le savez très bien en France… Bref, à chacun ses héros, à chacun ses martyrs, à chacun ses bourreaux. »

Vous évoquez l’histoire des suffragettes de Grande-Bretagne dont on célèbre encore aujourd’hui la victoire, tout en éludant les modes d’action qui l’ont rendue possible…

« Le mouvement anglais du droit pour les femmes de voter – et d’être élues – s’est divisé entre les suffragistes et les suffragettes. Les premières ont commencé, vers la fin du XIXe siècle, à pratiquer le lobbying auprès de députés favorables à leur cause, à lancer des pétitions, à publier des journaux, à organiser des meetings et à parader avec des bannières frappées du slogan « Law Abiding Suffragists » [Suffragistes respectueuses de la loi]. Les secondes, apparues au début du XXe siècle, ont pour leur part décidé de passer à l’action directe après avoir constaté qu’une quarantaine d’années à demander poliment le droit de vote n’avait abouti à rien. Comme en France et ailleurs, les hommes n’avaient pas oublié d’accorder aux femmes le droit de voter et d’être élues : ils le leur refusaient régulièrement, votant contre des dizaines de projets de lois en ce sens.

Les suffragettes ont donc convenu qu’il fallait déranger le plus possible. En 1903, elles forment la Women’s Social and Political Union (WSPU), qui publie un journal (Vote for Women) et organise des meetings et des manifestations. Elles se mettent aussi à perturber les rassemblements des partis politiques, à tel point que les femmes s’y voient par la suite refoulées à l’entrée. Qu’importe, les suffragettes ripostent. En se postant sur les toits avoisinants pour lancer des tuiles sur la foule. Ou bien en organisant des manifestations devant le Parlement, qui virent parfois à l’émeute, certaines militantes parvenant à pénétrer dans le bâtiment. Elles manifestent aussi dans le centre-ville de Londres, où elles saccagent à coups de marteaux ou de pierres les vitrines de bureaux gouvernementaux, de grands magasins et de journaux antisuffragistes comme le Daily Mail et le Daily News.

« Qu’importe, les suffragettes ripostent. »

Des centaines d’entre elles sont arrêtées. Leur dirigeante Emmeline Pankhurst déclare alors que “l’argument du carreau brisé est l’argument qui a le plus de valeur en politique moderne”. Et elles ne s’arrêtent pas là : les suffragettes saccagent des terrains de golf, coupent des fils télégraphiques et vandalisent des œuvres d’art, si bien que la National Gallery, la Tate Gallery et la Wallace Collection ferment leurs portes et que le British Museum n’accepte les femmes que si elles s’engagent formellement à rester calmes. Des centaines d’entre elles sont ensuite emprisonnées et entament des grèves de la faim avant d’être gavées de force. Elles vont enfin perpétrer plus de 300 attentats à la bombe ou incendies en 1913 et 1914, prenant pour cibles des églises, des trains, des résidences secondaires de ministres antisuffragistes. Raconter cette histoire permet de réfléchir à la pertinence de l’action directe et des actions de perturbation, à la légitimité des black blocs2, etc. »

Un siècle plus tard, on observe un taux d’abstention élevé chez les classes populaires ainsi que dans les territoires français d’Outre-mer, comme chez les populations autochtones du Québec. Comment l’expliquer ?

« En fait, le taux d’abstention est généralement plus élevé dans les catégories de la population les plus pauvres ou les plus marginalisées, et on en conclut souvent que cela représente un déficit d’intégration. On pense aussi, à l’inverse, que les catégories supérieures, chez lesquelles le taux de vote est le plus élevé, sont plus responsables, mieux éduquées, mieux intégrées. Le choix des mots est important. Pour ma part, je préfère dire que ces dernières ont été bien élevées, qu’elles sont bien endoctrinées, bien assimilées au système – qui d’ailleurs sert très bien leurs intérêts, en particulier matériels.

