Nemesis médicale et Le vaccin contre la faim et contre la société industrielle

Posté par elianguesard le 28 avril 2020

http://bellaciao.org/fr/spip.php?article163391

SI Exif

- Rappel de Illich

https://www.monde-diplomatique.fr/1999/03/ILLICH/2855

Un facteur pathogène prédominant L’obsession de la santé parfaite

Dans les pays développés, l’obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science, crée sans cesse de nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l’offre de santé, plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l’infini. Ni vieillesse, ni douleur, ni mort. Oubliant ainsi qu’un tel dégoût de l’art de souffrir est la négation même de la condition humaine. par Ivan Illich

Le Monde diplomatique L’obsession de la santé parfaite ↑

Quand on considère en historien notre médecine, c’est-à-dire la médecine dans le monde occidental, on se tourne inévitablement vers la ville de Bologne, en Italie. C’est dans cette cité que l’ars medendi et curandi s’est séparé, en tant que discipline, de la théologie, de la philosophie et du droit. C’est là que, par le choix d’une petite partie des écrits de Galien (1), le corps de la médecine a établi sa souveraineté sur un territoire distinct de celui d’Aristote ou de Cicéron. C’est à Bologne que la discipline dont le sujet est la douleur, l’angoisse et la mort a été réintégrée dans le domaine de la sagesse ; et que fut dépassée une fragmentation qui n’a jamais été opérée dans le monde islamique, où le titre de Hakim désigne, tout à la fois, le scientifique, le philosophe et le guérisseur.

Bologne, en donnant l’autonomie universitaire au savoir médical et, de plus, en instituant l’autocritique de sa pratique grâce à la création du protomedicato, a jeté les bases d’une entreprise sociale éminemment ambiguë, une institution qui, progressivement, a fait oublier les limites entre lesquelles il convient d’affronter la souffrance plutôt que de l’éliminer, d’accueillir la mort plutôt que de la repousser.

Certes, la tentation de Prométhée (2) s’est présentée tôt à la médecine. Avant même la fondation, en 1119, de l’université de Bologne, des médecins juifs, en Afrique du Nord, contestaient l’effacement des médecins arabes à l’heure fatale. Et il a fallu du temps pour que cette règle disparaisse : encore en 1911, date de la grande réforme des écoles de médecine américaines, on enseignait comment reconnaître la « face hippocratique », les signes qui font savoir au médecin qu’il ne se trouve plus devant un patient, mais devant un mourant.

Ce réalisme appartient au passé. Toutefois, vu l’encombrement par les non- morts grâce aux soins, et vu leur détresse modernisée, il est temps de renoncer à toute guérison de la vieillesse. Par une initiative, on pourrait préparer le retour de la médecine au réalisme qui subordonne la technique à l’art de souffrir et de mourir. Nous pourrions sonner l’alarme pour faire comprendre que l’art de célébrer le présent est paralysé par ce qui est devenu la recherche de la santé parfaite. Du corps physique au corps fiscal

Pour parler de cette « santé » métaphore, deux points doivent être acceptés. Ce n’est pas seulement la notion de santé qui est historique, mais aussi celle de la métaphore. Le premier point devrait être évident. L’essayiste Northrop Frye (3) m’a fait comprendre le second : la métaphore a une portée toute différente chez le Grec, pour qui elle évoque la déesse Hygéia (4), et chez le chrétien primitif, pour qui elle évoque la déesse Hygia, ou chez le chrétien médiéval, qu’elle invite au salut par un seul Créateur et Sauveur crucifié. Mais elle est encore différente en ce qu’elle crée des besoins de soins dans un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science. Dans la mesure où l’on accepte une telle historicité de la métaphore, il convient de se demander si, dans ces dernières années du millénaire, il est encore légitime de parler d’une métaphore sociale.

Et voici ma thèse : vers le milieu du XXe siècle, ce qu’implique la notion d’une « recherche de la santé » avait un sens tout autre que de nos jours. Selon la notion qui s’affirme aujourd’hui, l’être humain qui a besoin de santé est considéré comme un sous-système de la biosphère, un système immunitaire qu’il faut contrôler, régler, optimiser, comme « une vie ». Il n’est plus question de mettre en lumière ce que constitue l’expérience « d’être vivant ». Par sa réduction à une vie, le sujet tombe dans un vide qui l’étouffe. Pour parler de la santé en 1999, il faut comprendre la recherche de la santé comme l’inverse de celle du salut, il faut la comprendre comme une liturgie sociétaire au service d’une idole qui éteint le sujet.

En 1974, j’ai écrit la Némésis médicale (5). Cependant, je n’avais pas choisi la médecine comme thème, mais comme exemple. Avec ce livre, je voulais poursuivre un discours déjà commencé sur les institutions modernes en tant que cérémonies créatrices de mythes, de liturgies sociales célébrant des certitudes. Ainsi j’avais examiné l’école (6), les transports et le logement pour comprendre leurs fonctions latentes et inéluctables : ce qu’ils proclament plutôt que ce qu’ils produisent : le mythe d’Homo educandus, le mythe d’Homo transportandus, enfin celui de l’homme encastré.

J’ai choisi la médecine comme exemple pour illustrer des niveaux distincts de la contre-productivité caractéristique de toutes les institutions de l’après-guerre, de leur paradoxe technique, social et culturel : sur le plan technique, la synergie thérapeutique qui produit de nouvelles maladies ; sur le plan social, le déracinement opéré par le diagnostic qui hante le malade, l’idiot, le vieillard et, de même, celui qui s’éteint lentement. Et, avant tout, sur le plan culturel, la promesse du progrès conduit au refus de la condition humaine et au dégoût de l’art de souffrir.

Je commençais Némésis médicale par ces mots : « L’entreprise médicale menace la santé. » A l’époque, cette affirmation pouvait faire douter du sérieux de l’auteur, mais elle avait aussi le pouvoir de provoquer la stupeur et la rage. Vingt-cinq ans plus tard, je ne pourrais plus reprendre cette phrase à mon compte, et cela pour deux raisons. Les médecins ont perdu le gouvernail de l’état biologique, la barre de la biocratie. Si jamais il y a un praticien parmi les « décideurs », il est là pour légitimer la revendication du système industriel d’améliorer l’état de santé. Et, en outre, cette « santé » n’est plus ressentie. C’est une « santé » paradoxale. « Santé » désigne un optimum cybernétique. La santé se conçoit comme un équilibre entre le macro-système socio-écologique et la population de ses sous-systèmes de type humain. Se soumettant à l’optimisation, le sujet se renie.

Aujourd’hui, je commencerais mon argumentation en disant : « La recherche de la santé est devenue le facteur pathogène prédominant. » Me voilà obligé de faire face à une contre-productivité à laquelle je ne pouvais penser quand j’ai écrit Némésis…

Ce paradoxe devient évident quand on fouille les rapports sur les progrès dans l’état de santé. Il faut les lire bifrons comme un Janus (7) : de l’œil droit, on est accablé par les statistiques de mortalité et de morbidité, dont la baisse est interprétée comme le résultat des prestations médicales ; de l’œil gauche, on ne peut plus éviter les études anthropologiques qui nous donnent les réponses à la question : comment ça va ?

On ne peut plus éviter de voir le contraste entre la santé prétendument objective et la santé subjective. Et qu’observe-t-on ? Plus grande est l’offre de « santé », plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies, et demandent à être garantis contre les risques, alors que, dans les régions prétendument illettrées, les « sous-développés » acceptent sans problème leur condition. Leur réponse à la question : « Comment ça va ? » est : « Ça va bien, vu ma condition, mon âge, mon karma. » Et encore : plus l’offre de la pléthore clinique résulte d’un engagement politique de la population, plus intensément est ressenti le manque de santé. En d’autres termes, l’angoisse mesure le niveau de la modernisation et encore plus celui de la politisation. L’acceptation sociale du diagnostic « objectif » est devenue pathogène au sens subjectif.

Et ce sont précisément les économistes partisans d’une économie sociale orientée par les valeurs de la solidarité qui font du droit égalitaire à la santé un objectif primordial. Logiquement, ils se voient contraints d’accepter des plafonds économiques pour tous les types de soins individuels. C’est chez eux qu’on trouve une interprétation éthique de la redéfinition du pathologique qui s’opère à l’intérieur de la médecine. La redéfinition actuelle de la maladie entraîne, selon le professeur Sajay Samuel, de l’université Bucknell, « une transition du corps physique vers un corps fiscal ». En effet, les critères sélectionnés qui classent tel ou tel cas comme passible de soins clinico-médicaux sont en nombre croissant des paramètres financiers. L’auscultation remplace l’écoute

Le diagnostic, dans une perspective historique, a eu pendant des siècles une fonction éminemment thérapeutique. L’essentiel de la rencontre entre médecin et malade était verbal. Encore au commencement du XVIIIe siècle, la visite médicale était une conversation. Le patient racontait, s’attendant à une écoute privilégiée de la part du médecin ; il savait encore parler de ce qu’il ressentait, un déséquilibre de ses humeurs, une altération de ses flux, une désorientation de ses sens et de terrifiantes coagulations. Quand je lis le journal de tel ou tel médecin de l’âge baroque (XVIe et XVIIe siècles), chaque annotation évoque une tragédie grecque. L’art médical était celui de l’écoute. Il assumait le comportement qu’Aristote, dans sa Poétique, exige du public au théâtre, différant sur ce point de son maître Platon. Aristote est tragique par ses inflexions de voix, sa mélodie, ses gestes, et non pas seulement par les mots. C’est ainsi que le médecin répond mimétiquement au patient. Pour le patient, ce diagnostic mimétique avait une fonction thérapeutique.

Cette résonance disparaît bientôt, l’auscultation remplace l’écoute. L’ordre donné cède la place à l’ordre construit, et cela pas seulement dans la médecine. L’éthique des valeurs déplace celle du bien et du mal, la sécurité du savoir déclasse la vérité. Pour la musique, la consonance écoutée, qui pouvait révéler l’harmonie cosmique, disparaît sous l’effet de l’acoustique, une science qui enseigne comment faire sentir les courbes sinusoïdales dans le médium.

Cette transformation du médecin qui écoute une plainte en médecin qui attribue une pathologie arrive à son point culminant après 1945. On pousse le patient à se regarder à travers la grille médicale, à se soumettre à une autopsie dans le sens littéral de ce mot : à se voir de ses propres yeux. Par cette auto-visualisation, il renonce à se sentir. Les radiographies, les tomographies et même l’échographie des années 70 l’aident à s’identifier aux planches anatomiques pendues, dans son enfance, aux murs des classes. La visite médicale sert ainsi à la désincarnation de l’ego.

Il serait impossible de procéder à l’analyse de la santé et de la maladie en tant que métaphores sociales, à l’approche de l’an 2000, sans comprendre que cette auto- abstraction imaginaire par le rituel médical appartient, elle aussi, au passé. Le diagnostic ne donne plus une image qui se veut réaliste, mais un enchevêtrement de courbes de probabilités organisées en profil.

Le diagnostic ne s’adresse plus au sens de la vue. Désormais, il exige du patient un froid calcul. Dans leur majorité, les éléments du diagnostic ne mesurent plus cet individu concret ; chaque observation place son cas dans une « population » différente et indique une éventualité sans pouvoir désigner le sujet. La médecine s’est mise hors d’état de choisir le bien pour un patient concret. Pour décider des services qu’on lui rendra, elle oblige le diagnostiqué à jouer son sort au poker.

Je prends comme exemple la consultation génétique prénatale étudiée à fond par une collègue, la chercheuse Silja Samerski, de l’université de Tübingen. Je n’aurais pas cru ce qui s’y passe, d’après l’étude de douzaines de protocoles, dans ces consultations auxquelles des catégories de femmes sont soumises en Allemagne. Ces consultations sont faites par un médecin nanti de quatre années de spécialisation en génétique. Il s’abstient rigoureusement de toute opinion pour éviter le destin d’un docteur de Tübingen, condamné, en 1997, par la Cour suprême, à subvenir à vie à l’entretien d’un enfant malformé : il avait suggéré à la future mère que la probabilité d’une telle anormalité n’était pas grande, au lieu de se borner à en chiffrer le risque.

Dans ces entretiens, on passe de l’information sur la fécondation et d’un résumé des lois de Mendel (8) à l’établissement d’un arbre génético-héraldique pour arriver à l’inventaire des dangers et à une promenade à travers un jardin de « monstruosités ». Chaque fois que la femme demande si cela pourrait lui arriver, le médecin lui répond : « Madame, avec certitude cela non plus nous ne pouvons pas l’exclure. » Mais, avec certitude, une telle réponse laisse des traces. Cette cérémonie a un effet symbolique inéluctable : elle contraint la femme enceinte à prendre une « décision » en s’identifiant elle-même et son enfant à venir avec une configuration de probabilités.

Ce n’est pas de la décision pour ou contre la continuation de son état de grossesse que je parle, mais de l’obligation de la femme à s’identifier elle-même, et aussi son fruit, avec une « probabilité ». D’identifier son choix avec un billet de loterie. On la contraint ainsi à un oxymoron (9) de décision, un choix qui se prétend humain alors qu’il l’encastre dans l’inhumain numérique. Nous voici en face non plus d’une désincarnation de l’ego mais de la négation de l’unicité du sujet, de l’absurdité à se risquer comme système, comme un modèle actuaire. Le consultant devient psychopompe (10) dans une liturgie d’initiation au tout-statistique. Et tout cela à la « poursuite de la santé ».

A ce point, il devient impossible de traiter de la santé en tant que métaphore. Les métaphores sont des trajets d’une rive sémantique à l’autre. Par nature, elles boitent. Mais, par essence, elles jettent une lumière sur le point de départ de la traversée. Ce ne peut plus être le cas quand la santé est conçue comme l’optimisation d’un risque. Le gouffre qui existe entre le somatique et le mathématique ne l’admet pas. Le point de départ ne tolère ni la chair ni l’ego. La poursuite de la santé les dissout tous deux. Comment peut-on encore donner corps à la peur quand on est privé de la chair ? Comment éviter de tomber dans une dérive de décisions suicidaires ? Faisons une prière : « Ne nous laissez point succomber au diagnostic, mais délivrez-nous des maux de la santé. »

Ivan Illich

Essayiste ; auteur, entre autres, de Libérer l’avenir, Seuil, Paris, 1971. Lire aussi David Cayley, Entretiens avec Ivan Illich, Bellarmin, Saint-Laurent, Québec, 1996. Ivan Illich est décédé en 2002.

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- Rappel du documentaire visible jusqu’au 30 avril :

https://www.arte.tv/fr/videos/061650-000-A/l-oms-dans-les-griffes-des-lobbyistes/

Sous-financée, dépendante de donateurs privés dont Bill Gates, l’OMS peut-elle encore assurer ses missions au service de la santé publique ? Une solide investigation sur les conflits d’intérêts qui entravent son efficacité.

Pandémies, grippes virulentes ou maladies consécutives à un accident nucléaire : l’OMS (Organisation mondiale de la santé) doit intervenir sur tous les fronts de la planète pour prévenir et guérir. Mais cette institution de l’ONU, créée en 1948, dispose-t-elle encore des moyens suffisants pour assurer ses missions, au-delà de ses succès incontestables, en matière de vaccination notamment ? Financée, dans les années 1970, à 80 % par les contributions de ses États membres et à 20 % par des entreprises et des donateurs privés, elle voit aujourd’hui cette proportion s’inverser, alors que le tout-puissant Bill Gates participe de plus en plus au financement de l’OMS par le biais de sa fondation. Les faits s’accumulent : complaisance troublante envers le glyphosate – molécule active du Roundup cher à Monsanto –, que l’OMS a déclaré sans danger en dépit des victimes de l’herbicide, aveuglement face aux conséquences de la pollution liée aux compagnies pétrolières en Afrique, minoration des bilans humains des catastrophes nucléaires, de Tchernobyl à Fukushima, et des désastres de l’utilisation de munitions à uranium appauvri en Irak ou dans les Balkans. L’indépendance de l’organisation est compromise tout à la fois par l’influence des lobbies industriels – dont celle des laboratoires pharmaceutiques – et par les intérêts de ses États membres. L’institution de Genève, qui avait sous-estimé la menace Ebola (plus de onze mille morts), est de surcroît accusée de gabegie et de négligence vis-à-vis des maladies tropicales, au profit de marchés plus juteux.

Privée d’autonomie

Entre analyse d’experts, détracteurs et défenseurs, langue de bois de son porte-parole Gregory Hartl et reportages sur le terrain, cette enquête livre une édifiante radiographie de l’OMS. Sans sombrer dans le réquisitoire, les auteurs dressent le portrait d’une structure fragilisée, soumise à de multiples conflits d’intérêts et étrangement liée à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) – avec laquelle elle a signé une convention… Menée avec rigueur, une ambitieuse investigation qui montre combien les intérêts privés dominent désormais les enjeux de santé publique. Passionnant et glaçant.

Réalisation : Jutta Pinzler, Tatjana Mischke

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Nigéria ; dans le livre de Jean Ziegler, « La Haine de l’Occident » il y un chapitre entier dédié au Nigéria ; toutes les compagnies pétrolières y sont représentées, à sucer le sang de la terre africaine, entre autre destruction. Jyp

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Fanon, côté cœur, côté sève, Chamoiseau: Le virus a tout bouleversé

Posté par elianguesard le 27 avril 2020

AuNomdupeupleF

 

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2012/01/05/fanon-cote-coeur-cote-seve/

Fanon, côté cœur, côté sève

Il faut recommencer Fanon au point exact où l’on a tendance à l’arrêter. Son œuvre ne s’arrête pas à l’effondrement colonialiste, avec quelques lumières sur l’ère des indépendances et du post-colonialisme. C’est justement à partir de ces frontières-là que sa pensée s’ouvre, et qu’elle nous offre, sinon le seul Fanon qui vaille, mais le plus riche de tous : celui qui est en devenir.

Je ne crois pas aux vérités de lectures et d’interprétation, je crois à la richesse des « expériences », en ce que l’expérience déserte toute Vérité, laquelle ne fait que figer les choses en dehors du réel. L’expérience personnelle — ce que l’on fait de ce que la vie nous réserve — nous instruit des tremblements d’une conscience individuelle : une conscience solitaire (mais solidaire) qui cherche sa voie dans l’imprévisible et l’impensable du monde. C’est tout ce que nous pouvons transmettre : notre propre expérience.

Dans mes rencontres avec Fanon – cette expérience – je distingue quatre niveaux.

1 – D’abord, le choc d’une langue, ou plus exactement d’un langage. Un sens prodigieux de la formule. Une électricité du verbe. Des séquences langagières étonnantes qui vous dévoilent (avec l’ampleur totale des foudres), des perceptions inattendues de vous-même et du monde. De fait, il existe avant tout chez Fanon, la magistrale mobilisation d’une connaissance poétique : d’une aptitude à inventorier le réel où le plus décisif est livré par les secousses de l’intuition, les orages de la vision, les impatiences de l’éclair et de la fulgurance. J’ai toujours perçu à quel point il était habité par le verbe et par la rhétorique césairienne, et combien ce qui faisait sa force – et la force de ce qu’il nous disait – relevait de ces transmutations de l’imaginaire dont seule est capable la puissance littéraire. Nous avons ici, la plus exacte définition du poète : un homme dont le verbe à lui seul est action sur la matière du monde. Chez Fanon, cette étonnante capacité a pu atteindre son corps, ses muscles, et ses actions les plus concrètes. Il fut le plus « agissant » de nos nombreux poètes.

2 – C’est sur cela que se fonde le deuxième niveau de mon expérience fanonienne. Son langage électrique comblait mes absolus anticolonialistes de l’époque, mes cris et mes colères tournés vers l’extérieur. Mais ce qu’il disait me renvoyait à la ruine intérieure qui s’était constituée en chacun d’entre nous, et qui faisait qu’une bonne part du dominateur était alors, et avant tout, installée en nous-mêmes. Nous pensions que la Bête était en dehors, Fanon nous expliquait qu’elle était largement en dedans, et que c’est du dedans qu’elle nous déterminait — comme un soleil noir qui vivrait dans nos ombres inconscientes, et qui par ces ombres inconscientes, constituerait l’assise perverse, aliénée, aliénante, de nos fragiles lucidités. Dans Peau noire, masques blancs, il y a déjà la déroute des indépendances à venir, une anticipation de cette décolonisation formelle qui n’allait rien modifier du fait fondamental. Ce fait fondamental n’était pas seulement la mise en lumière d’un masque blanc sur une peau noire, ou d’une peau noire sur un imaginaire blanc – il était surtout de signifier que dans la rencontre, ou plutôt dans le choc entre colonisateurs et colonisés, il ne s’était pas seulement produit des génocides, des violences, des aliénations irrémédiables, mais que s’étaient mis en branle des processus anthropologiques nouveaux. Ces processus transposaient une fois pour toutes le champ de bataille le plus décisif vers les ravines insoupçonnées et agissantes de chacun de nos imaginaires.

