8 Mars et « si c’est une femme qui le sang »

Posté par elianguesard le 4 mars 2015

8 Mars 2015 journée des femmes 3 textes sélectionnés:

1er texte :

http://viacampesina.org/fr/index.php/les-grands-ths-mainmenu-27/femmes-mainmenu-39/1046-mars-8-femmes-en-lutte-pour-la-souverainete-alimentaire-contre-la-violence-et-l-agrobusiness

Femmes en lutte pour la souveraineté alimentaire, contre la violence et l’agrobusiness
(Harare, le 8 mars 2015)
En cette Journée internationale des Femmes – 8 mars – La Via Campesina appelle à organiser des actions afin de mettre en évidence le rôle fondamental des paysannes pour garantir la souveraineté alimentaire visant non seulement à faire face à la crise alimentaire mais surtout comme principe éthique de vie se basant sur la justice sociale et l’égalité. Lors de cette journée de lutte, nous dénonçons la violence exercée en particulier à l’encontre des femmes. En effet, dans nos campagnes, le modèle de l’agrobusiness et le capital ont exacerbé les inégalités sociales et celles entre les hommes et les femmes. C’est pourquoi nous luttons contre le patriarcat qui se manifeste dans tous les espaces de notre vie, la famille, les organisations, les communautés, les relations homme/femme et la sexualité. Nous condamnons également le féminicide causant l’assassinat de millions de petites filles et de femmes dans le monde, et nous exprimons notre solidarité avec toutes les personnes qui subissent des discriminations et des violences en raison de leur identité de genre et/ou sexuelle.

Le rôle tenu par la femme dans La Via Campesina fait que ce mouvement soit unique dans l’histoire non seulement des mouvements paysans mais aussi des autres mouvements sociaux et organisations internationales.

Pour Nettie Wiebe, de la Via Campesina d’Amérique du Nord, « le travail, les perspectives, l’analyse, l’énergie, le leadership et la présence des femmes dans La Via Campesina ont transformé et renforcé notre mouvement». Le modèle de l’agriculture paysanne assumé par La Via Campesina internationale non seulement inclut les femmes mais revendique en outre leurs droits et leur permet d’être des paysannes à égalité avec les hommes.

Dans le contexte actuel, l’accaparement, la spoliation et l’exploitation des terres de la part des transnationales augmente avec le modèle en extension de l’agrobusiness. D’autre part, la vulnérabilité des paysannes et des femmes autochtones s’accroît du fait des expulsions quotidiennes de leurs terres.

A cet égard, La Via Campesina affirme la nécessité d’une Convention internationale sur les Droits des paysannes et des paysans car les conventions et mécanismes existants se sont avérés trop limités pour la protection des droits des paysannes et les conséquences des politiques néolibérales.

C’est pourquoi à l’occasion du 8 mars, nous, les femmes et les hommes de La Via Campesina, défendons une réforme agraire intégrale, les biens naturels comme la terre, l’eau, les territoires qui, dans leur ensemble, garantissent la souveraineté alimentaire au moyen d’une production agroécologique revalorisant l’agriculture paysanne. Nous dénonçons avec force la destruction et la déprédation dues à la monoculture, à l’utilisation indiscriminée d’intrants chimiques toxiques et aux dommages causés par les transnationales sur nos territoires. Obtenir plus de productivité et de rentabilité dans nos champs signifie la dégradation des conditions de vie dignes pour des millions de paysans et de paysannes. Le marché ne peut pas continuer à dicter les politiques agricoles et à porter atteinte à la santé des peuples et de la nature.

En ce 8 mars, nous continuerons à globaliser la lutte et l’espoir pour un monde plus juste et égalitaire pour toutes et pour tous. Nous exprimons notre solidarité avec Máxima Acuña, paysanne péruvienne qui lutte et résiste contre une transnationale minière. Sa force et sa dignité nous inspirent pour déclarer: Finissons-en avec le système capitaliste et le patriarcat.

http://viacampesina.org/Via-info-fr/

2ème texte :
«l’écho foudroyant » : et « si c’est une femme » qui le sang

Attentats parisiens : la pseudo absence des femmes et l’impensé social de ce qu’elles donnent au monde commun

par Françoise Bloch
lundi 09 février 2015
source :

http://www.netoyens.info/index.php/contrib/09/02/2015/attentats-parisiens-la-pseudo-absence-des-femmes-et-l-impense-social-de-ce-qu-elles-donnent-au-monde-commun

Ce texte est dédié en tout premier à deux femmes : Djamila Boupacha et Fatima Elayoubi [1]
Mes pensées vont vers elles et vers toutes les femmes qui prennent soin des enfants.