« La question importante n’est pas pourquoi les Mohawks refusent de voter, mais pourquoi devraient-ils voter ? »

A contrario, il suffit de demander aux catégories défavorisées pourquoi elles votent si peu pour obtenir des réponses très claires : aucune élite politique ne les représentant vraiment, c’est toujours la même misère, quelles que soient les promesses. Dans le cas plus spécifique d’États coloniaux comme le Québec et la France, une part importante des populations indigènes ne se reconnaissent tout simplement pas dans les institutions coloniales, ni dans les élites de la métropole. Par exemple [lors des élections générales québécoises de 2014], près de Montréal, on a observé dans la communauté mohawk (iroquoise) un taux d’abstention de 98 % ! Comme le disait Steve Bonspiel, un Mohawk de Kahnawake : “La question importante n’est pas pourquoi les Mohawks refusent de voter, mais pourquoi devraient-ils voter  ?” »

Quel regard portez-vous sur les combats de ceux qui veulent réformer le système, à l’instar des Gilets jaunes qui demandent notamment la mise en place du referendum d’initiative citoyenne (RIC) ?

« Plusieurs parmi nous sont à la recherche de solutions pour améliorer ou refonder le système politique. On pourrait aussi évoquer l’élection proportionnelle, le tirage au sort, etc. J’admets qu’il y a certainement place à l’amélioration pour rendre les systèmes électoraux plus participatifs et moins corrompus. Ainsi, il vaut assurément mieux avoir un contrôle public sur les dépenses électorales, par exemple, ou une dose de proportionnalité, ou encore la possibilité de lancer un référendum populaire, comme en Californie ou en Suisse. Dans ce dernier cas, les autorités politiques ont l’obligation de faire approuver par référendum des projets qui touchent des enjeux fondamentaux, comme une révision de la Constitution. La demande peut aussi venir du peuple : il faut alors, selon les cas, 50 000 ou 100 000 signatures pour imposer la consultation du vote populaire sur des sujets aussi différents que la mise en place d’un revenu de base inconditionnel, ou d’une journée de réflexion obligatoire pour les femmes avant un avortement, ou encore l’achat d’avions de combat (il s’agit d’exemples récents).

Mais la Suisse est-elle pour autant une société si différente de celles des autres régimes libéraux-républicains ? C’est que les forces de la société civile et surtout les puissances économiques savent influencer ces dispositifs “démocratiques”, et les parlementaires savent faire traîner les projets qui les dérangent. Cette démocratie “directe” a aussi un effet pervers : les manifestations sont moins bien perçues, car on considère que le système permet de s’exprimer sans descendre dans la rue. »

Certains considèrent qu’il est important de se rendre aux urnes tout en maintenant la pression sur les politiques en participant aux mobilisations sociales. Une stratégie du « juste milieu » qui ne vous convainc pas…

« Les dépenses de la gauche et de l’extrême gauche lors de la campagne présidentielle de 2017 se sont élevées à près de 30 millions d’euros, avec quasi 1 million pour Lutte ouvrière et plus de 700 000 euros pour le Nouveau parti anticapitaliste. Voilà des sommes considérables pour des candidatures non seulement vaincues, mais qui n’avaient aucune chance de l’emporter. Et je ne prends pas ici en compte les élections législatives, européennes ou régionales. Imaginez tout ce que l’extrême gauche pourrait faire, concrètement, avec de telles sommes… Sachant qu’il y aussi des milliers de militantes et militants mobilisés pendant des semaines, voire des mois, pour cette campagne électorale. Quel gaspillage de temps, d’énergie et de ressources…

Pour moi, cette stratégie du “juste milieu” est aussi une “force négative” car, très souvent, les partis politiques s’invitent plus ou moins ouvertement dans les mouvements sociaux en prétendant les aider, alors qu’ils ont la très mauvaise habitude d’essayer de les contrôler, pour favoriser justement leur prochaine campagne électorale. Tout cela au prétexte que les mobilisations sociales et populaires auraient absolument besoin d’un relais politique. Cette excuse sert en fait selon moi à mieux arrimer les mouvements sociaux, leurs mobilisations, leurs événements, car le parti cherche toujours au final à mettre le mouvement social au service de ses intérêts, et non l’inverse. »

Pour autant, vous estimez que l’abstention ne peut être féconde que si elle s’articule avec les luttes…

« Vous aurez compris que ma position n’est pas celle de l’hédoniste qui vit sur son île, même si cela m’apparaît comme un idéal merveilleux. Je suis pour l’engagement “citoyen” ou social ; pour le militantisme au sens noble, les mobilisations collectives, l’action de groupe avec des proches, dans son quartier, au travail, etc. C’est ainsi que nous sommes le plus libres, même si je ne suis pas naïf et que je sais bien que ces efforts sont eux aussi souvent vains, que l’on accumule les déceptions et les défaites. Mais c’est seulement là que se trouve ce que j’appelle la politique – et même la démocratie ou l’anarchie, deux termes qui peuvent être synonymes, si on les comprend bien. »
Propos recueillis par Simone Sittwe

1 Francis Dupuis-Déri explique cela en détail dans son livre Démocratie : histoire politique d’un mot (Lux, 2013), et plus rapidement dans Nous n’irons plus aux urnes ainsi que dans son article « Démocratie médiévale », paru dans le n° 49 de la revue Tumultes (2017).