Sortir des vieux marqueurs identitaires

Au-delà des questions d’aliénation primaire, Peau noire, masques blancs nous signifiait que le rapport entre les cultures, les civilisations, les élaborations identitaires collectives ou individuelles, étaient entrées dans des modalités qui allaient invalider les vieux marqueurs identitaires que sont la peau, la langue, le dieu que l’on vénère, la terre ou l’on est né. Les « masques blancs » (l’infini des individuations, et de leurs « expériences », confrontées à la globalisation occidentale du monde, et aux créolisations imprévisibles qui en découleront) nous symbolisait déjà un vertige conceptuel que nous commençons à peine à explorer. Bien entendu, à cette époque de ma rencontre avec Fanon, je m’étais contenté, comme nous tous, d’essayer d’arracher le « masque blanc » basique qui m’oblitérait l’âme. En exaltant ma négritude, j’ai bien souvent eu le sentiment d’y parvenir, par le recours à un masque noir, plus pertinent, surtout plus rassurant, mais ce nouveau masque, tout aussi basique, ne faisait que voiler l’abîme déjà ouvert d’une autre complexité.

3 – Au troisième niveau, avec Les damnés de la terre, s’élabore l’ouverture non plus seulement sur les ombres intérieures, mais sur les puissances invisibles de l’extérieur dominateur : sur tout l’invisible de la domination occidentale, tous les mécanismes secrets qui, au-delà du fusil ou de la chicote, nous maintenaient dans une surdétermination capable d’absorber sans encombre nos combats les plus immédiats et nos luttes les plus étroitement rebelles. Il fallait se battre bien sûr (avec toute la violence refondatrice que Fanon déclarait nécessaire), mais il fallait se battre aussi et surtout avec toute la radicalité qu’il dévoilait indispensable.

On a beaucoup parlé de la violence de Fanon, de sa célébration de la violence refondatrice. Mais ce qu’il y a de plus violent chez lui, c’est sa radicalité. La radicalité n’est que l’exigence d’une analyse autonome, totale, éperdue, de ce que nous devons affronter, du réel dans lequel nous devons exister, et du souci de comprendre les forces systémiques qui œuvraient (et qui œuvrent encore) entre le projet capitaliste occidental et le reste du monde. La radicalité est ce qui remet tout en question, et qui recherche sans cesse les questions essentielles, et qui les pose sans cesse. La radicalité est le seul moyen d’éviter que toute lucidité ne soit stérile, ou que le soleil des indépendances n’échoue dans une autre dépendance, la pire de toutes, celle qui se croit libre dessous un hymne national, un drapeau, des frontières, une fièvre nationaliste. Son livre, Les damnés de la terre nous disait, et nous dit encore : attention, les exigences qui s’imposent à notre élan vers plus d’humanité sont plus subtiles et plus complexes qu’une seule décolonisation, et que toute action ne vaut qu’en ce qu’elle est, même en tremblant, puissamment radicale.

L’arbre relationnel de Fanon

4 – Enfin, mon Frantz Fanon : celui du dépassement. Il est évident qu’il a su deviner tous les pièges des réactions primaires et des urgences aveugles. Il s’est écarté du masque noir. Il s’est écarté de la simple rébellion. Il s’est écarté de la haine et de la rancœur. Il n’a jamais été esclave de l’esclavage. Il n’a jamais été dupe de cette décolonisation qui ne décolonisait pas le colonisateur. Et il a toujours eu l’intuition qu’un colonisé décolonisé ne suffisait pas à faire un homme — un homme qu’il appelait d’emblée à être neuf, à être nouveau, à être total. Et quand il demande à son corps de demeurer un homme qui toujours questionne et se questionne, c’est qu’il ne s’agissait pas pour lui de s’installer dans les fictions d’un post-colonialisme. Il avait deviné que le colonialisme, ses faits et ses méfaits, n’étaient qu’une poussière dans le vaste et très profond séisme qui allait dramatiquement relier les peuples, les peaux, les cultures, les civilisations et leurs histoires, dans une irréversible marée d’entremêlements, de chocs génériques, d’abîmes génésiques, et donc de relations.

Et je me souviens de ce «  nous autres algériens » qu’il employait en s’adressant au monde, je me souviens aussi du nom arabe qui avait remplacé le sien dans ses articles et ses diatribes. Cela ne voulait pas dire, comme je l’ai cru, qu’il nous avait abandonnés, nous les bâtards antillais, nous les peuples composites, nous qui étions très difficiles à définir car surgis de la colonisation, dans la colonisation. Cela ne voulait pas dire qu’il s’était réfugié (comme je l’ai pensé en d’autres temps), dans une identité atavique plus lisible, porteuse de plus de certitudes, et donc plus confortable. Je pense maintenant que cela signifiait que « quelque chose » s’était ouvert en lui. Et ce « quelque chose » n’était rien d’autre que cet arbre que nous devrions tous aujourd’hui tenter de découvrir en nous.

Je veux parler de l’arbre relationnel.

L’ancien arbre généalogique nous cantonnait dans les branches et les feuilles d’une lignée intangible d’ancêtres, de traditions, de genèses et de cosmogonies monolithiques. Il nous immobilisait sur le pieu d’une racine unique qui nous plantait dans une seule terre natale. L’arbre relationnel lui, nous déploie sur un treillis des racines, des rhizomes, qui au gré de nos errances, ou de nos « expériences », nous offrent plusieurs terres natales. Le rhizome est l’instance d’un devenir incessant. Dès lors, l’arbre relationnel nous autorise à choisir la terre natale qui nous convient le mieux, et même à en changer si notre relation aux fluidités du monde se retrouve à changer. Les branches et les feuillages de l’arbre relationnel sont une constellation de dieux, de langues, de lieux, de pays, de facettes culturelles, d’éclats de civilisations, d’aveuglements individuels et de lucidités toute personnelles, et tout cela est ouvert sur le vertige d’un monde globalisé et explosé continûment en nous.

Phénomène que Glissant appelait « le Tout-Monde ».

Dans l’arbre relationnel de Fanon, il y avait l’homme nouveau, l’homme neuf, l’homme total vibrant aux harmonies cosmiques qu’il appelait de ses vœux, et qui n’est rien d’autre à mon sens que l’homme de la Relation. Dans le bruissement d’appartenances et de diversités qui constituent le feuillage de son arbre, il y a deux petites feuilles, éloignées l’une de l’autre, mais qui frémissent l’une vers l’autre avec intensité.

Deux petites feuilles : une côté cœur, une côté sève.

Côté cœur, il y a l’Algérie, là où il a voulu être enterré ; et côté sève, je vois la Martinique. Mais c’est sans doute l’inverse … il se peut même qu’elles soient toutes les deux placées du côté cœur… nul ne le saura jamais … et c’est tant mieux car ce détail n’a aucune importance quand il s’agit d’un homme de Relation.

Patrick Chamoiseau

Discours prononcé en hommage à Frantz Fanon (1925-1961 : voir sur Wikipédia) au congrès international d’addictologie, à Fort de France le 24 octobre 2001 ; publié le 6 décembre 2011 sur France-Antilles Martinique, et sur La tribune des Antilles, le 11 décembre 2011 ; publié dans le journal Le Monde sous le titre « Frantz Fanon, côté sève », les dimanche 11-lundi 12 décembre 2011

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https://www.humanite.fr/patrick-chamoiseau-le-virus-tout-bouleverse-mais-nos-imaginaires-sont-restes-pour-ainsi-dire-sideres ou https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/04/25/patrick-chamoiseau-le-virus-a-tout-bouleverse-mais-nos-imaginaires-sont-restes-pour-ainsi-dire-sideres/

Patrick Chamoiseau : « Le virus a tout bouleversé, mais nos imaginaires sont restés pour ainsi dire sidérés »

Avec l’aimable autorisation de l’auteur

Entretien. Confiné à Paris, loin de la Martinique, l’écrivain nous fait part de ses réflexions sur « l’embâcle et la débâcle » consécutives à la pandémie et au saccage de l’intérêt général. Souhaitant un « après » véritable, craignant le « non-événement », Patrick Chamoiseau en appelle à une mise « en relation de nos individuations questionnantes, solitaires et solidaires » pour vaincre le néolibéralisme, « véritable virus contre lequel nous n’avons pas encore trouvé de traitement ».

Né en 1953 à Fort-de-France, en Martinique, Patrick Chamoiseau est l’auteur de nombreux romans et essais, maintes fois primés, dont Texaco, pour lequel il a obtenu le prix Goncourt, en 1992. Il est par ailleurs le nouveau titulaire de la chaire d’écrivain en résidence de Sciences-Po.

Comment vivez-vous cette situation inédite ?

Patrick Chamoiseau. Je suis assez contemplatif et immobile, avec tant de lectures, de besognes et d’écritures en retard que cela ne me pose pas de problème particulier. En revanche, je rumine tous les jours sur l’emprise mondiale du néolibéralisme, et comment cette emprise fait montre partout des mêmes imprévoyances, d’une même aptitude à saccager l’intérêt général, le bien commun, ou simplement l’humaine condition. Donc, je ne me demande pas quand ce confinement s’arrêtera, mais plutôt où se trouve la sortie véritable de ce cauchemar planétaire ? On sera forcés de s’accommoder d’une manière ou d’une autre au virus. Mais, pour la survie de cette planète et celle de notre espèce, on est sommés de trouver au plus vite comment se débarrasser du capitalisme et de sa fermentation néolibérale…

Souffrez-vous de l’isolement ?

Patrick Chamoiseau. Rien de changé fondamentalement. Les situations d’écriture sont des situations de confinement en soi, mais ce « confinement » est volontaire et créatif : ce n’est pas un isolement, c’est une solitude. Je vis pleinement ce paradoxe qui ramène tout confinement à une possibilité de construire sa solitude. La solitude est une lente élaboration de soi, laquelle autorise une relation sensible à l’ailleurs et au mouvement du monde. La haute solitude, c’est à la fois une étendue et une profondeur.

Comment analysez-vous la situation à l’échelle collective ?

Patrick Chamoiseau. De fait, comme l’a bien souligné le philosophe Abdennour Bidar, ce « confinement sanitaire » a éjecté la plupart d’entre nous d’un vaste confinement invisible : celui d’une domination de nos imaginaires par le dogme néolibéral. Nous n’avons pas été éjectés du contact avec les autres ou de la vie, mais des mécaniques du boulot-dodo-boulot, des compulsions consuméristes, de la course aux loisirs névrotiques, au driving du Caddie, aux grenouillages corporatistes… Une existence sans idéal, sans engagement, sans rien qui dépasse ses propres étroitesses. Cette passion sans ailes a fini par creuser un immense vide à l’intérieur de chacun d’entre nous. Dès lors, de par le monde, en plus d’une immersion dans des réduits de pauvreté et de misère matérielles, des millions de couples se découvrent invivables et morts depuis longtemps. Des familles se révèlent à elles-mêmes incapables de faire famille avec des enfants qui leur apparaissent, au mieux comme des étrangers, au pire comme des monstres. Et quand ces enfants sont des anges, des millions de personnes ne savent plus comment faire-parents, vivre-avec, rire-avec, œuvrer-avec tout simplement, sans permissivité démissionnaire ou fuite dans la consommation compulsive de loisirs… Tout cela ne serait pas perçu dans le « confinement à l’air libre » du néolibéralisme. Dans l’actuel « confinement sanitaire », qui est de fait un « déconfinement-politique-et-humain », et malgré la pédagogie des psychologues et psychiatres de médias, notre vacuité nous devient perceptible de manière plus ou moins douloureuse, plus ou moins obscure. Ce qui peut laisser craindre le pire…

Quel serait le pire ?

Patrick Chamoiseau. Peut-être le non-événement. Ce déconfinement-politique-et-humain est paradoxalement pour nous angoissant. Il risque de susciter un immense retour-sauve-qui-peut-général vers la cage anesthésiante du système dominant, comme dans un moment libérateur. Là encore, le néolibéralisme risque de se retrouver triomphant en distribuant une myriade d’aides sociales pour dégripper son économie et l’aider à sortir (non pas d’une crise interne) mais de sa mise volontaire sous coma artificiel. Pourtant, nos réclusions perçoivent bien comment le bien commun, les services publics, l’État protecteur, le souci du plus faible, ont été sacrifiés sur l’autel de l’optimisation des profits. On compte les morts et on se voit mourir. Sur le porche des hôpitaux, on trie entre la souffrance-qui-peut et la souffrance-qui-risque-de-ne-pas-pouvoir. On guette des descentes de graphiques. On euthanasie les grandes personnes dans des mouroirs scellés… Des pulsions superficielles nous viennent, on écrit, on proclame, on fait journal, on se persuade qu’une aurore est à nos portes, que les assassins d’aube seront cette fois-ci laminés et vaincus… Hélas, les assassins d’aube risquent de ne pas avoir à sortir leurs coutelas : le virus a tout bouleversé, mais nos imaginaires sont restés pour ainsi dire sidérés : sans « révolution », ni « ré-évolution », juste en attente du top départ pour le déconfinement…

Comment espérer un avenir rénové ?

Patrick Chamoiseau. C’est cela qui me préoccupe vraiment. Je pense aux étranges vers d’Aimé Césaire : « Les rêves échoués desséchés font au ras de la gueule des rivières/de formidables tas d’ossements muets/les espoirs trop rapides rampent scrupuleusement/en serpents apprivoisés… », etc. Ces rêves échoués, ces utopies desséchées, ces espoirs trop rapides et finalement apprivoisés dont parle Césaire au moment de sa douloureuse vieillesse sont pour moi toutes ces idées humanistes et justes, tous ces diagnostics portés sur le capitalisme, toutes ces alternatives possibles au néolibéralisme, toutes les listes minutieuses des voies du changement, de notre rapport au vivant, des recettes pour sauver la planète, redéfinir nos humanismes, respecter le vivant, se changer soi-même avant de pouvoir changer le monde, etc. Tout cela, nos intellects scintillants l’ont déjà formulé. J’ai moi-même écrit de nombreux manifestes. Tout cela nous a été ressorti en masse par les médias durant ce confinement-déconfinement. On est heureux de les entendre, et on s’enivre d’avance d’une fin du néolibéralisme et d’une remise en question radicale du capitalisme… Seulement, ce que l’histoire nous a montré, c’est que ces fulgurances prophétiques si justes et si précieuses se sont seulement accumulées au long des fleuves, rivières et ruisseaux de nos imaginaires. Elles ont fini par constituer des embâcles que nos imaginaires se sont toujours évertués à contourner. Je l’ai vu en 2009 en Martinique, on l’a vu ici avec les Nuits debout ou les gilets jaunes… Notre problème n’est donc pas d’alimenter l’embâcle, comme on le ferait d’un « culte désaffecté », mais de trouver comment l’habiter dans une débâcle qui nous aiderait à concrétiser un « après » véritable. Comment concrétiser ce que nous avons déjà pensé ? Comment en faire un actif partagé ? C’est le plus difficile à régler, cela ne peut plus être différé, et c’est cela qui à présent nous engorge.

Que faire ?

Patrick Chamoiseau. Vivre la question, peut-être. C’est en l’habitant obstinément qu’on peut envisager de défaire l’embâcle, d’organiser la débâcle génésique de toutes nos pensées et utopies triomphales. Conserver leur principe actif en nous sans la dose de triomphe illusoire. Rappelons-nous ces vers de Césaire :« J’habite l’embâcle, j’habite la débâcle, j’habite le pan d’un grand désastre ! » Ne pas s’enfermer dans une pensée de système ou système à penser des réponses, mais s’installer dans une lucidité qui fait blessure-rapprochée-du-soleil, à la manière de René Char. Une lucidité questionnante dont l’inconfort stimule nos imaginations, et rend désirables de vraies accroches aux utopies, aux possibles, aux ferveurs restés noués dessous nos énergies. Habiter cet impossible sans grand récit, vivre la question comme un indépassable qu’il faut à tout prix dépasser, l’éprouver ainsi, au difficile, sans enthousiasme théâtral, dans un devenir-moléculaire, juvénile, placide et obstiné comme l’aurait aimé Deleuze ; ne pas craindre, cette désespérance peut servir d’écrin à l’espoir-sans-contraire : ce « décidé-malgré-tout » capable de nous mettre en mouvement contre la gloire du désastre. C’est la tâche d’une haute politique. Sans pathos, réquisitoire ou accusation, avec juste un essaim des possibles et d’images vibrantes. Quand je dis « politique », l’image qui me trotte dans la tête n’est pas celle d’un art du « vivre-ensemble », mais bien du « vivre-en-relation de nos individualités questionnantes, solitaires et solidaires ». La relation comme l’entendait Glissant est une solidarité interactive. Elle demande que chacune de ses composantes accède à un accomplissement optimal… sinon pas de relation !

Comment envisager des individualités solidaires sans individualisme ?

Patrick Chamoiseau. En soignant l’individuation. L’individualisme est une perversion exacerbée par le néolibéralisme. L’individuation, c’est le soin porté à chacun par lui-même et par les autres. C’est donc la possibilité pour chacun de vivre en responsable les questions de prime abord indépassables, et avec elles de s’accomplir en tant que personne. L’individu néolibéral est isolé, même évidé, il n’a plus de questions sinon celle de sa précarité grandissante. La personne en relation est solitaire et solidaire, et donc pleine de questions à vivre, pleine du souci de soi dans le souci de l’intérêt général. Elle clarifie en elle ce qu’elle veut, ce qu’elle ne veut plus, ce qui l’empêche de s’en débarrasser. Elle fixe sans cligner des yeux ses propres impossibles. Elle identifie jour après jour ce qui est essentiel et ce qu’elle devrait être capable d’abandonner. Quand elle ne sait pas répondre, elle regarde la question, elle en fait une vision. Elle est politique au sens noble, ce sens inconnu du néolibéralisme ! … Il nous faudra aussi faire vision du fait que cette personne devra se surmonter elle-même dans quatre « devenirs » déterminants, au sens où l’entendait Deleuze : « devenir-nature », du fait de la crise bioécologique ; « devenir-urbain », écosystème aujourd’hui incontournable ; « devenir-numérique » avec le risque redoutable du fascisme digital et de l’intelligence artificielle ; et « devenir-cosmique », où s’activent les forces qui vont conditionner à terme notre survie planétaire. Le « devenir » n’est pas une réponse ni un chemin, c’est un mouvement de soi qui s’accomplit dans un mouvement d’ensemble. Ce qui aura réussi notre mise en mouvement personnel sera la clé offerte à la mise en mouvement de tous. Et je suis persuadé que le moindre mouvement de chacun pourra offrir suffisamment de résonances pour induire la mise-en-mouvement de tous.

Quelles leçons y aura-t-il à tirer du désastre ?

Patrick Chamoiseau. Juste de se rappeler que les systèmes sont plus fragiles que les poétiques, que les civilisations le sont encore plus, mais que le néolibéralisme, lui, n’est pas un système, ni une civilisation, mais un « blob » de voracités proliférantes, animées par l’idée du profit maximal, aveugle et écocide ! C’est pourquoi il est protéiforme, capable de muter de manière transversale dans presque toutes les situations. C’est lui le véritable virus contre lequel nous n’avons pas encore trouvé de traitement, ni dégagé de vaccin, et face auquel notre imaginaire ne dispose pas, hélas, du bouclier d’anticorps utiles à sa disparition.

Savez-vous comment cela se passe à la Martinique ?

Patrick Chamoiseau. Je suis de loin ce qui se passe dans la Caraïbe et à la Martinique car j’étais à Paris lorsque le confinement a été décidé. C’est du souci. Les incuries du néolibéralisme sont démultipliées par un cadre colonial archaïque que nous n’avons pas encore réussi à dépasser. Notre lutte contre le « cadre archaïque » nous fait oublier que l’ennemi de tout « devenir » est le néolibéralisme. Qu’il faut penser non plus en termes d’indépendance, ni de République-une-et-indivisible, mais de « République unie », là où des peuples responsables gèrent en égale dignité leurs interdépendances.

Entretien réalisé par Muriel Steinmetz

Publié antérieurement dans l’Humanité


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Publié dans littéradure | Pas de Commentaire »

La forêt de Yablokov brûle encore comme chaque année

Posté par elianguesard le 23 avril 2020

GeneveOMSseul

 

 

Il faudra aussi fabriquer d’autres types de masques

 

 

 

La forêt de Yablokov brûle encore comme chaque année

http://elianguesard.l.e.f.unblog.fr/files/2017/01/la-foret-de-yablokov.pdf 12

 

Le nuage de Tchernobyl revient comme à chaque incendie

Le masque, il faut changer de masque contre le covid, prendre celui contre les poussières radioactives.

 

 

La contamination est partout, c’est la rançon du « progrès » tant que « le niveau de vie n’est pas négociable » et « si à 50 ans on a pas eu un cancer ou leucémie, c’est qu’on a raté sa vie »

 

- Il y a la contamination venant de Fukushima (formation de nuages radioactifs venant de l’évaporation de l’océan pacifique contaminé continuellement par les rejets de Fukushima Daichi (CF L’incendie radioactif qui cache la forêt:
http://www.fukushima-blog.com/2018/08/incendies-en-californie-et-radiations-nucleaires.html

- Et tous les autres sites en permanence.

 

- Au forum organisé par IWHO en 2014 http://independentwho.org/fr/2014/12/05/forum-2014-effets-genetiques/ voir les ouvrages sur http://independentwho.org/fr/livres/

dont « Actes du forum sur les Effets Génétiques des Rayonnements Ionisants »

(Collectif IndependentWHO – Santé et Nucléaire Octobre 2015 ): http://independentwho.org/media/Documents_Autres/Actes_forum_IW_november2014_French_01.pdf

 

 

Tim Mousseau (et Anders Møller), mentionne que la décomposition de l’humus, du bois mort est ralentie en zone contaminée [https://www.livescience.com/44318-chernobyl-trees-barely-decomposed.html], laissant s’accumuler des quantités plus importantes de bois sec. et multipliant les risques d’incendie et provoquant à nouveau cette distribution automatique et générale de contamination radioactive à chaque incendie.

C’est sans fin et la contamination radioactive est encore occultée. En 1986 les mesures de protection élémentaire de la population n’ont pas été prise en France. Pour tout ces crimes d’État, c’est toujours l’imprescriptible de Vladimir Jankélévitch. http://www.jankelevitch.fr/

https://www.youtube.com/watch?v=xjUNlvp8Ejs « la France pétainiste » d’hier à aujourd’hui, les bourgeois toujours pas inquiétés.

 

- Autres articles du feu autour de Tchernobyl sur

https://savoie-antinucleaire.fr/2020/04/05/lukraine-lutte-contre-un-feu-de-foret-dans-la-zone-dexclusion-de-tchernobyl/

 

https://savoie-antinucleaire.fr/2020/04/07/la-superficie-de-lincendie-pres-de-la-centrale-nucleaire-de-tchernobyl-a-triple-en-24h-video/

 

https://www.criirad.org/actualites/dossier2020/2020-04-08-CP_Incendies_Tchernobyl.pdf

 

 

https://savoie-antinucleaire.fr/2020/04/04/la-france-frappee-de-plein-fouet-une-catastrophe-peut-en-cacher-une-autre/

 

« Gouverner c’est prévoir ». De cela aussi il faudra tirer les enseignements.

http://www.fukushima-blog.com/2020/04/virus-et-radioactivite-prenons-le-temps-de-comparer.html

 

La Forêt de Yablokov actua

 

https://aipri.blogspot.com/2020/04/le-plutonium-en-feu-dans-la-zone.html

 

mercredi 22 avril 2020

Le plutonium en feu dans la zone d’exclusion de Tchernobyl

 

Le confinement des populations est venu cette année à point nommé. Du 5 au 19 avril, Tchernobyl a en effet entamé avant date les festivités pour l’heureux anniversaire de son explosion sur-critique prompt en propageant de nombreux incendies de prairies et de forêts le long de la trajectoire de la plus dense trainée de plutonium de sa réserve radiologique interdite.   Plusieurs dizaines de milliers d’hectares ont çà et là flambé comme de la paille jusqu’aux portes de la centrale. Les feux de surface maintenant repus couvent certainement encore dans ce sol de tourbe densément saupoudré de particules radioactives pyrophores d’uranium et de transuraniens toujours prêtes à l’ignition. 

 

Les 3 millions d’habitants de Kiev ont littéralement étouffé sous les épaisses fumées qui ont obscurci le ciel de la capitale et saturé l’air de poussières fines. Les citadins se sont à nouveau là contaminés tout autant que les villageois qui vivent au pourtour de la zone d’exclusion. Un lourd bilan sanitaire, que des incapables à vie courte s’emploient déjà à nier, est hélas à prévoir au cours des prochaines décennies. Si les vents dominants Ouest-Est qui ont soufflés durant la même période ont, semble-t-il, épargné l’Europe de l’Ouest du gros de la vague radioactive, celle-ci en subit néanmoins la contamination plutonigène retardée convoyée par la circumnavigation nuageuse autour de l’hémisphère nord. Ne doutons pas un instant que des articles scientifiques rédigés par des experts en radioprotection différée nous le ferons savoir d’ici un an lorsqu’il sera trop tard. 

 

Nous sommes peut-être là en présence de la plus grave excursion radiotoxique jamais survenue depuis la catastrophe de 1986. C’est en tout cas ce que laisse craindre la confrontation de la carte des dépôts locaux de plutonium avec celle des incendies récents. Car cette fois-ci les feux ont progressé dans la partie la plus densément contaminée en plutonium de la zone interdite. Justement là où il y a jusqu’à 1000 KBq/m2 de plutonium. A eux seuls les calculs d’excursion plutonigène qui découlent ne laissent pas d’inquiéter même s’ils négligent l’effluence concomitante d’autres radiotoxiques tels que le césium, le strontium et l’américium, même s’ils ne prennent en compte que le foyer qui s’est développé devant la centrale et que montre ici la photographie de l’ESA. (Pour compléter le travail, il faudrait un instrument de radioprotection et d’alerte civile rapide qui hélas semble ne pas exister. Il faudrait une sorte de « google maps » électronique des dépôts de la zone interdite sur laquelle aisément localiser et mesurer toutes les aires incendiées chaque fois que nécessaire.)

*****

Par prudence nous avons ici admis, d’une part, que le plutonium 238 participe à l’activité mentionnée alors que les cartes de dépôt ne signalent explicitement que les isotopes 239 et 240 et, d’autre part, nous avons considéré une activité totale moyenne de ces 3 radioéléments de 700 mille Bq/m2 de l’aire étudiée dans le premier scénario et de « seulement » 100 mille Bq/mdans le second scénario.

 

Scénario 1

 

La combustion de 6500 hectares sur un territoire marqué en plutonium à 7 GBq/ha (700 KBq/m2, 189,19 mCi/ha) pour un inventaire surfacique total de 45,5 TBq (1,23 KCi) comportant 7,7 TBq de Pu238 -12,10 gr-, 14,94 TBq de Pu239 -6,59 kg- et 22,86 TBq de Pu240 -2,72 kg-, emporte une effluence radiotoxique située entre 1% et 10% de ce dépôt radioactif, soit de 455 GBq (12,3 Ci pour 93,2 gr au total des 3 radioéléments) à 4,55 TBq (122,97 Ci pour 931,97 gr au total des 3 radioéléments).

 

L’équivalent de dose interne par inhalation consubstantiel à cette radioactivité mise en suspension par les feux va, d’après les facteurs de doses officiels de l’ICRP, de 53,8 millions de Sievert dans le premier cas à 538,3 millions de Sievert dans le second cas. Autrement dit cette effluence possible transporte un potentiel toxique allant de 10,8 millions à 107,7 millions de doses létales aigües.

 

Scénario 2

 

La combustion de 6500 hectares sur un territoire marqué en plutonium à 1 GBq/ha (100 KBq/m2, 27,03 mCi/ha) pour un inventaire surfacique total de 6,5 TBq (175,68 Ci) comportant 1,1 TBq de Pu238 -1,73 gr-, 2,13 TBq de Pu239 -941,03 gr- et 3,27 TBq de Pu240 -388,63 gr-, entraine une effluence radiotoxique située entre 1% et 10% de ce dépôt radioactif, soit de 65 GBq (1,76 Ci pour 13,31 gr au total de ces radioéléments) à 650 GBq (17,57 Ci pour 133,14 gr au total de ces radioéléments). 

 

L’équivalent de dose interne par inhalation consubstantiel à cette radioactivité mise en suspension par les feux va, d’après les facteurs de doses officiels de l’ICRP, de 7,7 millions de Sievert dans le premier cas à 76,9 millions de Sievert dans le second cas. Autrement dit cette effluence transporte un potentiel toxique allant de 1,5 million à 15,4 millions de doses létales aigües. 

Addendum : 1000 hectares pour 10000 Bq/m2

 

La combustion de 1000 hectares sur un territoire marqué en plutonium à 100 MBq/ha (10 KBq/m2, 2,7 mCi/ha) pour un inventaire surfacique total de 100 GBq (2,7 Ci) comportant 16,92 GBq de Pu238 -26,58 milligr-, 32,84 GBq de Pu239 -14,48 gr- et 50,24 GBq de Pu240 -5,98 gr-, entraine une effluence radiotoxique située entre 1% et 10% de ce dépôt radioactif, soit de 1 GBq (27,03 mCi pour 204,83 milligr au total de ces radioéléments) à 10 GBq (270,27 mCi pour 2,05 gr au total de ces radioéléments).

 

L’équivalent de dose interne par inhalation consubstantiel à cette radioactivité mise en suspension par les feux va, d’après les facteurs de doses officiels de l’ICRP, de 118,31 mille Sievert dans le premier cas à 1,2 million de Sievert dans le second cas. Autrement dit cette effluence transporte un potentiel toxique allant de 23,66 mille à 236,62 mille de doses létales aigües.

 

NB. Pu238: 17,21 Ci/gr et 1,10E-4 Sv/Bq, Pu239: 0,0613 Ci/gr et 1,20E-4 Sv/Bq, Pu240: 0,227 Ci/gr et 1,20E-4 Sv/Bq.

 

 

Post-Scriptum. En logique atomique au vu de la composition isotopique du carburant du réacteur dont 6 tonnes s’en sont allées avec l’explosion, 34 ans après l’excursion, il devrait y avoir également là 44 fois plus de Cs137/m2 que de Pu239-240/m2. A l’excursion de plutonium il faudra donc joindre le césium sans oublier ni le strontium, ni l’américium, ni les milliers d’autres hectares calcinés ici négligés.

Note bibliographique en lien dans le texte. (Incendie dans la zone d’exclusion de 10.800 ha en 2015. Depuis 2015 la biomasse aurait-elle appris à retenir la radioactivité au sol pendant qu’elle brûle ?)

About 10.9TBq of 137Cs, 1.5TBq of 90Sr, 7.8GBq of 238Pu, 6.3GBq of 239Pu, 9.4GBq of 240Pu and 29.7GBq of 241Am were released from both fire events corresponding to a serious event.

 “It has been reported that a minimum of at least 20% of labile radionuclides will be redistributed in the atmosphere after a fire, no matter whether they are deposited in the soil or biomass/vegetation. More specifically, the emission factors of labile radionuclides range from 20% in soil up to 70–100% in vegetation for intensive wildfires.

As for the refractory radionuclides, to our knowledge, no measurements of emission factors for biomass burning exist. However, we expect that the emission factor will be lower and at least half (10%) of the value used for the labile radionuclides.”

Resuspension and atmospheric transport of radionuclides due to wildfires near the Chernobyl Nuclear Power Plant in 2015: An impact assessment. N. Evangeliou, S. Zibtsev, V. Myroniuk, M. Zhurba, T. Hamburger, A. Stohl, Y. Balkanski, R. Paugam, T. A. Mousseau, A. P. Møller & S. I. Kireev, Scientific Reports, 6, 2016.

(Voir les graphiques et photo sur lien)

 

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https://reporterre.net/Incendies-dans-la-region-de-Tchernobyl-quelles-consequences

Incendies dans la région de Tchernobyl : quelles conséquences ?

15 avril 2020 / Émilie Massemin (Reporterre)

Les feux qui ont dévasté la zone interdite de Tchernobyl sont sous contrôle, selon les autorités ukrainiennes. Mais des incertitudes demeurent sur l’étendue des dégâts, notamment au niveau des entreposages de déchets radioactifs. Les associations s’inquiètent pour les villages voisins de la zone et leurs habitants, notamment les enfants.

 

Trente-quatre ans presque jour pour jour après l’accident de Tchernobyl, est-on en train de vivre une nouvelle catastrophe nucléaire ? Depuis dix jours, plusieurs incendies, les pires qu’ait jamais connus l’Ukraine sur ce territoire, selon Greenpeace Russie, dévastent la zone interdite — dite « zone d’exclusion » — de trente kilomètres de rayon autour du réacteur accidenté, qui explosa le 26 avril 1986. Plus de 400 secouristes et pompiers, ainsi que trois avions et trois hélicoptères, sont intervenus pour éteindre les feux.

Mardi 14 avril, le service pour les situations d’urgence ukrainien assurait qu’il n’y avait plus de « feu ouvert », seulement des « foyers isolés » et des « feux couvants ». Il faudra encore plusieurs jours avant d’éteindre ces derniers points chauds, a assuré la présidence ukrainienne dans un communiqué. La pluie, qui s’est mise à tomber mardi 14 avril sur la zone, devrait y contribuer. Reporterre revient sur les principaux enjeux entourant ces incendies.

Le sarcophage du réacteur accidenté et les installations nucléaires de la zone sont-elles menacées ?

Une chose est sûre, les flammes se sont approchées au plus près du cœur de la zone interdite — la centrale accidentée et les installations stratégiques qui l’entourent. Jeudi 9 avril, les autorités ukrainiennes l’ont indiqué elles-mêmes : « Les incendies à grande échelle peuvent menacer la sécurité environnementale dans la région ainsi que les installations situées dans la zone d’exclusion où sont stockés les déchets radioactifs, le combustible nucléaire irradié et la centrale nucléaire de Tchernobyl. »

« Lundi 13 avril à midi, la superficie du plus grand incendie, qui a débuté le vendredi 3 avril à cinquante kilomètres de la centrale de Tchernobyl, avait brûlé 34.400 hectares. Le deuxième incendie, qui s’est déclaré le mercredi 8 avril à cinq kilomètres de la centrale, avait détruit 12.600 hectares. Il a enjambé la rivière Pripiat, qui fait 200 mètres de large, et s’est approché à un kilomètre du sarcophage », a écrit à Reporterre Rashid Alimov, expert nucléaire à Greenpeace Russie. La vue aérienne de l’incendie, disponible sur le site Firms de la Nasa, montre que les feux se sont approchés très près du dôme métallique de 25.000 tonnes achevé fin 2016 et censé contenir la radioactivité du cœur fondu du réacteur pendant un siècle.

(Photo Localisation des feux dans les environs de la centrale nucléaire de Tchernobyl (en jaune, le sarcophage), le 14 avril à 16 heures temps universel.)

 

 

On y voit aussi qu’il s’agit d’une zone largement déboisée, moins propice à la propagation des flammes. « La zone située autour du sarcophage est défrichée et les installations sont robustes du point de vue du génie civil », confirme à Reporterre l’adjoint au directeur de l’environnement de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), Marc Gleizes. La Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), dans un communiqué diffusé mardi 14 avril, se montre moins optimiste : « Les textes mettaient en avant [la] capacité [du dôme] à résister à des températures allant de – 43 °C à + 45 °C. (…) C’est complètement dérisoire en regard des températures associées à des flammes. Dans une déclaration du 11 avril au New York Times, Kateryna Pavlova, chef par intérim de l’agence gouvernementale qui administre la zone d’exclusion, indiquait que les équipes avaient “travaillé toute la nuit à creuser des pare-feu autour de l’usine pour la protéger du feu”. »

« Les incendies pourraient aussi avoir des effets sur les installations électriques, par exemple de refroidissement des quelque 20.000 assemblages de combustibles usés des réacteurs 1, 2 et 3, qui étaient conservés en piscine et dont on ne sait pas s’ils ont tous été transférés dans un nouveau dispositif de stockage à sec », redoute Bruno Chareyron, directeur de la Criirad, contacté par Reporterre.

Les installations voisines inquiètent également les observateurs, et notamment les lieux de stockage et d’entreposage des déchets radioactifs. « Il existe dans la forêt des dépôts de déchets radioactifs laissés là à la hâte après l’accident, par exemple dans des tranchées sauvages, décrit M. Gleizes. Elles sont souvent recouvertes de sable, de béton ou couvertes d’eau, ce qui devrait permettre de contenir la radioactivité. » Yves Lenoir, président de l’association Enfants de Tchernobyl Belarus, contacté par Reporterre, partage cette préoccupation : « Près du dôme se trouvent plusieurs sites d’entreposage de déchets dont un où sont entassées des millions de tonnes de matériel ayant servi à la réalisation du sarcophage : hélicoptères, grues, chars, etc. Il est complètement déboisé et, s’il est touché par l’incendie, ne devrait être affecté que de manière marginale, mais les matériaux qu’il abrite ont été au plus près du cœur extrêmement radioactif du réacteur et contiennent donc dans leur cambouis des radionucléides pas très sympathiques — plutonium, américium, etc. — qu’il vaudrait mieux éviter de trouver dans la nature. D’autres dépôts se trouvent dans des clairières qui pourraient être contiguës à des foyers d’incendie. » D’après la Criirad, des milliers de tranchées contenant des déchets radioactifs auraient été répertoriées dans la zone. « Ce qui est sûr, c’est que la question de la sûreté se pose, même s’il faudrait avoir une connaissance très précise de toutes les installations et de tous les lieux d’entreposage et de stockage pour pouvoir y répondre », conclut M. Chareyron.

Existe-t-il un risque de contamination radioactive des populations ?

Plus que le dôme ou les entreposages de déchets radioactifs, ce sont les arbres et les feuilles mortes accumulées au sol qui représentent le plus gros risque de contamination : en brûlant, ils relâchent dans l’atmosphère les éléments radioactifs qu’ils contiennent. « Le problème des grands incendies est récurrent depuis 1992. Dans les forêts contaminées au césium 137 et au strontium 90 de la zone d’exclusion, les micro-organismes sont moins nombreux et moins actifs et la litière végétale de feuilles mortes ne se décompose pas ou peu. Elle peut atteindre un mètre de hauteur à certains points chauds ! Les arbres souffrent aussi de cette absence de micro-organismes et se dessèchent plus facilement. Le tout forme un milieu explosif, qui prend feu pour un rien quand il fait chaud et sec, décrit M. Lenoir.

Et, quand l’incendie démarre, les éléments radioactifs contenus dans les écorces, les feuilles et les aubiers — les premières parties de l’arbre à brûler — sont relâchés dans l’atmosphère et transportés au gré des vents. » « La radioactivité remise en suspension dans l’air lors d’un incendie provient à 90 % de la litière », confirme M. Gleizes. Des mesures ont bien été prises dans la zone interdite pour limiter la fréquence et l’ampleur de ces incendies, comme des coupes rases dans la forêt et l’installation d’un incinérateur spécial équipé de filtres pour le bois qui en est issu, mais elles ne suffisent visiblement pas à contrer les effets ravageurs des sécheresses et des fortes chaleurs liées aux changements climatiques.