2 Lire à ce sujet : Francis Dupuis-Déri, Les Black blocs – La liberté et l’égalité se manifestent, Lux, 2019.

Entretien avec Francis Dupuis-Déri
« Ce cirque qui consiste à voter pour nos maîtres »
Après Les Black blocs – La liberté et l’égalité se manifestent (Lux, 2003) ou L’Anarchie expliquée à mon père (Lux, 2014), Francis Dupuis-Déri, chercheur en sciences politiques et auteur prolixe, commet en 2019 un essai vivifiant : Nous n’irons plus aux urnes – Plaidoyer pour l’abstention (Lux). Où il est question de critique radicale du système électoral, de subversion du jeu et de pistes d’émancipation.

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https://www.institutmomentum.org/les-resultats-decevants-de-lecologie-politique-en-2022-confirment-que-la-question-des-limites-a-la-croissance-reste-un-impense-politique/#more-22766

13 avril 2022

Les résultats décevants de l’écologie politique en 2022 confirment que la question des limites à la croissance reste un impensé politique

Tribune Le Monde par Luc Semal, 12 avril 2022

Le politiste Luc Semal analyse dans une tribune au « Monde » la « situation inextricable » à laquelle ont mené cinquante ans de déni politique depuis la publication du rapport Meadows, en 1972. Nous reproduisons ici ce texte qui nous aide à voir plus clair dans le brouillard de la déception.Cinquante ans après la publication du rapport Meadows sur les limites à la croissance, les résultats du premier tour de l’élection présidentielle peuvent donner une pénible impression de surplace. Impression fausse, car en réalité la situation a bien empiré depuis.

Avril 1972 : dans le cadre d’un référendum décidé par Georges Pompidou, les Français s’apprêtent à voter pour ou contre l’élargissement des Communautés européennes à quatre nouveaux pays, dont le Royaume-Uni. Le président en exercice de la Commission européenne, le socialiste néerlandais Sicco Mansholt, vient d’écrire que les conclusions générales du tout récent rapport Meadows – pas encore traduit en français – sont « si évidentes » qu’elles devraient désormais guider les décisions des instances européennes. Il s’attire ainsi les foudres de Georges Marchais qui, au nom du PCF, dénonce le « programme monstrueux » de Mansholt, lequel conduirait à un net recul du bien-être des Français. Puis d’autres personnalités de premier plan, dont Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre, critiquent à leur tour Mansholt en assurant, entre autres, que le nucléaire permettra bientôt de repousser toutes les limites énergétiques. D’autres au contraire, dont l’agronome René Dumont et le philosophe André Gorz, saluent l’initiative de Mansholt, tout en ajoutant que la thèse des limites à la croissance mériterait d’être mieux articulée avec la question des inégalités – car ce sont d’abord et surtout les plus riches qui doivent réduire leur train de vie et leurs aspirations matérielles.

L’épisode n’a pas duré longtemps mais, pour la première fois, le débat politique a brièvement porté sur ce thème nouveau : pour ou contre la croissance ? Pour ou contre l’expansion ? Alors que l’écologie politique française émerge comme une force politique nouvelle, la « controverse Mansholt-Marchais » est un épisode à la fois fondateur et frustrant pour les écologistes. Oui, on a enfin parlé des limites à la croissance ; oui, le thème trouve un écho inattendu et la dynamique du mouvement anti-nucléaire semble prometteuse pour les écologistes ; mais la virulence des critiques adressées de toutes parts à Mansholt montre que le monde politique et économique est vent debout contre toute remise en cause de la croissance et de l’expansion.