En première ligne du risque d’irradiation externe ou de contamination interne par inhalation de radionucléides, les pompiers qui luttent contre ces feux radioactifs. Les mesures et les calculs réalisés ces derniers jours par l’IRSN restent toutefois relativement rassurants. « Il est difficile de disposer des mesures faites sur place et de savoir quelle quantité de bois a brûlé, mais d’après nos calculs, réalisés avec des hypothèses majorantes, des pompiers qui resteraient cent heures sur place recevraient une dose de radioactivité d’un microsievert. C’est mille fois inférieur à la dose annuelle maximale autorisée pour le public en France », dit M. Gleizes. M. Chareyron, lui, est plus mesuré. D’après la Criirad, les niveaux de radiation à un mètre au-dessus du sol mesurés ces derniers jours dans les zones incendiées par l’agence ukrainienne qui gère la zone d’exclusion sont 16 fois supérieurs à la normale, mais la contamination n’est pas homogène et la radioactivité explose à certains endroits. « Lors de mesures réalisées en 2000 dans cette zone, la Criirad a découvert par hasard un niveau de radioactivité entraînant une dose de 247 microsieverts par heure. Un pompier posté là pourrait dépasser la dose annuelle maximale en quatre heures ! »

Une fois les feux éteints, les éléments radioactifs, charriés par les vents, poursuivent leur route et peuvent contaminer de nouveaux territoires. C’est ce que l’IRSN, organisé en cellule de crise depuis le 7 avril, essaie d’anticiper en scrutant les bulletins météorologiques, en modélisant la circulation des masses d’air et en accumulant les mesures. Pour l’heure, le bilan, forcément incomplet, n’est pas trop mauvais. « Nous nous sommes intéressés à la situation sur place, à Kiev, qui s’est retrouvée sous la trajectoire du panache et où vivent des expatriés français, et en France, explique M. Gleizes. À Kiev, d’après nos modélisations, la concentration de césium 137 mesurée dans l’atmosphère devrait s’élever à 1,2 millibecquerel par mètre cube, ce qui est extrêmement faible. Ce niveau n’est même pas confirmé par les mesures réalisées sur place par la balise de l’IRSN installée sur l’ambassade de France à Kiev, qui montrent des taux encore plus faibles. » D’après une note d’information de l’IRSN diffusée le 7 avril et consultée par Reporterre, les masses d’air potentiellement contaminées en provenance d’Ukraine devaient atteindre l’est de la France le 7 avril dernier. « Il peut y avoir des traces en France. Nous attendons les analyses en urgence des filtres installés dans nos stations de prélèvement d’aérosol encore en fonctionnement malgré le confinement ; elles devraient arriver en fin de semaine ou en début de semaine prochaine. »

Mais c’est surtout pour les territoires les plus proches de la zone d’exclusion, paupérisés et déjà partiellement contaminés à la suite de l’accident de Tchernobyl, que les associations locales se montrent les plus inquiètes. « Après avoir soufflé en direction de Kiev, le vent a tourné et s’est dirigé vers le nord et la frontière avec le Belarus. C’est une zone qui risque d’être très affectée parce qu’elle est située non loin des foyers d’incendie et que la population, très pauvre, est déjà en très mauvaise santé à cause d’une contamination chronique par l’alimentation, parce qu’ils mangent des baies et des champignons bourrés de césium 137 ainsi que des légumes de potagers contaminés. 300.000 enfants vivent en zone contaminée au Belarus. C’est sur leur situation que les médias devraient alerter, plutôt que sur la situation à Kiev ou sur les risques encourus par le sarcophage », s’inquiète M. Lenoir, dont l’association travaille en partenariat avec l’institut de radioprotection indépendant Belrad de Minsk, capitale de la Biélorussie (ou Belarus). « Des maisons sont en feu dans les villages du district de Polessky. De la fumée radioactive caustique affecte les adultes et les enfants de tous les villages du district de Polessky, en particulier Rakovka, Lugoviki, Radynka, Marianovka, Maksimovichi, Markovka. Le village de Wilcza a été complètement brûlé. De nombreux habitants peuvent se retrouver sans logement, sans vêtement et sans nourriture et ils ne disposent d’aucun équipement de protection, a pour sa part alerté le professeur Youri Bandajevsky, qui étudie depuis de nombreuses années les effets d’une contamination radioactive chronique sur les habitants d’Ivankiv, à une cinquantaine de kilomètres du réacteur accidenté. Les éléments radioactifs contenus dans les fumées ont des effets délétères sur les gens, en particulier chez les enfants. L’aide ne peut attendre : il y a environ 600 enfants dans la zone sinistrée qui ont vraiment besoin de votre aide ! »

 

 

 

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http://coordination-antinucleaire-sudest.net/2012/index.php?post/2020/04/08/La-for%C3%AAt-br%C3%BBle-autour-de-Tchernobyl.-Radioactivit%C3%A9-en-hausse.

« 3 réacteurs de Tricastin à l’arrêt !EPR : le gouvernement et E.Macron profitent de la »

La forêt brûle autour de Tchernobyl. Radioactivité en hausse, la France touchée.

Par Rédaction le mercredi 8 avril 2020

Un incendie s’est déclaré le 4 avril 2020 en Ukraine dans la zone d’exclusion de 30 km autour de la centrale nucléaire accidentée de Tchernobyl (Ukraine) située à environ 100 km au Nord de Kiev. Cet incendie s’est rapidement propagé pour atteindre une superficie d’environ 100 hectares. Un tel évènement, qui s’est déjà produit par le passé, conduit à la remise en suspension de césium 137 radioactif et d’autres radio-contaminants dans l’air. La France n’est pas épargnée.

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Les 6 et 7avril 2020, près de 800 feux de prairie, de steppe et de forêt à travers toute l’Ukraine étaient en cours dont 140 autour de Kiev. Plusieurs quartiers de la capitale enregistrent, selon le correspondant de Radio-France Internationale une pollution de l’air excessive. Selon un communiqué de l’IRSN du 7avril 2020 l’incendie initial s’est rapidement propagé pour atteindre une superficie d’environ 100 hectares

Les foyers se situent dans le secteur de Volodymyrivka à quelques kilomètres à l’ouest de Polesskoje, une zone située à l’ouest de la zone interdite et qui a subi en 1986 des retombées radioactives très importantes (plus de 1480000 Bq/m2de césium 137). Se développant à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest/sud-ouest du réacteur nucléaire accidenté ces incendies qui sont hors le périmètre des 30 kilomètres de la zone interdite génèrent toutefois des risques radiologiques radioactifs importants.

Ces incendies sur les territoires contaminés par les retombées radioactives de la centrale nucléaire de Tchernobyl depuis le 26 avril 1986 remettent en suspension du césium 137 (1). Le bois, le couvert végétal, la litière en forêt sont autant de réservoirs contaminés ayant stockés les radionucléides initialement déposés sur le sol et absorbés par les racines
qui, par leur combustion, propulse dans l’atmosphère les substances radioactives accumulées.

C’est aussi le cas d’autres substances radioactives à longue période de radioactivité tel le strontium 90 (demi-vie de 30 ans) et le plutonium239 (demi-vie de 24.130 ans) qui sont toujours présentes dans la couche superficielle du sol, dans la végétation et dans les forêts. En fonction des conditions météorologiques et des vents ces substances mortelles peuvent se répandre sur de grande distance et toucher jusqu’à la France.

Le territoire français n’est pas à l’abri confirme l’IRSN

La modélisation effectuée par la CRIIRAD au moyen du logiciel Hysplit montre qu’une partie des panaches liés aux incendies débutés le 4 avril peut atteindre le territoire français cette semaine du 7 avril 2020. Les simulations du 6 avril montrent que des particules se trouvant en suspension dans l’atmosphère à 12h TU dans la zone d’exclusion de Tchernobyl se sont dirigées du nord-ouest en  direction du sud-est puis le lendemain 5 avril ont pris la direction du sud en traversant l’Ukraine en direction de la Mer Noire.  Le 6 avril, alors que deux incendies étaient toujours actifs à l’ouest de la zone interdite sur des zone couvrant 20 ha et 5 ha, les masses d’air se dirigeaient alors vers l’ouest en direction des pays des Balkans puis de l’Italie.

Parmi les 39 points de mesures en continues du réseau ukrainien ASKRS, trois sont situés près de la zone d’incendie et mesurent le niveau de rayonnement gamma ambiant dans la zone interdite. Selon l’Agence d’Etat pour la gestion de la zone d’exclusion les débits de dose n’ont  pas changé de manière « significative ». Ce qui indiquent bien que des fluctuations ont été mesurées. Mais comme à l’accoutumée, les autorités minimisent.

Les personnes victimes de ces fumées subissent sur le coup une irradiation externe provenant du panache puis immédiatement après une exposition interne par inhalation de l’air contaminé. A l’issue des retombées elles subissent en plus une contamination différée par l’ingestion de denrées alimentaires contaminées par les nouveaux dépôts au sol.

L’IRSN qui a modélisé le parcours des masses d’air provenant de la région des incendies à partir des prévisions météorologiques fournies par Météo France estime que ces masses d’air atteindraient l’est de la France le 7 avril 2020 au soir puis se dirigeraient vers le sud-est.

2002, 2011, 2017

Lors des incendies de 2002 les stations de mesures et détections du réseau « Opera » de l’IRSN avaient mis en évidence une augmentation de la radioactivité en césium 137 en France  : des pics jusqu’à 1,5 μBq/m3 alors que la moyenne annuelle est de 0,45μBq/m3.

Depuis 2011 les données sur les poussières radioactives atmosphériques dans l’air ambiant collectées et consultables précédemment au niveau européen sur la plateforme « Eurdep » ne sont plus accessibles aux citoyens et aux scientifiques indépendants. C’est le cas notamment du césium 137. Mais aussi pour le ruthénium 106 qui, à l’automne 2017, avait pu être détecté dans l’atmosphère signifiant qu’un incident s’était produit sans que les autorités ne soient en capacité d’en indiquer l’origine. Il en est aussi de la remise en suspension d’autres éléments radio-contaminants tel le strontium 90 ou le plutonium plus difficiles à détecter.

Ainsi l’exposition des personnes se trouvant près des incendies – les 274 pompiers et les centaines de villageois notamment – ne possèdent aucune information  fiable  sur  les  concentrations  en  éléments  radioactifs de l’air qu’ils respirent, près de 34 ans après le début de la catastrophe atomique de Tchernobyl. Tout comme les doses consécutives aux retombées au sol et sur les denrées alimentaires et ingérées par les consommateurs.

Augmentation de l’activité du césium 137 à Kiev de 120 fois

La  ville  de  Kiev qui se trouve à près de 110 km au sud/sud-est de Polesskoye (centre du foyer) se trouve potentiellement exposé aux fumées des incendies qui ravagent les zones très contaminées. Alors que le CSTESNRU (Centre Scientifique et Technique d’Etat pour la Sûreté Nucléaire et Radiologique d’Ukraine) indiquait que dans la nuit du 4 au 5 avril 2020 le niveau du césium 137 radioactif dans l’air avait atteint 1,2mBq/m3 (sans préciser s’il s’agit de modélisations informatiques ou de mesures effectives de terrain)
ce niveau prouverait que les incendies ont généré une augmentation de l’activité volumique du césium 137 dans l’air de 120 fois.

Toutefois la mesure du seul débit de dose gamma ambiant n’est pas le risque radiologique unique d’atteinte des populations exposées aux fumées contaminées radioactives. L’activité volumique qui traduit la concentration des substances radioactives dans l’air (Becquerels par mètre cube : Bq/m3 ou millibecquerel par mètre cube : mBq/m3) représente aussi la quantité des atomes radioactifs pouvant impacter la santé et la vie des personnes exposées.

Dans la zone d’exclusion et bien au-delà

Dans la zone d’exclusion de Tchernobyl et au-delà, du  part la  contamination toujours présente des sols,  les niveaux de radiation sont élevés et très élevés par endroits à tel point que des « points chauds » n’ont pas, trente quatre ans après la catastrophe, tous été répertoriés.  Comme par exemple, en avril 2019, celui d’une forte anomalie à quelques kilomètres au sud de la centrale en perdition détecté par une équipe du «National Center for Nuclear Robotics» effectuant une surveillance au moyen de drones.
Les ruines d’une ancienne installation utilisée pour trier la terre révélaient alors un niveau de 12.000 fois supérieur  au niveau « naturel » de radioactivité (1200 microSieverts par heure).

Entre 2000 et 2006 les résultats de mesure de l’IRSN sur des prélèvements de poussières atmosphériques effectués sur ses stations du réseau OPERA-Air en France révélaient deux pics de radioactivité en césium 137 de l’air en France durant l’année 2002. Le plus important de ces pics (semaine 37) a atteint une activité de 1,5 microbecquerels par mètre cube d’air (µBq/m3) , soit un millionième de becquerel) représentant un peu plus de 3 fois le niveau moyen de l’année 2002. Ces pics étaient liés à de multiples incendies de grande ampleur qui affectaient à ce moment-là de vastes zones de Biélorussie, de Russie et d’Ukraine.

En octobre 2000, c’est le laboratoire indépendant « Criirad » qui avait détecté par hasard un point très radioactif au bord de la route reliant la ville évacuée de Pripiat à la centrale atomique de Tchernobyl. A 1 mètre du sol le débit de dose gamma y était de 247 microSieverts par heure soit une valeur 2470 fois supérieure au niveau « naturel ».  Avec des contaminations au césium 137 de 2,7 millions de becquerels  par  kilogramme et tout un cocktail d’autres substances radioactives : cobalt 60, antimoine 125, césium 134, europium 154, europium 155.  La détection d’américium 241 (27.500 Bq/kg) indiquait la présence terrifiante de plutonium.

De vastes territoires situés bien au-delà du cercle des 30 kilomètres de rayon de la «zone interdite» présentent toujours depuis 1986 des niveaux de contamination radioactive très importants : des retombées supérieures à 1480 000Bq/m2 au Belarus, en Ukraine et en Russie où les dépôts de césium 137 liés à la catastrophe de Tchernobyl se conjuguent aux retombées des essais nucléaires. Les incendies viennent aggraver la situation.

J.R
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(1)  le césium 137, principal radionucléide dispersé en Europe lors de l’accident de Tchernobyl et encore mesurable aujourd’hui

sources :  https://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Pages/20200407_NI-Tchernobyl-ukraine-Incendie-zone-exclusion-impact-possible-france.aspx / https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/Les-accidents-nucleaires/accident-tchernobyl-1986/2016-Tchernobyl-30ans-apres/Pages/4-Tchernobyl-2016-30ans-apres-accident-environnement-zone-exclusion.aspx#.Xo23vHLgqM8 / https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/la-foret-de-tchernobyl-brule_143256 / http://balisescriirad.free.fr/pdf/Note%20Russie/Note%20CRIIRAD%2010-119%20Russie.pdf

Commentaires

1. Le jeudi 9 avril 2020, 17:13 par N-U
09 04 202 15h05 Sud-Est France Début des Mesures Radiologiques Gamma et Béta Aérosols Air (contrôle bruit de Fond actuel ≈ 0.11µSv/h).
http://www.next-up.org/images/Micro…
Prochaine Publication Valeurs Radiologiques Débit de Dose Aérosols le 10 04 2020 sauf si ALERTE.
SI Exif
Plus d’articles sur http://crasputas.canalblog.com/archives/2020/04/23/38227852.html

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Deux événements qui sont en lien

Posté par elianguesard le 22 avril 2020

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http://coordination-antinucleaire-sudest.net/2012/index.php?post/2020/04/22/L-organisation-antinucleaire-et-sanitaire-Next-Up-perquisionnee-ce-mardi

 

L’organisation environnementale , antinucléaire et sanitaire Next-Up perquisitionnée ce mardi matin

Par Rédaction le mercredi 22 avril 2020

Next-Up, organisation nationale environnementale dont le siège est situé en Drôme, et qui milite et informe depuis près de 20 ans contre le nucléaire, les radiations, le compteur espion Linky et la 5G, a été perquisitionnée ce mardi 21 avril 2020. Le président a été menotté et emmené en garde à vue, le domicile du vice-président a fait également l’objet d’une visite gendarmesque. Les locaux ont été mis sans dessus-dessous et du matériel a été saisi. Très en pointe dans l’aide à la protection des personnels soignants face au covid19 et à la pénurie institutionnelle de matériel, Next-Up est victime de l’incompétence et de la violence du pouvoir. Le CAN84 lui apporte son soutien.

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« Next-Up » qui délivre gratuitement aux hôpitaux et Epadh des masques FFP2 et FFP3 qu’elle a en stock s’est fait perquisitionner au petit matin ce mardi 21 avril 2020. Tout son stock, ses ordinateurs ainsi que les tenues et masques de protection contre les radiations nucléaires radioactives qui ne relèvent d’aucune décision gouvernementale on été saisi. Le domicile du vice-président, médecin de 77 ans, est aussi perquisitionné. Tout comme l’aurait été le cabinet comptable de Next-Up. Placé en garde à vue et interrogé pendant de longues heures, le Président a retrouvé ses locaux sans dessus-dessous. Gendarmes et OPJ ont refusé sa demande de rencontrer le Procureur.

Ce qui est reproché à l’organisation est de ne pas avoir respecté dans ses actions pour ses soutiens un énième et nouvel arrêté de réquisition qui concerne non pas les masques FFP2 (1) comme dans les précédents décrets mais qui réquisitionne les masques FFP3 ! Décret pris en catimini, même les médias n’en ont pas fait état, par contre il a été publié au Journal Officiel. Le problème est que l’organisation et quasiment 99,9 % de la population ne lit évidemment pas le Journal Officiel ! Navigant à vue le gouvernement modifie ou annule le lendemain les dispositions qu’il a pris la veille plaçant tous les citoyens et les entreprises dans une situation intenable (cf : information du Medef à ses adhérents)

Next-Up exige la restitution du matériel (masques, gels, gants, tenues) qui ne relève pas de la réquisition gouvernementale décidée par un décret et qui ne fait pas partie de l’infraction reprochée avec notamment les masques spécifiques à la protection contre les particules radioactives (PRO FFP3 type R ) qui font parti des outils d’actions et de surveillances des militants.

Le CAN84 apporte son soutien à l’organisation Next-Up et s’interroge sur cette perquisition d’une association qui oeuvre pour le bien commun et contre les atteintes répétées à la santé des habitants. Cet acte des autorités s’inscrit de toute évidence dans la stratégie répressive d’Etat contre les mouvements sociaux, environnementaux, antinucléaires, populaires. Il démontre que le pouvoir affolé, incapable d’assurer la protection sanitaire des citoyens, s’englue un peu plus dans l’allégeance aux puissances économiques oppressives et n’a comme seule volonté de poursuivre la guerre contre le peuple et ceux-celles qui se redressent et résistent.

A qui le hold-up est-il destiné? aux personnels soignants et des hôpitaux et epadh ou bien aux hauts fonctionnaires ministériels et préfectoraux? Voire au gradés de la gendarmerie et de la police ?

Témoignage de Serge Sargentini :

Nous sommes ce matin abattus et sidérés après avoir visité les locaux en partie dévastés et fait l’inventaire de tout ce qui a été saisie. De très nombreux rayonnages sont totalement vides..  Il a été saisis aussi d’autre matériel, ordinateur de travail studio TV, cartes mémoire appareils photos, etc….

En sus, qui n’a absolument rien à voir avec l’infraction reprochée il a  été aussi saisie d’autres matériels comme des centaines de cartons de 6 flacons pompes de 300 ml de Gels Hydroalcoolique, ainsi que tous les flacons pleins ou vides de celui fabriqué par l’organisation (formule OMS), le stock complet de flacons de conditionnements, des flacons pompes inox vide inclus, des dizaines de bouteilles d’1 litre d’alcool naturel 90°, des sur-lunetttes, des combinaisons NBC, un ordinateur de studio TV/Photos, les cartes mémoires d’appareils photos, etc … !

Via notre avocat nous allons demander la restitution de tout ce qui a été saisie qui ne fait pas partie de l’infraction reprochée avec notamment des masques PRO FFP3 type R spécifiques à la protection contre les particules radioactives qui font partie de l’outil de travail des militants.

Il n’en reste pas moins que pendant presque toute la perquisition Serge Sargentini était menotté, évacué dans la rue toujours menotté aux yeux de tous, puis mis plusieurs heures en cellule.

Ceci dit en réalité il y a simultanément eu une autre perquisition domiciliaire chez un Docteur Radiologue Vice-Président de l’organisation. Bien évidemment cette perquisition c’est avérée totalement négative, néanmoins elle s’est très mal passée, sic.

Témoignage du Docteur Radiologue Vice-Président de l’organisation Next-Up

 » Cher Serge, j’apprends la cessation de ta garde à vue, ce qui me donne l’occasion de te faire part du déroulement de la perquisition domiciliaire effectuée à mon propre domicile ainsi que les conditions de mon audition en cette « affaire »:

Ce mardi 21, vers 8h30, alors que je m’apprêtais à sortir, à l’ouverture du portail je constate un véhicule avec logo « gendarmerie » bloquant ma sortie. Sans y avoir été invitées trois personnes, deux hommes et une femme, se sont introduites dans la cour, se présentant comme gendarmes, mais sans uniforme ni justificatif d’identité. Elles m’informent oralement venir effectuer une perquisition domiciliaire, sans me présenter de justificatif légal. Le motif ? Je crois comprendre que ton organisation serait mise en cause dans un trafic de masque de protection. Je note que ces trois personnes, s’immisçant, encore une fois sans y avoir été invitées, chez moi, ne portaient aucun masque ni ne respectaient la distance de sécurité, alors même que, comme tu le sais, vu mon âge de 77 ans et mes problèmes cardiaques, je fais partie des « gens à risque » imposant un respect stricte des règles de confinement. M’informant que je serais mis en cause en tant que vice-président de Next-Up elles me renvoyèrent à toi si je contestais le fait en « oubliant » de me signaler, qu’étant en garde à vue » tu ne risquais pas de pouvoir me répondre au téléphone pour éclaircir le malentendu éventuel.

Pris par surprise, je n’ai pas eu le réflexe de faire le « 19 » pour appeler la police car il aurait aussi bien pu s’agir de voleurs, avec autocollant « gendarmerie » sur leur véhicule, venant piller une maison au prétexte d’une perquisition bidon. Je note qu’un gendarme a cru bon de faire une remarque déplacée sur la tenue de ma femme, prise au pied du lit, chez elle.

Quoi qu’il en soit, n’ayant –et pour cause- rien trouvé, y compris dans le garage de mon locataire, ces gendarmes en repartant m’ont remis un PV de convocation pour le même jour, à la gendarmerie de Crest. J’apprends ainsi, à postériori, les motifs de mon prétendu délit justifiant la perquisition : « refus de déférer…. à une réquisition..» qui ne m’a jamais été signifié ! A mon audition à la gendarmerie je fus informé que je n’étais pas poursuivi  (plus poursuivi ?) pour ce délit, mais simplement entendu comme témoin.  J’avais apporté une déclaration préliminaire, ayant fait l’objet d’un courriel, et dont je reproduis le texte ci-dessous ».

 » Je ne mets aucun obstacle à audition, mais je demande qu’elle soit faite selon des critères stricts d’hygiène (distanciation, port de masque par l’interrogateur, me fournir un masque car le mien n’est plus opérationnel) au motif de mon âge (77ans) et de ma chirurgie cardiaque. En l’absence de quoi je me réserve le droit d’ester pour un motif qui, lui, n’est pas imaginaire, de « mise en danger de la vie d’autrui ». Je constate qu’aucun des trois gendarmes perquisitionnaires ne portait de masque de protection, me postillonnant au visage à moins d’un mètre. Me convoquer le jour même de la perquisition pour une audition m’empêche, de fait, d’être assisté d’un avocat. On peut s’interroger qu’un Etat ayant laissé disparaître ses stocks stratégiques de masques médicaux, croit devoir spolier des gens prévoyants, ayant constitué pour eux des stocks, dans le but de pallier à son imprévoyance, au nom bien sûr de la défense contre une urgence sanitaire, qu’il a lui-même contribué à réaliser. »

Les tous derniers développements font apparaître notamment

Que dans le cas présent ces perquisitions saisies n’auraient pas dues avoir lieu :
. Soit : l’organisation aurait dû être avisée par les autorités de la publication de ce nouveau énième Décret, puisqu’il était connu que l’organisation diffusait des masques et avait en stock des masques FFP3. Situation que les autorités comme tout le monde connaissaient.
. Soit les autorités auraient dû signifier à l’organisation dès la publication du Décret une demande de mise en conformité, comme cela se fait pour toute nouvelle loi, même en urgence.
Evidemment si suite à ces significations l’organisation ne s’était pas mise en conformité, dans ce cas une perquisition pour saisie aurait été dans la normalité de la procédure.

Sur un tout autre point, un directeur de clinique vient d’écrire à Next-Up, sic : « On verra bien si le personnel soignant récupère ces masques. On se demande si la raison première est de faire ch… ou de récupérer ces masques FFP3 pour les hauts fonctionnaires car les livraisons n’arrivent pas… »

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(1) https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000041721820&categorieLien=id

 

 

 

 

 

 

22.4.2020

 

Bonjour,

Je vous prie de trouver ci-dessous le lien vers une contribution relative à l’ouvrage (non traduit) de Kate Brown :

Manual for Survival – A Chernobyl guide to the future - (Allen Lane Penguin Random House UK, 2019, 420 p).

Ce livre est passé totalement inaperçu en France, malgré son importance liée autant à sa méthode (exploitation d’archives soviétiques inexplorées jusqu’à présent), qu’à son contenu : il vient nourrir la thèse d’une production d’ignorance, en situation de catastrophe, qui n’est pas exclusivement fondée sur le mensonge, mais aussi sur la nécessité sociale de ne pas savoir. L’ouvrage constitue donc une contribution majeure à la compréhension de l’administration politique et scientifique des désastres industriels et sanitaires.

 

https://lundi.am/chernobyl

À propos du livre Manual for Survival – A Chernobyl guide to the future

paru dans lundimatin#239, le 20 avril 2020

 

Alors que la catastrophe de Tchernobyl a commencé il y a 34 ans, qu’un feu de forêt incontrôlé menace le confinement de ses anciennes installations et que le discours officiel sur le contrôle de la situation rappelle les plus belles heures de l’URSS, nous publions cette recension de l’important ouvrage de Kate Brown, Manual for Survival – A Chernobyl guide to the future par Thierry Ribault [1]. Il s’agit ici de contribuer à « une meilleure compréhension des processus de production d’ignorance en situation de catastrophe industrielle et sanitaire ».

Au printemps 2019, Kate Brown, historienne et membre du programme de recherche Science, Technologie et Société du Massachusetts Institute of Technology (MIT), a fait paraître Manual for Survival – A Chernobyl guide to the future [2]. Si ce volumineux ouvrage de référence a déjà fait l’objet d’une édition espagnole, en France, en revanche, il reste non seulement non traduit, mais aussi privé de tout compte rendu dans les revues scientifiques ou les médias. Seule la page Wikipedia en français de l’auteur en rend brièvement compte, avec toutefois cette singularité surprenante : alors que la version anglaise de cette page mentionne l’ensemble des critiques suscitées par l’ouvrage, dont de nombreuses appréciations positives, les auteurs de la version française ont opéré un tri sélectif aboutissant à faire figurer exclusivement les critiques émanant de ses détracteurs [3]. Je propose, à toutes fins utiles, de rendre compte des apports de ce livre important volontairement escamoté en France, en insistant notamment sur sa contribution à une meilleure compréhension des processus de production d’ignorance en situation de catastrophe industrielle et sanitaire.

Des squelettes dans le placard

Selon les agences onusiennes, dont l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), entre 31 et 54 morts auraient été provoquées en tout et pour tout en lien avec l’irradiation due à la catastrophe de Tchernobyl. À ce bilan de ce que ces organisations considèrent pourtant comme « la pire des catastrophes nucléaires de l’histoire de l’humanité », s’ajoutent 6000 cas de cancers de la thyroïde considérés comme « facilement traitables ». En 2005, le UN’s Chernobyl Forum communiquera le chiffre de 4000 morts liés à l’accident, le rapport détaillé daté de 2006 avançant le chiffre de 2000 à 9000 morts par cancer [4]. Selon un responsable de la communication de l’AIEA, la mise en perspective du chiffre de 4000 morts était destinée à « contrer les estimations antérieures bien plus élevées » et constituait « une action vigoureuse visant à sortir un chiffre bien inférieur à l’opinion conventionnelle. » [5] La même année, Greenpeace avancera entre 93 000 et 200 000 morts par cancer [6].

Une des questions de base à l’origine de l’investigation de Kate Brown est de comprendre pourquoi les estimations du nombre de victimes de la catastrophe de Tchernobyl divergent autant, y compris trois décennies plus tard. « Pourquoi n’en sait-on pas plus ? » demande-t-elle, se proposant d’aboutir à une évaluation des dégâts moins incertaine à travers une analyse détaillée des dommages causés par l’accident, et en « éclaircissant la compréhension des effets médicaux et environnementaux du désastre » (p.3).

L’argumentation générale du livre est la suivante. À travers ses recherches menées au sein de 27 sources d’archives différentes, dont 14 en Russie, Biélorussie et Ukraine, Brown « trouve partout les preuves que la radioactivité à Tchernobyl a provoqué un désastre en matière de santé publique dans les terres contaminées » (p.4), preuves dont elle retrouve la trace jusque dans les dossiers du KGB.

La litanie selon laquelle la connaissance que nous avons des effets sur la santé d’une exposition chronique à des faibles doses de rayonnement serait incertaine, incomplète voire minime, est, selon Brown, partiellement vraie « à cause de l’élimination des éléments attestant de dommages catastrophiques sur les territoires de Tchernobyl », mais elle est aussi partiellement fausse, au vu des preuves accumulées dans les archives, désormais en partie ouvertes mais peu divulguées, montrant sans ambiguïté que « quelques temps après avril 1986, les gens en bonne santé sur les territoires de Tchernobyl, particulièrement les enfants, sont tombés malades. Dans les années qui ont suivi, les maladies chroniques se sont multipliées. Les populations ont non seulement soufferts de cancers, mais également de maladies du système de formation sanguine, des voies digestives, du système endocrine, reproductif, circulatoire et nerveux ». Selon Brown, l’effondrement de l’URSS n’y a rien changé : « Les habitants ont été abandonnés, livrés aux forces brutales de la radioactivité, du désordre politique et de la pression économique. » (p.309).

Les médias soviétiques ont écarté toute discussion sur les conséquences de l’accident nucléaire, ce qui explique que les dossiers auxquels Brown a eu accès étaient pour la plupart estampillés « à usage interne uniquement ». Il faudra attendre 1989 pour que les dirigeants commencent à lever le voile sur les graves problèmes de santé des populations concernées et que ces éléments apparaissent dans les médias et dans la presse internationale. À l’annonce de ces faits, sont apparues des vagues de protestation réclamant l’évacuation et la réimplantation des personnes vivant dans les zones contaminées.

Toutefois, paniqués par le coût faramineux engendré par de tels mouvements de population, les dirigeants moscovites ont appelé les Nations Unies à l’aide. Les agences onusiennes ont fourni les évaluations permettant de corroborer les assertions soviétiques selon lesquelles les doses auxquelles les populations étaient exposées, étaient trop faibles pour provoquer des problèmes de santé. Pour Brown, dans un effort concerté visant à minimiser les conséquences sanitaires et environnementales de l’accident de Tchernobyl, ces agences et les diplomates internationaux ont entravé et bloqué la recherche relative à la catastrophe au motif suivant : les dirigeants des grandes puissances nucléaires avaient déjà exposé leurs populations respectives aux isotopes radioactifs durant la guerre froide à travers la production et les essais de leurs armes atomiques. Dans les années 1990, Européens et Américains, qui s’éveillaient à ce problème, ont alors mené leurs gouvernements respectifs en justice. Appréhendé dans ce contexte global, l’accident de Tchernobyl ne relevait pas de la plus grande des urgences nucléaires de l’histoire de l’humanité. Tout au plus représentait-il un drapeau rouge pointant vers les autres désastres soigneusement occultés par les régimes de sécurité nationale de la guerre froide.

Selon Brown, trente ans après l’accident, peu de réponses sont apportées et nombres d’incertitudes demeurent. L’ignorance sur les effets des expositions chroniques des populations aux faibles doses est délibérément entretenue. Bien avant 1986, les experts soviétiques et du monde entier avaient connaissance des liens entre le cancer de la thyroïde des enfants et la radioactivité, mais ils ont dissimulé et réfuté les preuves relatives à l’épidémie de cancer autour de la centrale parce qu’ils avaient de bien plus importants « squelettes radioactifs » dans leur placard, issus des essais nucléaires. C’est pourquoi, pour Brown, les cancers de la thyroïde des enfants sont l’arbre qui cache la forêt. La dé-classification des archives soviétiques de santé publique permet de mettre au jour le fait que ces cancers ne constituaient qu’un des nombreux dommages sanitaires subis par les populations vivant sur les territoires touchés par les retombées radioactives de l’accident de la centrale de Tchernobyl.

L’État ukrainien indemnise actuellement 35 000 personnes dont le conjoint ou la conjointe est mort(e) des suites de Tchernobyl. Seuls sont pris en compte les décès des personnes en âge de se marier. Ne sont considérés ici ni la mortalité des adolescents et des enfants, ni les gens n’ayant pas de dossier leur permettant de prétendre à un dédommagement. Ce chiffre ne concerne que l’Ukraine, excluant la Russie et la Biélorussie, qui ont écopé de plus de 70% des retombées. Un scientifique du Centre inter-syndical de la médecine des rayonnements de Kiev avance le chiffre de 150 000 morts pour la seule Ukraine, tandis qu’un responsable de la centrale cité par Brown fournit une évaluation identique. Cet ordre de grandeur minimal de 35 000 à 150 000 morts n’a plus grand chose à voir avec le bilan de 54 victimes avancé par les agences internationales.

La figure de l’expert-ami-américain-utile

Brown rappelle comment, une semaine après l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl, les médecins soviétiques ont vu arriver un certain Robert Gale, spécialiste des leucémies à l’Université de Californie, invité expressément par Mikhail Gorbachev, à qui le mentor de Gale, le milliardaire américain Armand Hammer, qui avait fait fortune dans les années 20 et 30 en faisant du commerce avec les soviétiques à l’époque ostracisés au niveau international, avait accordé une aide de 600 000 $ en matériel médical. Ainsi, grâce à son sens du bénévolat, Robert Gale a pu effectuer des tests thérapeutiques sur des sujets humains sans devoir faire face à l’onéreuse réglementation américaine : la miraculeuse molécule GM-CSF qu’il avait conçue avec le laboratoire suisse Sandoz était censée réparer la moelle osseuse endommagée des pompiers de Tchernobyl. Promesse qu’elle n’a jamais tenue. Quant aux agents du KGB aux petits soins avec lui, ils n’ont pas manqué de l’utiliser dans la gestion de leurs relations publiques relatives au désastre. Gale a en effet relayé la désinformation dont il a été nourri, auprès des correspondants de presse étrangers qui ont cru sans réserve au témoignage altruiste de ce médecin américain qui arpentait les rues de Kiev accompagné de ses enfants, répétant à l’encan le couplet soviétique selon lequel la situation était hors de danger, pendant que les responsables sanitaires ukrainiens évacuaient les leurs hors de la ville. Il a loué le sens de la discipline avec laquelle les soviétiques menaient le « nettoyage » du désastre, alors que la situation était en réalité totalement chaotique. Il a également permis de focaliser l’attention sur les cas d’exposition sévère aux radiations des pompiers soignés dans l’Hôpital n°6 de Moscou, détournant ainsi les médias de la situation dramatique dans laquelle se trouvaient les populations autour de la « zone d’aliénation de Tchernobyl ». On retrouvera la plume euphémisante de Gale dans des éditoriaux invitant à endiguer la panique suite à l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima.

Par le biais de leurs conférences de presse, Gale et l’un de ses collègues ont contribué à détourner l’attention du désastre de Tchernobyl vers la menace plus grande de la guerre nucléaire, ce qui n’a pas manqué d’être apprécié par Gorbachev, qui a félicité Gale pour son aide ayant permis d’emporter l’adhésion des médias internationaux en faveur du soutien des efforts de secours soviétiques. Pendant ce temps, les nouvelles directives de réglementation de la censure muselaient toute velléité des chercheurs et médecins soviétiques de mettre au jour une réalité moins reluisante.

Leitmotiv des administrateurs du désastre, on note que la figure de l’expert-ami-américain-utile a également été mobilisée par les autorités chinoises au début de l’épidémie de coronavirus fin janvier 2020, en la personne de Ian Lipkin, professeur d’épidémiologie et directeur du Centre pour l’infection et l’immunité à l’université Columbia. Une semaine après que le dénommé « chasseur de virus », rassurant, ait mondialement médiatisé ses éloges des autorités chinoises qui ont, selon lui, « tirer toutes les leçons de l’épidémie de SRAS apparue en 2002 » [7] (pour laquelle les Chinois l’avaient déjà appelé à la rescousse), et qu’il ait prédit que le nouveau coronavirus ne causerait pas plus de morts que son cousin (774 morts au niveau mondial…), la réalité, dont le couperet, malheureusement, serait-on tenté de dire, a souvent raison des bonimenteurs, lui donnait tort.

Une « glasnost » tout sauf transparente

Avec l’afflux des réfugiés, à la fin de l’été 1986, les hôpitaux de Moscou avaient traité 15 000 personnes exposées à la radioactivité. À Kiev, Gomel, Zhytomyr, et Minsk, 40 000 admissions avaient été effectuées dans les hôpitaux. La moitié des 11 600 personnes soignées en Biélorussie étaient des enfants. Les ordres consistaient toutefois à ne mentionner que les 299 patients admis à l’Hôpital n°6 de Moscou : seules comptaient les personnes atteintes par une irradiation aiguë. En d’autres termes, comme le rappelle Brown, « l’État soviétique ne mentait pas seulement au monde entier, mais il se mentait aussi à lui-même. » (p. 29)

Il a souvent été argué que l’addiction de l’URSS aux réacteurs de technologie RBMK [8], structurellement (et notoirement) défectueux et dangereux du fait de leur coefficient de vide positif à faible puissance [9], s’expliquait par leur coût relativement faible, la possibilité de les fabriquer sur place, leur facilité d’extension des tranches, et la fierté retirée du fait qu’ils soient 100% soviétiques. Grâce notamment à l’exhumation d’un compte rendu de réunion de 45 pages du Politburo, Brown met en évidence un motif autrement moins anecdotique : la technologie RBMK garantissait l’accomplissement de la mission Zaslon, nom de code signifiant « écran » en russe, attribué au développement secret d’un système de défense anti-missiles. Cette version soviétique du mythique Star Wars de R. Reagan, censée protéger le pays d’une attaque nucléaire, reposait sur le recours aux réacteurs de type RBMK, qui, outre produire de l’énergie, peuvent produire du plutonium, matière fissible au cœur des bombes nucléaires. Les historiens ont longtemps soutenu que Gorbachev a refusé de se laisser prendre dans la course onéreuse aux armes nucléaires à laquelle l’incitait son homologue américain. Or le rapport du Politburo, sorti de l’ombre par Brown, montre qu’un programme soviétique existait bien et qu’en prenant le parti de punir une poignée d’opérateurs de la centrale de Tchernobyl plutôt que le groupe élargi des concepteurs et des responsables du secteur nucléaire, tout en réaffirmant le prolongement de l’exploitation d’une technologie notoirement défectueuse telle que le RBMK, les leaders du Politburo et Gorbachev à leur tête, ont aussi pris le parti du secret, n’ayant pas d’autre choix pour justifier leurs décisions que de masquer la réalité. Il s’agissait là d’une décision risquée pour un nouveau Premier secrétaire du parti qui avait fait de la transparence et de la responsabilité étatique le fer de lance de sa réforme. Trois années plus tard, le retour de bâton de la mise au jour de certaines vérités relatives à la catastrophe et le scepticisme qu’elle aura entretenu, lui seront fatal.

Nous sommes donc très loin de l’image d’Épinal que colporte l’hagiographie de la perestroïka, dont on retrouve les résidus jusque dans le regard porté par certains éditorialistes sur la catastrophe sanitaire amorcée en Chine en 2020, pour qui « la gestion du coronavirus relève plus d’Orwell que de la Glasnost » [10] : force est en effet de constater que la « glasnost » constituait bien, à l’époque de Tchernobyl, le volet relation publique d’une surveillance orwélienne, l’un et l’autre se complétant parfaitement plutôt que s’opposer.