Avril 2022 : cinquante ans ont passé. Les Français viennent de voter pour le premier tour de l’élection présidentielle. La campagne a pu sembler agitée par des thèmes potentiellement porteurs pour l’écologie politique : un nouveau rapport du GIEC plus alarmant que jamais, une guerre en Ukraine qui fait craindre pour la sûreté des centrales nucléaires, une hausse des prix de l’énergie comparable à un choc pétrolier et gazier, etc. Mais non. Le second tour se jouera entre un Président sortant dont le bilan écologique n’est pas à la hauteur des enjeux, et une candidate d’extrême-droite dont le programme montre qu’elle ferait encore pire. Tous deux ont la conviction que la réponse à la crise écologique passe moins par la sobriété que par la relance de la croissance et du nucléaire. Depuis cinquante ans, la promesse de solutions techniques est restée un argument récurrent de relativisation des limites écologiques, qui transcende les différences partisanes et prétend que nous n’aurions pas à choisir entre transition écologique et abondance matérielle.

Les résultats décevants de l’écologie politique en 2022 ne sont que marginalement attribuables aux faits et gestes de tel ou tel candidat. Ils s’inscrivent dans une tendance longue : depuis cinquante ans, la simple idée qu’il puisse exister des limites écologiques à la croissance et à l’expansion est restée dissonante, minoritaire dans l’opinion publique, et carrément hérétique parmi les décideurs. L’idée de décroissance y est au mieux ignorée, au pire utilisée comme une invective facile pour disqualifier l’ensemble des écologistes comme autant de fous inconséquents. Le rejet est si fort que, même parmi les partisans de la décroissance, beaucoup préfèrent s’autocensurer – attention, ne nous enfermons pas dans la radicalité et la marginalité, tentons plutôt de rassembler autour de termes et de projets moins clivants, etc.

Le problème est que la situation climatique et écologique est telle qu’il faudrait aborder de front la question des limites. Le dernier rapport du GIEC montre que les réductions des émissions de gaz à effet de serre, et donc les réductions de consommation d’énergies fossiles, devraient être massives et rapides, voire fulgurantes : les longues années qu’il faudrait pour construire plusieurs nouveaux réacteurs nucléaires sont un problème. La guerre en Ukraine nous rappelle le danger qui entoure et entourera toujours les réacteurs. Notre difficulté à nous passer du gaz russe révèle crument la dépendance aux énergies fossiles qui demeure, et la vulnérabilité qui en découle. Cinquante ans de déni, de tergiversation, de procrastination ont conduit à une situation inextricable, où les questions du pouvoir d’achat et du prix à la pompe continuent à reléguer toute autre préoccupation au second plan. Lentement, le piège écologique, énergétique et climatique se referme.

Pour l’écologie politique, le principal enseignement de l’élection de 2022 est la confirmation que la question des limites à la croissance reste un immense impensé politique, consciencieusement confiné hors du champ du pensable par une écrasante majorité des décideurs. Quelques brèches apparaissent parfois ici ou là, mais sans durablement faire émerger un projet politique en rupture avec la croissance et son monde. Il revient à l’écologie politique la tâche ingrate de s’interroger à nouveau sur sa raison d’être, et de se réinventer dans un contexte d’assombrissement des horizons écologiques et climatiques. Elle pourrait être porteuse d’un projet assumé de réduction massive des surconsommations des plus riches, de protection des plus vulnérables, de partage des richesses et de répartition équitable des efforts de sobriété, dans le cadre d’une décroissance en urgence des flux de matière et d’énergie – d’où moins de voitures, moins d’avions, moins d’équipements… Mais qui veut entendre ça ?

Luc Semal est Maître de conférences en science politique au Muséum national d’histoire naturelle et membre de l’Institut Momentum. Il est chercheur au Centre d’écologie et des sciences de la conservation (Cesco) et chercheur associé au Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (Ceraps). Ses travaux portent sur le rôle du catastrophisme, entendu comme une pensée politique du basculement, dans l’écologie politique et les mobilisations écologistes de la fin des années 1960 à nos jours. Il est l’auteur de « Face à l’effondrement. Militer à l’ombre des catastrophes » (PUF, 2019), de « Bestiaire disparu. Histoire de la dernière grande extinction » (Plume de carotte, 2013) ; et a co-dirigé avec Bruno Villalba l’ouvrage collectif « Sobriété énergétique. Contraintes matérielles, équité sociale et perspectives institutionnelles » (Quae, 2018).

 

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