Cet épisode montre aussi comment les tenants de la cause nucléaire sont capables, en situation de désastre, d’en passer par le mensonge, la manipulation et la prise de risque la plus effroyable pour produire leur propre justification. Il ressort également du rapport analysé par Brown que, durant les mois ayant suivi l’accident, les hommes du Politburo du Comité Central du Parti communiste se souciaient beaucoup de l’escalade du coût de la catastrophe, des dommages causés à la réputation de l’Union Soviétique à l’étranger, et de la perte de capacité de la production électrique (il est vrai que Tchernobyl avait été conçue pour alimenter en énergie le système secret de radar Duga, situé près de la centrale, dédié à la détection de missiles nucléaires ennemis), mais qu’ils s’attardaient peu sur la contamination des territoires et celle de leurs habitants.

Le livre de Brown apporte des preuves autant concrètes qu’irréfutables : la « glasnost » était tout sauf transparente.

La guerre des dosimètres

Quelques chiffres permettent d’appréhender l’impressionnante capacité de l’État soviétique à mobiliser les masses : 120 000 personnes ont été évacuées de la zone interdite, 600 000 « nettoyeurs » et personnels médicaux ont été dépêchés pour alimenter les secours d’urgence. Le premier mois, 40 000 conscrits de l’Armée Rouge ont été appelés. En Ukraine, les docteurs ont examiné 70 000 enfants, et plus de 100 000 adultes durant l’été ayant suivi l’accident. Durant les quelques années qui suivront, ils accompliront plus de 500 000 examens médicaux. Ce traitement sanitaire de masse était sans doute l’un des plus importants jamais réalisés, avant qu’il ne soit largement dépassé, aussi bien en taille qu’en intensité coercitive, par celui mis en place à partir de la fin janvier 2020, face à la pandémie de Covid-19. Les ressources propres à l’Ukraine ont permis à ses dirigeants, plus tard discrédités comme des partisans de la ligne dure stalinienne, de prendre la mesure de l’étendue de la catastrophe et de mener des actions : notamment mettre fin immédiatement à l’année scolaire et envoyer des centaines de milliers de personnes dans des zones plus saines (femmes enceintes, mères allaitant et bébés notamment) au risque d’être accusés par Moscou de « semer la panique et de répandre des rumeurs calomnieuses » (p.63), formulations amplement ré-usitées dans le Japon d’après Fukushima, dans la France des lendemains de l’explosion de l’usine de produits chimiques Lubrizol en septembre 2019, ou dans la Chine du début du Covid-19.

Malgré l’intensité de la mobilisation générale à Tchernobyl, deux scientifiques de renom, Yuri Izrael et Leonid Ilyn étaient au service de Moscou pour mener, comme le montre Brown, une intense propagande de minimisation de la catastrophe et de ses dégâts, réfutant la carte de contamination établie par les scientifiques ukrainiens, niant les centaines de diagnostiques de maladies liées aux radiations effectués par les médecins de Kiev, et recommandant aux autorités ukrainienne de ne pas distribuer de pastilles d’iode. Pour eux, les dommages étaient limités au site de l’accident et aux liquidateurs traités dans l’Hôpital n°6, victimes dont ils reconnaissaient l’existence uniquement du fait que le scientifique américain Gale et ses collègues avaient travaillé dans cet hôpital et avaient créé cette image resserrée des dommages destinée aux médias internationaux. Comme le résume Brown, « la stratégie des dirigeants de Moscou était d’admettre uniquement ce qui ne pouvait pas être nié » (p.62).

On sera peu étonné du fait qu’Ilyn demeurera toute sa vie sur la ligne de minimisation des dommages sanitaires de la radioactivité : il est l’artisan de la fumeuse notion de « radiophobie », qui est une pure psychologisation sans fondement des dommages biologiques engendrés par l’exposition au rayonnement ionisant, qui sera amplement mobilisée à Fukushima. De son côté, Izrael deviendra une éminence grise du déni du changement climatique au sein de l’interminable administration Putin, tout en occupant la position de « vice-chairman » au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) jusqu’en 2008 ! Là aussi, une Histoire demande à être écrite, intégrant notamment le fait que la production d’ignorance requiert des compétences qui préservent leurs détenteurs de toute forme de mise au rebut.

Malgré les pressions politiques en tout genre, et la guerre des dosimètres (et des seuils attenants) que se sont livrés les experts de Moscou et ceux de Kiev, le ministère ukrainien de la santé a tenu bon et maintenu l’évacuation des populations, tandis que son homologue biélorusse obtempérait : dès la fin de l’été 1986, femmes et enfants étaient rappelés à leurs foyers respectifs et une douzaine de villages étaient réouverts dans la zone interdite. Les leaders biélorusses mobilisèrent des ouvriers d’usine et des prisonniers dans la zone pour récolter les pommes de terre dont les plans avait été distribués par le régime aux évacués de retour, et collecter le lait des vaches qui leur avaient été allouées. On retrouve un déni du même ordre dans la Biélorussie du dictateur Loukachenko pour qui la pandémie de Covid-19 est une pure « psychose ». Kate Brown rapporte comment « le physicien biélorusse Vassili Nesterenko (académicien des sciences de Biélorussie) faisait son possible pour faire cesser ce mouvement de retour de milliers de paysans, mais seul, ses efforts ont été vains » (p.75). Son engagement, assorti d’accusations de faire partie d’un « complot sioniste », vaudra à Nesterenko d’être démis de ses fonctions. Son équipe et lui seront réhabilités à l’été 1989, les dirigeants biélorusses s’étant résolus à mobiliser leurs compétences, leur expérience et surtout la confiance que les gens avaient en eux.

Est-Ouest, un intérêt partagé

Le recours, par les leaders soviétiques, au secret, à la censure, au contre-espionnage et à la fabrication de l’information, s’explique, selon Kate Brown, du fait que le désastre de Tchernobyl n’était qu’un moment d’accélération, une sorte de point d’orgue, dans la chaîne temporelle de destruction et d’exposition toxique ayant touché aussi bien le paysage que les corps et la politique. La contamination radioactive de la Polésie, était en effet déjà en marche 30 ans avant la catastrophe, le territoire où est implantée la centrale de Tchernobyl étant saturé d’isotopes radioactifs issus des essais atomiques avant même que les plans de la centrale ne soient dressés. Avant, comme après, la catastrophe de 1986, les accidents se sont succédés sur pas moins de deux douzaines de sites de production d’électricité et de missiles. On en dénombre pas moins de soixante-six en Ukraine, dans l’année ayant suivi la catastrophe de Tchernobyl (p. 141-142).

Parmi les manifestations de soutien des organisations internationales au camouflage entrepris par le pouvoir soviétique, on note la première conférence internationale sur les conséquences médicales de l’accident de Tchernobyl, tenue en mai 1988 à Kiev. Le ministre soviétique de la santé assurait alors que l’« on peut aujourd’hui avec certitude affirmer qu’il n’existe aucun effet sur la santé humaine provoqué par l’accident de Tchernobyl. » Pour le physicien moscovite précité Ilyn, « même en cas d’accident majeur comme celui-ci, des mesures scientifiquement fondées permettent d’empêcher que des matières radioactives se répandent au-delà de la zone des 30 kilomètres » (p. 150-151). Brown rappelle qu’au nom de l’absolu nécessité de recourir à l’énergie nucléaire « propre » pour faire face au réchauffement climatique, utilisé comme arme de dissuasion, le directeur général de l’AIEA, Hans Blix, applaudissait alors la réponse soviétique au désastre. Il était escorté par le regrettable Pierre Pellerin, alors à la tête de l’autorité de sûreté nucléaire française et d’autres éminences comme le radiologiste américain Lynn Anspaugh, qui avait fait sa carrière sur les sites du Manhattan Project, et avait supervisé une clinique à Oak Ridge Associated Universities où des expérimentations secrètes sur les humains avaient été menées durant les premières décades de la Guerre froide. Ces expérimentations consistaient notamment à disposer du césium et du cobalt dans les murs de pièces ressemblant à des chambres d’hôtel et d’irradier plus de deux cents patients qui souffraient de leucémie, de lymphome ou d’arthrite. Une fois morts, Anspaugh autopsiait les corps avec minutie. Ces horreurs dystopiques qui pourraient paraître le fruit d’un esprit paranoïaque sont malheureusement recensées sur le site du département américain de l’Énergie [11].

Comme l’écrit élégamment Kate Brown « s’il n’y a pas de raison de douter de la sincérité de leurs opinions scientifiques, compte tenu de leur passé et de l’héritage entaché des agences qu’ils représentaient, ces hommes avaient un intérêt manifeste à entériner la conception selon laquelle, mis à part à des fortes doses, la radioactivité n’était en aucune manière dommageable à la santé » (p.152).

Ainsi, pour les soviétiques, si le « pire accident nucléaire de l’humanité » n’avait eu aucun effet sur la santé des populations, ne les ayant exposées, à quelques exceptions près, qu’à des doses « faibles », cela signifiait que les retombées radioactives des essais nucléaires, les fuites de résidus radioactifs des usines de fabrication de bombes atomiques, les émissions radioactives quotidiennes des réacteurs civils, l’utilisation massive des rayonnements ionisants dans le domaine médical, et l’exposition des travailleurs, des patients et des cobayes des expérimentations nucléaires pouvaient être considérées comme quantités négligeables.

Brown montre comment, plus que le soucis de transparence et de mise au jour de la vérité, ce qui a engendré un début d’opinion critique de la manière dont la catastrophe a été gérée à Tchernobyl, ce sont les rivalités politiques. Ainsi Gorbachev voulait se débarrasser du premier secrétaire du parti ukrainien Volodymyr Shcherbytsky, et était donc prêt à saisir toute forme de critique qui lui était opposée (p. 171). Les réformes engagées par Gorbachev ont certes fourni une plateforme aux voix d’opposition, mais la « glasnost » a surtout permis de renouveler les leaders. La réforme des médias lui a fourni une arme pour battre ses opposants, tout en lui donnant du crédit à l’étranger pour son soutien apparent à la liberté de pensée.

En 1989, à la faveur d’un parti communiste en voie d’éclatement, de nouveaux dirigeants ont pris les commandes. Les députés du peuple, élus au soviet suprême, ne détenaient plus leur pouvoir du parti mais de l’électorat. Les actions en faveur de la protection des populations se multiplièrent : études approfondies sur les zones contaminées, améliorations des structures hospitalières, prises en charge des victimes. L’opportunisme politique battra alors son plein, certains négateurs d’hier devenant les victimisateurs aujourd’hui. Les scientifiques au service de Gorbachev, comme Ilyn et Izrael, qui avaient depuis trois ans minimiser l’évaluation des dégâts sanitaires et environnementaux du désastre, faisaient de leur mieux pour étouffer toute discussion portant sur l’accident et ses conséquences durant les sessions parlementaires désormais rediffusées à la télévision, mais l’approche répressive devenait intenable. Il était temps de passer à une approche plus « pro-active » (p. 208).

Peur et ignorance, les deux mamelles d’un désastre phantasmé

En 1989, un appel est lancé par le ministre soviétique de la santé Evgeny Chazov à l’OMS pour mener une évaluation du seuil des 350 millisieverts sur 70 ans, soit 5 millisieverts par an, que les experts de Moscou avaient concocté. À titre de comparaison, le seuil d’exposition maximale internationalement reconnu est de 70 millisieverts sur 70 ans, soit 1 millisievert par an. La commission de physiciens promptement dépêchée aboutira à la conclusion que toute association entre les maladies non-cancéreuses et les retombées de la centrale accidentée était erronée et le fruit de « scientifiques qui ne sont pas initiés aux radiations ». Les problèmes sanitaires étaient dus à des facteurs psychologiques et de stress. Peur et ignorance étaient considérées comme les deux mamelles d’une situation sanitaire qui était, selon eux, phantasmée. Ils ont alors recommandé d’élever le seuil de 350 mSv sur 70 ans à 700 ou 1000 mSv, soit un seuil 10 à 20 fois plus élevé que celui recommandé par les autres instances internationales (AIEA et Commission internationale de protection radiologique, CIPR). Il faudra attendre le désastre de Fukushima pour que leurs vœux soient exaucés : le seuil d’insécurité déterminé par les autorités y est, en effet, de 1400 millisieverts sur 70 ans, soit 20 millisieverts par an, autrement dit, 4 fois celui fixé à Tchernobyl, et 20 fois le seuil internationalement admis.

Concernant Tchernobyl, l’Académie des sciences de Biélorussie, celle d’Ukraine, et l’Union des radiobiologistes soviétiques se sont opposées à ces conclusions essentiellement sur la base de l’argument suivant. Il n’est pas possible de généraliser à partir de l’impact sanitaire des victimes des bombes atomique d’Hiroshima et de Nagasaki, comme l’ont fait les experts de l’OMS. Au Japon, les scientifiques avaient nié toute existence de radiation résiduelle, estimant que les bombes atomiques avaient disséminé d’un coup une énorme dose de radioactivité gamma qui avait traversé les corps des victimes en moins de 100 secondes. N’avait donc pas été prise en compte l’accumulation de la radioactivité dans la chaîne alimentaire et dans l’environnement. À Tchernobyl, ce qui était en jeu c’était un lent saupoudrage de particules alpha et beta ingérées via la nourriture contaminée et la respiration de la poussière nocive, s’accumulant ainsi au fil du temps dans les organes et les chairs. Par ailleurs, l’étude de cohorte menée après les bombes atomiques avait été lancée 5 ans après les explosions, alors que les médecins ukrainiens et biélorusses ont commencé leur travail sur le terrain au lendemain de l’explosion du réacteur de Tchernobyl, ce qui leur a permis d’observer de manière plus subtile les modifications de la santé des populations et d’ainsi mieux comprendre comment la radioactivité à faible dose a été incorporée par les nouveaux-nés, les enfants et les adultes dès le début du désastre.

Brown explique comment, de son côté, le KGB énonçait clairement son inquiétude devant les rapprochements initiés par le département américain de l’Énergie et la US National Academy of Sciences auprès du Centre inter-syndical de la médecine des rayonnements de Kiev. Selon Nikolai Golushko, chef du KGB, « les Américains veulent travailler avec la base de données absolument unique du Centre. Ils désirent particulièrement obtenir les données pour pouvoir étudier les effets indirects et distants des radiations sur l’organisme humain (…) Ils utiliseront ces informations scientifiques à des fins militaires et pour réduire leurs dépenses dans des recherches similaires dans les institutions de l’OTAN ». Ainsi, au lieu de voir que les institutions internationales, notamment l’AIEA et l’OMS, cherchaient à limiter et contrôler l’information relative aux impacts sanitaires de l’accident de la centrale de Tchernobyl, le KGB soupçonnait l’Ouest d’utiliser ces institutions pour accéder aux données. Et Golushko de conclure : « Nous devons prendre des mesures permettant, en cas de contact international, de ne pas perdre la main sur les informations autorisées relatives aux problèmes effectifs que nous rencontrons dans la liquidation de l’accident » (p.231).

C’est à ces « mesures » évoquées par Golushko, que Kate Brown attribue le vol, l’été 1990, par des « hooligans », à l’Institut de médecine des rayonnements de Minsk, de deux ordinateurs et des floppy disques contenant les fichiers relatifs à l’exposition aux radiations de 134 000 biélorusses (évacués, liquidateurs et 34 000 enfants), un ensemble de données unique au monde, qui n’a jamais été retrouvé. D’autres fichiers du même type ont disparu à la même époque.

Ainsi, pendant que l’Ouest était soucieux de produire une image positive du nucléaire civil et de ses dégâts, afin de pérenniser son nucléaire militaire, l’Est cherchait à protéger son patrimoine de données, et ce faisant, la crédibilité de sa capacité techno-scientifique aussi bien que politique à faire face à l’accident.

Les experts de l’AIEA, n’ayant pas eu accès aux bases de données soviétiques, soit par refus, soit par volatilisation de ces dernières, ont utilisé des estimations de doses fournies par les scientifiques de Moscou, auxquelles ils ont combiné leurs propres estimations, souvent inférieures de 2 à 3 fois, et souvent approximatives, posant notamment l’hypothèse irréaliste selon laquelle les habitants se procuraient de la nourriture non contaminée dans les magasins, alors que les scientifiques ukrainiens et biélorusses leur avaient rendu compte des pratiques alimentaires d’autoproduction et d’autoconsommation des populations. De même, le recours au bois contaminé pour alimenter les foyers domestiques n’était pas pris en compte, pas plus que l’utilisation des cendres pour fertiliser les jardins. Seule la contamination externe avait été retenue dans l’évaluation des doses reçues, amenant l’AIEA à conclure que l’exposition au rayonnement ionisant des populations à Tchernobyl était deux fois moins importante que celle des Japonais à Hiroshima et Nagasaki, et qu’il n’y avait donc aucune raison de s’inquiéter des problèmes de santé liés à cette exposition jugée mineure.

Sous la direction du radiologue et spécialiste de médecine nucléaire américain Fred Mettler, représentant américain auprès de l’UNSCEAR [12], les experts de l’AIEA ont mené une étude portant sur 1600 personnes, 800 en zone contaminée, 800 en zone censée être non contaminée, mais dont les circuits d’alimentation étaient en réalité les mêmes. Malgré la profonde différence de nature d’exposition entre la bombe A et l’explosion de Tchernobyl, ils ont extrapolé les résultats japonais sur la situation soviétique. Autrement dit, des résultats issus d’une situation d’exposition externe où la dose est unique et très élevée, ont été utilisés pour reconstituer les estimations d’une exposition interne, chronique à des faibles doses ingérées quotidiennement. L’ingestion de particules nocives était pourtant d’autant plus répandue que les autorités soviétiques, voulant faire face à la contamination, avaient mis en place un système d’échange de nourriture entre les régions : la contamination interne des populations vivant dans des zones non contaminées était aussi élevée que celle des populations des zones directement touchées d’où provenaient les produits. Ces réserves de taille n’ont cependant pas empêcher la machine onusienne d’établir un diagnostic se voulant définitif : les doses étaient trop faibles et aucune maladie ne pouvait leur être attribuée. Tout au plus pouvait-on s’attendre à quelques cancers : quelques leucémies et lymphomes à 5 ans, les autres cancers à 10 ans. L’anxiété liée à l’évacuation et la peur des radiations étaient les principales causes des maladies que l’on pouvait constater. La réinstallation des populations vivant en zone contaminée n’était pas nécessaire, et les restrictions relatives aux pratiques alimentaires ne l’étaient guère plus. Une partition qui ressemble, là encore, étrangement à celle jouée au lendemain de la fusion des cœurs des trois réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi en mars 2011. On ne s’en étonnera guère, puisqu’à quelques interprètes prêts, le même orchestre sera alors mobilisé [13].

Éteindre miraculeusement les multiples foyers d’incendie des consciences

Tandis que les chercheurs soviétiques s’inquiétaient de la dose effective des personnes particulièrement vulnérables, paysans, conducteurs de tracteurs, femmes enceintes et enfants, les experts de l’AIEA recouraient au concept de « dose collective », qui décrit l’exposition d’une personne qui n’existe pas, celle de la population appréhendée comme un tout, concept fondé sur des probabilités, des approximations et une bonne dose d’incertitude. Tandis que l’AIEA affirmait que les cancers de la thyroïde chez les enfants étaient « anecdotiques par nature », ukrainiens et biélorusses s’interrogeaient sur les motifs de l’absence de toute mention des cas de 34 enfants ayant été diagnostiqués, alors qu’en Biélorussie, avant l’accident, on comptait deux cas de cancer de la thyroïde durant l’année. Une vingtaine d’examens histologiques avaient pourtant été transmis par des médecins soviétiques à Fred Mettler, en charge de la direction des études sanitaires pour le compte de l’AIEA, qui n’en n’avait jamais fait mention.

Leonid Ilyn et d’autres scientifiques de l’Institut de Radiobiologie de Moscou savaient parfaitement que les cancers de la thyroïde et les leucémies étaient inévitables après l’accident de Tchernobyl car ils avaient étudiés abondamment les effets sanitaires des essais nucléaires soviétiques. De leur côté, les scientifiques américains du National Cancer Institute et de l’US Public Health Service étaient également au fait, puisqu’à l’époque et avant qu’ils ne soit dé-classifiés, ils tenaient sous le sceau du secret les résultats des études menées suite aux essais atomiques dans les îles Marshall et au Nevada, mettant en évidence des taux de cancers de la thyroïde et des leucémies chez les enfants, entre 3 et 7 fois plus élevés que la norme. En 2006, une étude publiée par le National Cancer Institute rendra compte de 11 000 à 200 000 cas de cancer de la thyroïde dans la population américaine dus aux essais du Nevada. De part et d’autre, rendre publique la connaissance des effets de l’explosion de la centrale de Tchernobyl, notamment en termes de cancers de la thyroïde et de leucémies, n’était donc pas ce qui était le plus recherché.

Ainsi, comme le rappelle Brown, tandis que les représentants des Nations Unies ne manquaient pas une occasion de ressasser que le désastre de Tchernobyl était « d’une dimension sans précédent », en réalité, ça n’était pas le cas. Entre 1945 et 1998, 520 essais atmosphériques et 1500 explosions souterraines de bombes atomiques (qui entraînent aussi des rejets dans l’atmosphère) ont été menés dans à peu près toutes les régions du monde, par les Soviétiques, les Anglais, les Français, les Chinois, les Indiens et les Pakistanais, soit l’équivalent de 29 000 bombes de la taille de celle d’Hiroshima. Au total, au regard des 20 milliards de curies rien qu’en iode radioactif, disséminés dans l’atmosphère lors des essais atomiques, les 45 millions de curies de l’accident de Tchernobyl semblent bien peu. Les trois-quarts des retombées des essais concernant l’hémisphère nord, il est évident qu’en 1986, il n’existait déjà plus de niveau « naturel » de radioactivité pouvant servir de référence. Kate Brown montre clairement comment, tandis que l’argument de la sécurité nationale comme motif du secret perdait de son sens avec la fin de la Guerre Froide, qu’il devenait de plus en plus difficile de cacher aux populations le fait qu’elles étaient de plus en plus exposées aux radiations, que des procès s’organisaient et qu’une contestation du nucléaire civil comme militaire prenait corps, parvenir à faire passer le message de l’innocuité du « plus grand désastre nucléaire de l’histoire de l’humanité » qu’était l’accident de Tchernobyl était une manière d’éteindre miraculeusement ces multiples foyers d’incendie des consciences.

L’erreur est humaine, persévérer est diabolique

Le récit détaillé que livre Brown d’un épisode de la gestion sanitaire de Tchernobyl place le lecteur au cœur du processus de production d’ignorance relatif au désastre. En septembre 1992, Keith Baverstock, radiobiologiste au bureau européen de l’OMS et deux collaborateurs, publient dans la revue Nature les résultats de leur enquête en Biélorussie, concluant que « l’effet carcinogène des retombées radioactives est beaucoup plus important que ce que nous pensions précédemment ». Les résultats histologiques relatifs à plus d’une centaine d’enfants atteints de cancers de la thyroïde dans une clinique de Minsk les avaient convaincus de la gravité de la situation. De la direction de l’OMS à l’US National Cancer Institute, en passant par la RERF [14] japonaise et le département américain de l’Énergie, la levée de bouclier a été unanime : seule l’intensité des examens pouvait expliquer ce diagnostic d’explosion du nombre de cas de cancers de la thyroïde. Autrement dit, le thermomètre créait la température. En dépit des menaces directes sur son emploi et des coupures budgétaires qui s’en suivirent, et malgré l’injonction qui lui a été faite de retirer son nom de cette publication, Baverstock a, contre vents et marées, maintenu et sa signature et ses résultats.

L’incident a provoqué une nouvelle vague d’investigations tout azimut, en Allemagne, au Japon, aux États-Unis et en France, tandis qu’une bataille institutionnelle (et d’égos démesurés) s’est engagée entre l’OMS et l’AIEA. En réalité, la bataille était factice, car pour les responsables de l’OMS il s’agissait de pacifier un public considéré comme exagérément nerveux. « Dans la mesure où les doses n’étaient pas d’un ordre de magnitude si élevé », les investigations que l’OMS relançaient à Tchernobyl étaient, selon cette agence, « importantes pour fournir une réponse, nonobstant négative, car ce qui préoccupe vraiment la population, c’est l’existence éventuelle d’effets mentaux » (p.253).

Une des conséquences du dénigrement de l’OMS, de l’AIEA et de l’UNSCEAR, son fidèle vassal, vis-à-vis de la dégradation de la santé des populations exposées à Tchernobyl, a été d’annuler et de déprogrammer des plans d’aide que l’UNESCO et la FAO (Food and Agriculture Organization) avaient envisagé de mettre en place à Tchernobyl pour répondre à l’alarme que Baverstock et ses collègues avaient tirée. Du côté américain, l’administration Bush a délibérément bloqué les programmes de levée de fonds destinés à l’amélioration sanitaire et à la réinstallation des évacués, ainsi que la recherche menée au niveau des Nations Unies sur ces sujets.

Non sans ironie, en guise de réponse, l’AIEA a publié un manuel en russe visant à enseigner aux responsables soviétiques la manière de s’adresser à un public anxieux face aux questions liées au nucléaire. « Ne dites-pas aux gens de ne pas manger de légumes, et s’ils le font quand même, dites-leur que rien de terrible ne leur arrivera » (p.255) recommandent les experts de l’AIEA, faisant mine d’ignorer les compétences soviétiques en matière de propagande et de manipulation des esprits, tout en s’asseyant royalement sur le rugueux coussin de la souffrance des autres. Conseil est également prodigué de ne pas confier aux gens des données scientifiques et des propos véridiques, car « lors des débats avec l’homme de la rue, ce qui compte ce ne sont ni l’exhaustivité, ni l’exactitude scientifique de votre message, mais la manière dont il est accepté et compris. » Décidément la formule orwélienne selon laquelle « l’ignorance c’est la force » n’a pas manqué de faire des émules.

Dans son rapport de 1996 sur l’accident de Tchernobyl et ses conséquences sanitaires, préparé par Fred Mettler, assisté de Leonid Ilyn et d’Angelina Guskova, l’UNSCEAR, écartera les travaux ukrainiens et biélorusses, ainsi que leurs résultats, pour aboutir à des conclusions édulcorantes : les doses étaient trop faibles pour avoir des effets sur la santé, les problèmes psychologiques et économiques étaient les plus préoccupants, continuer des études sur la situation à Tchernobyl n’était pas nécessaire notamment du fait d’un « niveau de risque vraisemblablement faible » (p.256). Pendant ce temps, en huit ans, le nombre de cas de cancers rapportés en Biélorussie et en Ukraine avait atteint un ordre de grandeur équivalent à celui du nombre total de cancers attribués aux explosions des bombes atomiques au Japon sur une durée de quarante ans.

Brown rappelle que, n’ayant peur de rien, surtout pas de se contredire, Fred Mettler et ses collègues de l’OMS, de l’AIEA et de l’UNSCEAR, ont toutefois publié en septembre 1996 un article dans lequel ils reconnaissent la faillite de leurs modèles : « Il y a un écart énorme, écrivent-ils, entre les estimations de cancers de la thyroïde fondées sur la dosimétrie et les modèles standards de prévision du risque et l’ampleur de l’augmentation à laquelle on a effectivement assisté » (p.257). Aveu de délinquance scientifique qui n’empêchera aucunement les mêmes experts de reprendre à l’encan le refrain du traumatisme psychologique et de considérer le bilan des victimes comme « largement exagéré et incorrect ».

On se souvient pourtant que des examens histologiques relatifs à 20 enfants biélorusses atteints d’un cancer de la thyroïde avait été transmis à Fred Mettler, lors d’une mission à Tchernobyl. Après avoir réfuté le fait de les avoir reçus, Mettler admettra finalement en avoir été le destinataire : les actes d’une rencontre de l’AIEA en 1991 à Vienne sur Tchernobyl, attestent le fait qu’il les avait non seulement reçus, mais qu’il les avait ensuite communiqués à son laboratoire au Nouveau-Mexique, où ils ont été vérifiés. Reconnaissant avoir oublié cet épisode, à la question que lui pose Kate Brown sur le fait de savoir si autre chose que la radioactivité pouvait avoir provoqué ces cancers, Fred Mettler répondra : « Rien d’autre. C’était une erreur. »

Une erreur, ajouterais-je pour ma part, dans laquelle persévérera Mettler, incarnant à son tour l’immuable figure de l’expert-ami-américain-utile en qualité de conseiller sanitaire auprès du Premier ministre japonais pour le désastre nucléaire de Fukushima, et attribuant les 243 cas de cancers de la thyroïde confirmés parmi les 370 000 personnes du département de Fukushima ayant moins de 18 ans au moment de l’accident [15], à « une modification normale des tissus pouvant générer de l’inquiétude chez les parents » [16].

Retour sur la scène du crime

Kate Brown tient le titre de son ouvrage d’une brochure tirée à 5000 exemplaires, intitulée « Instructions aux communautés locales », publiée le 25 août 1986, trois mois après le début de l’accident de la centrale de Tchernobyl, le 26 avril. Le texte s’adresse directement au lecteur :

« Chers Camarades !

Depuis l’accident à la centrale nucléaire de Tchernobyl, une analyse détaillée de la radioactivité contenue dans l’alimentation et sur le territoire de votre lieu d’habitation a été menée. Les résultats montrent que vivre et travailler dans votre village ne nuit en aucune manière aux adultes comme aux enfants. La majeure partie de la radioactivité a disparu. Vous n’avez aucune raison de freiner votre consommation de produits issus de l’agriculture locale. »

Plus loin, la même brochure mentionne toutefois :

« Nous vous demandons de bien suivre les directives suivantes :

Il faut exclure de votre alimentation les baies et les champignons ramassés cette année. Les enfants ne doivent pas pénétrer la forêt aux alentours du village. Limitez les légumes frais. Ne consommez pas de lait et de viande d’origine locale. Lessivez votre habitation régulièrement. Enlevez la couche de terre arable de votre jardin et ensevelissez la dans une fosse spécialement creusée à l’écart du village. Mieux vaut abandonner l’élevage de vaches laitières et garder des cochons. » (p. 1-2).

Ce type de rhétorique en forme d’oxymore, encore nommée dans le jargon des administrateurs du désastre « communication du risque », est le lot de toute catastrophe nucléaire (mais pas seulement), et la dernière en date, celle de Fukushima, n’échappe pas à la règle. De fait, si l’on en croit Olivier Isnard, de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), à Fukushima : « Dans cette étape intermédiaire, et selon les recommandations internationales en vigueur, on peut revivre dans la zone contaminée à condition que le niveau d’exposition externe et de contamination interne combinés n’excède par 20 millisieverts par an », soit vingt fois la norme internationale en vigueur. L’expert équilibriste de l’IRSN, toutefois, appelait à se faire une raison : « Près des maisons, les niveaux sont peut-être par endroits redevenus tolérables, mais inutile de songer à aller dans les bois cueillir des champignons alentour et les manger, car ce sont des éponges à radioactivité. » [17] Autant dire – quand on sait que la périphérie de la zone de décontamination (cette dernière n’étant jamais définitive) n’excède pas les vingt mètres pour les habitations situées en bordure de forêt – que cette survie en zone contaminée, qui nous est, dans un premier temps, présentée comme « transitoirement » vivable, est dans les faits, à court comme à long terme, impraticable et préjudiciable aux populations.

Une telle uniformité, tout comme le caractère univoque des réponses apportées et des méthodes de communication mobilisées face à des désastres qui se répètent bien qu’ils soient à chaque fois différents, en deviendrait vite lassants. Pourtant, le livre de Kate Brown montre qu’il n’en est rien : même si l’après-catastrophe ressemble étrangement à l’avant-catastrophe (le couplet sur les « leçons tirées » ayant fait long feu), même si le manuel de survie élaboré à l’intention des populations les plus directement concernées par la fusion des trois cœurs de réacteur de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi en mars 2011, apparaît comme un couper-coller de celui adressé en 1986 à celles de Tchernobyl, il est encore et toujours nécessaire, même plusieurs décennies après, de revenir sur la question centrale de la connaissance des conséquences sanitaires et environnementales des catastrophes d’origine anthropique, et de la manière dont cette connaissance est produite ou non produite. Un examen précis des conditions politiques et sociales de production de cette connaissance et de l’ignorance qui l’accompagne inévitablement permet de comprendre les continuités historiques dans lesquelles les sociétés industrielles sont engagées – leurs rails et ornières – ainsi que les points de rupture que les faillites de ces sociétés pourraient éventuellement faire surgir.

Fruit d’un travail de cinq années passées sur le terrain, le livre de Kate Brown n’est pas le premier sur le sujet. Mais il est certainement le plus complet et le plus argumenté jamais écrit, notamment du fait que l’auteur a non seulement exploité des archives européennes et américaines, mais s’est aussi immergée dans les archives soviétiques, nationales et provinciales, dans lesquelles aucun autre chercheur « de l’Ouest » ne s’était plongé auparavant.

Brown n’est pas une novice en matière de particules toxiques et de leur gestion historico-politique. Elle a notamment fait paraître A Biography of No Place : From Ethnic Borderland to Soviet Heartland (Harvard University Press) en 2004, et Plutopia : Nuclear Families in Atomic Cities and the Great Soviet and American Plutonium Disasters (Oxford University Press) en 2013. Elle y rend compte de la manière dont les habitants des villes artificielles de Richland aux États-Unis et de Ozersk en Russie, qui servaient de garnison en main-d’œuvre et compétences pour les sites de production de plutonium à usage militaire de, respectivement, Hanford et Mayak, ont été assujettis à un « désastre nucléaire au ralenti » : sur chacun des deux sites, 100 millions de curies d’isotopes radioactifs ont été dispersés dans l’environnement en quatre décennies, soit à chaque fois environ deux fois plus que les retombées de l’accident de la centrale de Tchernobyl.

Pour Kate Brown, « les historiens sont fascinés par les archives parce qu’elles les aident à revenir sur la scène du crime » (p. 5). Elle le fait ici magistralement. L’exploration qu’elle mène des archives du malheur de la catastrophe de Tchernobyl apporte des éléments nouveaux par rapport à la littérature existante [18], et par rapport à la connaissance relative à la gestion de la catastrophe.

D’une part, Brown met en évidence les dissensions au sein des responsables et des scientifiques soviétiques quant au bilan sanitaire et environnemental de la catastrophe, et les manœuvres politiques autour de la reconnaissance des dommages et de leurs victimes. Ce faisant, l’ouvrage apporte un éclairage inédit sur le rôle de Gorbachev et de la « glasnost » dans la production de l’ignorance relative au désastre nucléaire de Tchernobyl.

D’autre part, outre rendre compte des formes les plus fréquemment identifiées de cette production d’ignorance en temps de catastrophe, celles que font naître notamment le mensonge et la divulgation de demi-vérités, l’auteur mène aussi une analyse implacable de l’ignorance produite de manière systémique dans le cadre du fonctionnement de l’organisation de l’administration du désastre (pouvoirs publics, régulateurs, scientifiques associés). Brown met notamment en lumière ce que certains appellent l’ignorance organisée, fruit d’une inaction institutionnelle, composante régulière faisant partie intégrante de l’appareil de production des connaissances, générée et reproduite au sein même des institutions scientifiques, des autorités de réglementation en charge de la protection sanitaire et des groupes d’experts [19].

Brown attribue ainsi les omissions et les trous de mémoire des experts comme des organisations internationales relatifs à la catastrophe de Tchernobyl et à ses effets délétères sur la santé et l’environnement, au fait que les modèles et les représentations sur lesquels ils travaillent sont des routines de pensée créant en quelque sorte un effet d’ornières, desquelles ils deviennent incapables de sortir. Reconnaître du jour au lendemain qu’une épidémie de cancers pouvaient survenir si rapidement et à des doses d’exposition plus faibles que celles qu’ils avaient initialement calculées et modélisées, constitue selon Brown « une remise en question radicale de l’infrastructure médicale et bouscule une vie de publications ainsi que la certitude que le public n’était en aucun cas en péril suite aux expositions aux retombées des essais atomiques, aux déchets radioactifs, aux traitements médicaux recourant à les rayonnements ionisants, et aux émissions quotidiennes des centrales nucléaires les environnant » (p.262).

Au final, l’un des principaux intérêts du livre de Kate Brown est de nous permettre de mieux appréhender, au prisme du désastre, les conditions socialement et politiquement définies qui amènent à produire de l’ignorance dans les sociétés industrielles, autrement dit, les conditions qui rendent l’ignorance socialement nécessaire à la survie de l’idéologie du progrès autant qu’à la fabrication de notre consentement à cette idéologie.

[Illustrations : Europe, Nadine Ribault, Collage papier carton, 2016
L’éventail de l’immortel, Nadine Ribault, Collage papier, 2016]

 

[1] Thierry Ribault est chercheur au CNRS (laboratoire Clersé-Université de Lille). Il est co-auteur avec Nadine Ribault du livre Les Sanctuaires de labîme – Chronique du désastre de Fukushima, aux éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2012.

[2] Kate Brown, Manual for Survival – A Chernobyl guide to the future, Allen Lane Penguin Random House UK, 2019.

[3] Le livre comporte 420 pages, dont 315 pages de corps de texte, un descriptif des sources de 3 pages, 75 pages de notes détaillées et un index analytique de 21 pages. Il est divisé en six parties suivies d’une conclusion. La première partie traite des acteurs immédiatement en charge de l’évaluation et de la « liquidation » des effets de la marée radioactive suite à l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril avril 1986. La seconde partie porte sur les populations des zones contaminées et la manière dont elles ont continué à produire et consommer, enveloppées des retombées de particules. Dans une troisième partie, l’auteur explore l’écologie et l’histoire des marais de Pripiat, situés à cheval sur la Biélorussie et l’Ukraine, où la centrale de Tchernobyl est implantée, et d’où les populations ont été évacuées pour plusieurs siècles voire millénaires selon le degré d’imprégnation en isotopes radioactifs. La quatrième partie traite de la dimension politique du désastre et s’intéresse à la manière dont les dirigeants soviétiques ont à la fois occulté la catastrophe tout en l’utilisant pour discréditer leurs rivaux intérieurs. Dans une cinquième partie, l’auteur rend compte des résultats médicaux auxquels les chercheurs soviétiques ont abouti. La sixième partie est consacrée à la gestion du désastre par les instances internationales dans un contexte d’effondrement du système soviétique.

[4] David Kinley III, ed., The Chernobyl Forum : Chernobyl’s Legacy, Health, Environmental and Socio-Economic Impacts, Vienna : IAEA, 2006.

[5] BBC News Service, 19 avril 2006, http://news.bbc.co.uk/2/hi/health/4922508.stm

[6The Chernobyl Catastrophe, Consequences on Human Health, Amsterdam Greenpeace International 2006. Il s’agit de deux estimations reprises respectivement : pour les 93 000 morts entre 1986 – 2006, de Malko M.V. (2006), Estimations of the Chernobyl Catastrophe (on the base of statistical data from Belarus and Ukraine), Publ : Center of the Independent Environment Assessment of the Russia Academy of Sciences, ISBN5-94442-011-1 ; et pour les 210 000 victimes entre 1990 et 2004, de Khudoley et al. (2006) Attempt of estimation of the consequences of Chernobyl Catastrophe for population living at the radiation-polluted territories of Russia. Publ : Centre of the Independent Environment Assessment of the Russia Academy of Sciences, Consequences of the Chernobyl Accident : Estimation and prognosis of additional mortality and cancer diseases. ISBN 5-94442-011-1.

[7China Global Television Network, 3 février 2020.

[8] Encore appelé réacteur de grande puissance à tube de force, le RBMK est l’aboutissement du programme nucléaire soviétique pour la conception d’un réacteur refroidi à l’eau légère, basé sur les modèles existants de réacteurs militaires au plutonium modérés par du graphite.

[9] « Le coefficient de température ( appelé aussi coefficient de vide) indique comment un réacteur réagit naturellement à une augmentation ou une diminution de température. Ce facteur est lié à la quantité de neutrons absorbés en cours de ralentissement et donc perdus pour de nouvelles fissions. Si le coefficient est positif, une augmentation ou diminution de température sera amplifiée : sans dispositif de contrôle le réacteur sera instable. » https://www.laradioactivite.com/site/pages/Defauts_RBMK.htm

[10Le Monde, 12 février 2020.

[11] « Human Radiation Studies : Remembering the Early, Oral History of Pathologist Clarence Lushbaugh, M.D. » 19950401 ; voir aussi Harriet A. Washington, Medical Apartheid : The Dark History of Medical Experimentation on Black Americans from Colonial Times to the Present (New York : Doubleday, 2006) p.235.

[12] Comité scientifique des Nations unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants (United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation).

[13] On se reportera utilement au chapitre intitulé « Négationnistes en congrès » de notre livre Les Sanctuaires de labîme – Chronique du désastre de Fukushima, éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2012.

[14] La Radiation Effects Research Foundation, créée en 1975, est sous la juridiction des ministères japonais des Affaires étrangères et de la Santé et de l’aide sociale, dans le cadre d’un accord entre les gouvernements du Japon et des États-Unis. La RERF a été précédée par l’Atomic Bomb Casualty Commission (ABCC) créée en 1947 par la US National Academy of Sciences (NAS) avec des financements de l’US Atomic Energy Commission. Elle a initié d’importantes études sanitaires auprès des survivants des bombes atomiques.

[15] Selon les derniers résultats disponibles publiés par le Comité de surveillance de l’ « Enquête de gestion sanitaire de Fukushima », réuni le 13 février 2020. Voir le site de l’Université médicale de Fukushima, http://fmu-global.jp/our-activities/prefectural-oversight-committee-meeting/

[16] « A Message to the Japanese People » (July 30, 2013), Fred A. Mettler Jr. MD, MPH, sur le site du Premier ministre japonais https://japan.kantei.go.jp/incident/health_and_safety/mettler.html

[17Le Point, 24 octobre 2013.

[18] Sans prétendre être exhaustif, on peut notamment citer les ouvrages suivants : Grigoru Medvedev, Truth About Chernobyl : An Exiting Minute-by Minute Account by a Leading Soviet Nuclear Physicist of the Worl’s Largest Nuclear Disaster and Coverup, New York, Basic Books, 1991 ; Alla Yaroshinskaya, Chernobyl : The Forbidden Truth, Jon Carpenter, 1994 ; V. K. Savchenko, The Ecology of the Chernobyl Tragedy : Scientific Outlines of an International Programme of Collaborative Research, Parthenon Publishing, Paris, 1995 ; Wladimir Tchertkoff, Le crime de Tchernobyl, le goulag nucléaire, Actes-Sud, 2006 ; Alexey V. Yablokov, Vassily B. Nesterenko, Alexey V. Nesterenko, and Jeannette D. Sherman-Nevinger, Chernobyl : Consequences of the Catastrophe for People and the Environment, New York, Wiley, 2010 ; Adriana Petryna, Life Exposed : Biological Citizens after Chernobyl, Princeton University Press, 2013 ; Sonja D. Schmid, Producing Power : The Pre-chernobyl History of the Soviet Nuclear Industry, MIT Press, 2015 ; Alla Yaroshinskaya,Chernobyl : Crime Without Punishment, Routledge, 2017.

[19] Voir notamment Scott Frickel, Michelle Edwards, « Untangling Ignorance in Environmental Risk Assessment », in Boudia, Soraya et Jas, Nathalie (sous la dir. de), Powerless Science ? The Making of the Toxic World in the Twentieth Century, New York Oxford, Berghahn Books, p. 215-233, 2014.

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Les transparents de la République

Posté par elianguesard le 13 avril 2020

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A classer dans la rubrique ThanatocèneActua

Posté par elianguesard le 9 avril 2020

thanathos

 

Suite de http://bellaciao.org/fr/spip.php?article163252

http://bellaciao.org/fr/spip.php?article163252

L’Otan en armes pour “combattre le coronavirus”

de : Manlio Dinucci via investig action
mercredi 8 avril 2020

A classer dans la rubrique ThanatocèneActua rien

suite de http://bellaciao.org/fr/spip.php?ar…

vu sur https://www.investigaction.net/fr/l… et aussi sur https://www.mondialisation.ca/lotan…

Quand Macron déclarait la guerre au coronavirus, ce n’était pas qu’une image. Pendant que les ministres de l’Otan désignent un passionné d’armes nucléaires pour soutenir la lutte contre le coronavirus, la France et la Grande-Bretagne envoient des navires de guerre rejoindre la flotte US au large des côtes vénézuéliennes. Washington accuse Maduro de trafic de drogue. Pour rappel, le Venezuela a les plus grandes réserves pétrolifères au monde. Par ailleurs, la chute du prix du baril a plongé les entreprises pétrolières et les banques US dans la crise… (IGA)https://www.investigaction.net/fr/p…

Les 30 ministres des Affaires étrangères de l’OTAN (pour l’Italie Luigi Di Maio), réunis le 2 avril en vidéoconférence, ont chargé le général USA Tod Wolters, Commandant Suprême Allié en Europe, de “coordonner l’appui militaire nécessaire pour combattre la crise du coronavirus”. C’est ce même général qui, au Sénat des États-Unis le 25 février, a déclaré que “les forces nucléaires soutiennent toute opération militaire USA en Europe” et que lui-même “soutient une politique flexible de la première utilisation “ des armes nucléaires, c’est-à-dire de l’attaque nucléaire par surprise (“Le Dr Folamour veille sur notre santé”, il manifesto, 24 mars).

Le général Wolters est commandant suprême de l’OTAN en tant que chef du Commandement Européen des États-Unis. Il fait donc partie de la chaîne de commandement du Pentagone, qui a la priorité absolue. Un récent épisode confirme quelles en sont ses rigides règles : le capitaine du porte-avions Roosevelt, Brett Crozier, a été démis de son commandement parce que, face à la diffusion du coronavirus à bord, il a violé le secret militaire en sollicitant l’envoi d’aides.

Pour “combattre la crise du coronavirus” le général Wolters dispose de “couloirs préférentiels pour des vols militaires à travers l’espace aérien européen”, d’où ont quasiment disparu les vols civils. Des couloirs préférentiels sont aussi utilisés par les bombardiers USA d’attaque nucléaire B2-Spirit : le 20 mars, ayant décollé de Fairford en Angleterre, ils sont allés, avec des chasseurs norvégiens F-16, jusque sur l’Arctique vers le territoire russe. De cette façon -explique le général Basham des Forces aériennes USA en Europe- “nous pouvons répondre avec rapidité et efficience aux menaces dans la région, en montrant notre détermination à porter n’importe où dans le monde notre puissance de combat”.

Pendant que l’OTAN est engagée à “combattre le coronavirus” en Europe, deux des plus grands Alliés européens, la France et la Grande-Bretagne, envoient leurs navires de guerre dans les Caraïbes. Le navire d’assaut amphibie Dixmund a levé l’ancre le 3 avril de Toulon vers la Guyane française pour ce que le président Macron définit comme “une opération militaire sans précédent” nommée “Résilience”, dans le cadre de la “guerre au coronavirus”. Le Dixmund peut jouer le rôle secondaire de navire hôpital avec 69 lits, dont 7 pour thérapies intensives. Le rôle premier de ce grand navire, long de 200m et avec un pont de vol de 5 000m2, est celui de l’assaut amphibie : une fois proche de la côte ennemie, il attaque avec des dizaines d’hélicoptères et véhicules de débarquement qui transportent des troupes et des véhicules blindés. Caractéristiques analogues, bien qu’à échelle moindre, pour le navire britannique RFA Argus, qui a pris la mer le 2 avril vers la Guyane britannique.

Les deux navires européens se positionneront dans les mêmes eaux caribéennes à proximité du Vénézuéla : c’est là qu’arrive la flotte de guerre -avec les plus modernes navires de combat de littoral (construites aussi par l’italienne Leonardo pour l’US Navy) et des milliers de marines- envoyée par le président Trump officiellement pour bloquer le narcotrafic. Trump accuse le président vénézuélien Maduro de “profiter de la crise du coronavirus pour accroître le trafic de drogue par lequel il finance son narco-État”.

L’objectif de l’opération, appuyée par l’OTAN, est de renforcer l’étau de l’embargo pour étrangler économiquement le Vénézuéla (pays qui a les plus grandes réserves pétrolifères du monde), dont la situation est aggravée par le coronavirus qui a commencé à se propager. L’objectif est de déposer le président Maduro régulièrement élu (dont la tête a été mise à prix pour 15 millions de dollars) et d’instaurer un gouvernement qui amène le pays dans la sphère de domination USA.

Il n’est pas exclus que puisse être provoqué un incident qui serve de prétexte pour l’invasion du Vénézuéla. La crise du coronavirus crée des conditions internationales favorables à une opération de ce type, éventuellement présentée comme “humanitaire”.

 

 

 

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La pandémie capitaliste

Posté par elianguesard le 7 avril 2020

capitalcomplet

https://viacampesina.org/fr/communique-de-la-via-campesina-face-a-la-crise-il-faut-maintenir-notre-humanisme-nonaublocus/

 

Communiqué de La Via Campesina : Face à la crise, il faut maintenir notre humanisme #NonAuBlocus

6 avril 2020

(Harare, le 6 avril 2020) La Via Campesina appelle à défendre les principes humanitaires comme condition indispensable pour lutter en solidarité et en unité face à la crise de COVID 19. De plus, LVC dénonce encore plus fortement les pratiques impérialistes et l’ingérence des États-Unis dans ce contexte. Nous considérons qu’il est urgent de lever le blocus économique et de mettre fin à la persécution politique et à la sale campagne contre Cuba et le Venezuela. Ces pays ont besoin de conditions concrètes pour répondre souverainement, efficacement et en temps opportun aux besoins de leurs peuples et protéger la dignité et la vie dans tous les sens du terme. Le blocus les empêche notamment d’avoir accès aux ressources et aux intrants requis pour faire face à la crise du coronavirus dans des conditions optimales.

La pandémie capitaliste et celle du COVID 19 révèle le spectre d’un « système en crise, » pervers, inégal et injuste, qui continue de profiter et d’opprimer les classes ouvrières et populaires du monde, en rendant la vie encore plus précaire et en menaçant la survie de l’humanité. Cela contraste fortement avec la solidarité et l’humanisme du gouvernement cubain et de sa révolution qui a déployé sur le champ et sans distinction de nationalité ou de frontières des « Brigades médicales cubaines » dans divers pays du monde, notamment en Italie, l’un des principaux foyers de propagation en Europe, dans le but de contribuer solidairement à la lutte mondiale contre la pandémie.

Alors que de nombreux États et mouvements organisés de la planète, comme La Via Campesina, s’emploient à faire face à la crise du coronavirus, nous dénonçons la montée de la menace de profiter de la situation pour mener des agressions économiques, politiques et même militaires : justification de l’usage excessif de la violence, attaques contre les processus démocratiques, création d’un climat de guerre et de mort, et application de mesures coercitives et totalement illégales contre les peuples.

En ce sens, nous dénonçons comme crime contre l’humanité la persécution par les États-Unis des avions et des navires qui tentent d’apporter des médicaments et d’autres fournitures médicales au Venezuela et à Cuba pour combattre le fléau. Nous appelons donc le monde entier à dénoncer ces pratiques perverses et génocidaires, et les États à faire pression pour mettre fin immédiatement à ces blocus et à ces attaques internationales contre ces nations. En pleine urgence mondiale, le maintien de ces agissements antidémocratiques et coloniaux constitue un crime contre l’humanité. Il est vital que Cuba et le Venezuela garantissent à leur population la nourriture et les médicaments en temps opportun. Ainsi, ils pourront appliquer pleinement les protocoles de détection et de contrôle des cas possibles d’infection de COVID 19.

Enfin, La Via Campesina affirme l’importance de l’unité des peuples, au-delà des États, pour surmonter cette crise. Nous disons #RestezChezVousMaisPasEnSilence. Ainsi, nous construirons ensemble la nouvelle société que nous voulons et dont nous avons besoin, en priorisant la vie, et non les profits. Tout comme le peuple cubain et la révolution bolivarienne nous le montrent, aujourd’hui et depuis toujours, nous continuons de résister en solidarité, avec internationalisme et dans le respect de la dignité humaine et de la vie.

 

 

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https://viacampesina.org/fr/lettre-ouverte-aux-citoyen%c2%b7ne%c2%b7s-coronavirus-la-necessaire-refondation-de-nos-systemes-agricoles-et-alimentaires/

 

Lettre ouverte aux citoyen·ne·s. Coronavirus : La nécessaire refondation de nos systèmes agricoles et alimentaires

7 avril 2020

Par le secrétariat national de la Confédération Paysanne. Lettre publiée le 20 mars 2020.

La crise du Coronavirus que nous traversons est avant tout sanitaire. Mais ces effets touchent nos vies dans leur ensemble et engendrent des conséquences de grande ampleur qui secouent les économies de tous les pays du monde. C’est un épisode fulgurant avec un trait révélateur important : elle montre que bien de domaines de notre quotidien doivent être extraits des logiques de compétition mondiale, de recherche de profit à tout prix, de financiarisation de l’économie réelle, de spécialisation des territoires.

Il devient ainsi commun d’entendre parler, dans le débat public, de l’importance de la souveraineté. Dans le domaine de la fabrication des médicaments et de la santé, par exemple. Dans ses allocutions récentes, le Président de la République Emmanuel Macron à lui-même déclaré que « déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie [..] à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle ». Dans cette lettre ouverte, nous voulons nous pencher sur le domaine alimentaire, pilier essentiel de notre société, qui doit être reconnu comme tel.

La souveraineté alimentaire devient une idée prégnante dans ces temps de crise où la sécurité alimentaire de tout le pays est sous pression, et nous, Confédération paysanne, estimons que c’est le moment approprié pour parler de l’avenir du système alimentaire qui la fonde. Nous estimons en effet que si la crise est avant tout sanitaire, notre réponse à celle-ci ne peut être que politique, et puisqu’on ne reviendra pas à la situation antérieure au COVID-19, cette réponse engage notre avenir.

Si on continue à piller les ressources naturelles, à considérer la terre, le vivant et la main d’œuvre comme des marchandises comme les autres, à produire l’alimentation comme une denrée industrielle standardisée et échangeable à travers la planète, comment ferons-nous face à l’effondrement de la biodiversité, aux conséquences sanitaires et agronomiques du changement climatique ? Si on continue à breveter le vivant et déléguer la production de semences à des firmes multinationales, qu’en sera-t-il en période de crise si nous n’avons pas la main sur la base de toute notre alimentation ?Si on continue à construire des filières internationalisées dont le moindre choc économique, sanitaire, climatique engendre une volatilité catastrophique des marchés, comment garantir des prix justes, stables et sécurisés pour nous paysans qui vous nourrissons ici et ailleurs ? Si on continue à prôner l’agrandissement et l’industrialisation de nos structures agricoles et donc à favoriser la disparition de nos emplois paysans et la dépendance au secteur de l’agrobusiness, comment ferons-nous alors que nous avons besoin de paysan.ne.s nombreux.euses pour faire face aux enjeux de climat, de biodiversité ou de crise sanitaire  qui sont et seront devant nous ? Si on continue à spécialiser les territoires, à segmenter les filières, à faire parcourir aux biens agricoles et agroalimentaires le tour de la planète, comment ferons-nous quand nous nous rendrons compte que la France ne produit plus que la moitié des fruits et légumes consommés par sa population ? Comment ferons-nous si nos acheteurs internationaux ne s’approvisionnent plus auprès de nous, pour leur production de veaux, de chevreaux, de lait ou de blé ? Si on continue à baser notre modèle alimentaire sur la consommation d’énergies fossiles, la destruction des cycles naturels, le recours permanent à la technologie, nous ne saurons pas faire face aux réactions du vivant, de notre planète. Il est illusoire de croire à une maîtrise totale des sociétés humaines sur la nature par une artificialisation et technologisation croissante de nos modes de vie. Nous avons besoins de pouvoir compter sur les savoir-faire paysans et leur connaissance de la complexité des écosystèmes.

Les tendances actuelles à la disparition de l’emploi paysan et à la mondialisation des échanges nous exposent à une concurrence acharnée sur les prix et les moyens de production à l’échelle mondiale. Les accords de libre-échange aggravent la situation sur le plan social, économique, sanitaire et écologique. Il est grand temps que cela change.

Il n’est pas question de répondre à la mondialisation et au système financier capitaliste par une autarcie ou le repli sur soi, mais bien de remettre au cœur des politiques publiques la question de l’autonomie. Ce principe d’autonomie nous est plus que cher : il guide depuis des années nos luttes paysannes et fonde l’agriculture paysanne, projet agricole et alimentaire de la Confédération paysanne. Nous espérons que la situation actuelle permette à chacun.e de se rendre compte de la valeur du travail paysan et de l’importance de l’autonomie paysanne pour la résilience de nos systèmes alimentaires.

La Confédération paysanne, inspirée par des valeurs humanistes, a toujours porté la question de la répartition : répartition des moyens de production, répartition des richesses à l’échelle internationale. La recherche d’autonomie est pleinement complémentaire avec la solidarité humaine qui traverse les frontières et qui est nécessaire dans des cas de crise. Un système économique relocalisé, équitable, qui place les considérations sociales et le travail avec la nature au cœur de la réflexion, est la voie d’avenir à suivre. Nous avons besoin de paysan.ne.s nombreux.euses pour relever les défis de demain !

Toutes les questions que la pandémie du coronavirus pose de manière aigüe remettent en cause nos systèmes alimentaires dans leur ensemble, et leur avenir sera fondé par les réponses que nous donnons à cette crise.

Repensons l’organisation de nos filières, de notre consommation, de notre alimentation. Repensons nos systèmes alimentaires pour un accès à une alimentation de qualité pour tou.te.s. Repensons les de sorte à les fonder sur une protection accrue, ambitieuse et durable du monde paysan. Cette protection ne veut pas dire absence d’évolution mais, au contraire, un accompagnement fort par les politiques publiques d’une agriculture créatrice d’emplois de qualité, rémunératrice, productrice d’une alimentation diversifiée, résiliente aux chocs, respectueuse de l’environnement et du vivant, relocalisée et ancrée dans son territoire. Une agriculture capable d’être la base pour une sécurité sociale alimentaire, prochaine grande avancée sociale de notre siècle.

La pandémie actuelle a des répercussions importantes sur nous tous. Nous sommes parmi les premiers impactés, nous, les paysans qui vous nourrissent. La Confédération paysanne appelle à un soutien indéfectible aux paysannes et paysans, aujourd’hui, et elle demande aussi que ce soutien soit durable. Dès aujourd’hui, les modes de distributions et commercialisations qui font vivre des dizaines de milliers de paysan.ne.s et concernent des millions de citoyen.ne.s sont sous pression. Il faut trouver des solutions concrètes, innovantes et durables pour tou.te.s les paysan.ne.s, touché.e.s, parce qu’ils.elles dépendent du système mondialisé, de contrats avec la restauration hors domicile, de marchés de plein vent dont l’ouverture est incertaine. Il faut les trouver avec eux et pour eux, en faisant des propositions pleinement responsables et efficaces face à l’urgence sanitaire. Réguler les marchés, rééquilibrer la chaîne de valeur au profit des agriculteurs.trices, stopper la concurrence effrénée, sont des mesures urgentes pour garantir un revenu digne aux agriculteurs et agricultrices. L’alimentation et l’agriculture doivent redevenir dès demain l’un des socles et des fondements de nos sociétés. Le métier de paysan, producteur d’alimentation, doit retrouver un statut et une situation à la hauteur de l’enjeu auquel nous répondons : satisfaire le besoin premier de la population de se nourrir sainement, en quantité et qualité.

On voit actuellement qu’il est possible d’avoir des actes politiques forts face à des enjeux planétaires, ici une menace sanitaire. Cela nous prouve que nous pouvons agir pour changer notre système économique et améliorer notre mode de vie vers plus de justice sociale et climatique. Il faut maintenant que nous nous donnions les moyens de répondre à l’urgence sociale dans la production agricole et à l’urgence climatique et écologique que nous avons à relever collectivement. Il est plus que temps maintenant de prendre des décisions qui aboutissent à plus de solidarité et de responsabilité.

Tirons les enseignements sur notre système économique et financier actuels pour l’avenir de notre société. Revalorisons nos paysans et redonnons tout son sens à nos métiers de l’alimentation pour repositionner ce secteur au cœur de notre projet de société !

Relocalisons notre agriculture et nos systèmes alimentaires en France, en Europe, et pour tous les peuples !

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