Une fois dépassée la sidération que les récents événements parisiens m’ont provoquée, j’ai été frappée, dans un premier temps, par la quasi- absence des femmes en lisant et écoutant, tout ce qui se disait ou était publié sur ces événements tragiques. Frappée mais pas vraiment étonnée. Certes peu de femmes « universitaires » se sont exprimées sur ce carnage, certainement pour les raisons évoquées par Silvia Lempen-Ricci [2] : auto-dépréciation et sentiment toujours vivace de ne pas en savoir assez et d’avoir tant à apprendre des autres car ce qui est impliqué dans ces assassinats engage plusieurs approches disciplinaires. J’ai donc beaucoup écouté et lu mais je l’ai fait aussi dans les interstices et à partir de mes propres travaux de recherche, car il me semble qu’il fallait justement regarder ailleurs pour entendre ce que disaient ou écrivaient de nombreuses femmes, dans toute la diversité qui les constitue : ce qu’elles procurent et donnent au monde social ne se situe pas uniquement là où les grandes fresques socio-politico-médiatiques s’élaborent et se donnent à voir et à entendre. Quelle place occupent-elles dans le monde social s’agissant de ce qui est en premier lieu impliqué dans ces assassinats, à savoir les vulnérabilités et fragilités humaines dont celles des enfants dans un monde devenu si inhumain où la violence des rapports sociaux prédominent et se manifestent dans des gestes individuels de désespérance voire suicidaires?? À quoi répondent ces assassinats perpétués par ces jeunes hommes, devenus tueurs, et par les policiers qui les ont abattus?? Il semblerait bien que nous soit renvoyé un écho foudroyant entre la violence suicidaire de ces jeunes – provoquant leurs exécutions – et le vide abyssal de sens qu’ont à l’heure actuelle la financiarisation du monde et la guerre de tous contre tous. Écho foudroyant aussi entre le monde virtuel dans lequel vivent les financiers et autres traders, un monde sans limite, et celui dans lequel vivaient ces jeunes, qui ne connurent de limites que celle des armes qui les abattirent. Il y aurait beaucoup à dire sur cette absence de limites que l’espace de cet article ne me permet pas de développer.

Centrés autour de la liberté d’expression et contre la terreur dont avaient été victimes les journalistes de Charlie H. et les juifs du Supermarché Casher, les rassemblements, sous le coup de l’émotion, en ont parfois oublié qui étaient ces jeunes français devenus «jihadistes» et eux aussi abattus. Très vite, mon attention s’est centrée vers ces jeunes hommes, pressentant, sans avoir encore lu quoi que ce soit à leur sujet, que leur vie n’avait pas dû être « un long fleuve tranquille ». Déformation professionnelle peut-être?? J’ai en effet longtemps travaillé comme sociologue dans un laboratoire de recherches du CNRS situé dans la banlieue est de Lyon en particulier sur la transmission intergénérationnelle et sur la prise en charge des enfants. J’avais en outre encadré plusieurs mémoires sur les familles monoparentales assistées de la banlieue lyonnaise, sur les dispositifs d’aide à la parentalité et était intervenue à plusieurs reprises auprès de travailleuses sociales, interpellées par ce qu’elles voyaient et vivaient dans ces banlieues de relégation sociale : toute cette tragique affaire n’était donc pas sans m’interpeller.

Il m’aura fallu trouver sur un site internet d’information, le témoignage d’une femme, leur voisine d’enfance, recueilli par une journaliste pour confirmer ce que je pressentais de l’histoire de deux des tueurs, les frères Kouachi [3]: une enfance de violence et de misère passée en partie dans une famille monoparentale – c’est à dire avec leur mère – dont les cinq enfants, vraisemblablement de pères différents, se sont retrouvés orphelins – à respectivement 10 et 12 ans – après le suicide de leur mère, accablée qu’elle était de devoir faire face à la misère, y compris en se prostituant : « Ici, nous vivions entre pauvres. Et encore, la plupart des gens, une fois passées quelques années, partaient ailleurs. Le quartier craignait vraiment. Nous avons décidé de rester pour changer notre environnement nous-mêmes, nous les locataires du 156. Nous voulions sauver notre quartier. » dit cette voisine en rajoutant : « J’adorais cet enfant. Il suffisait qu’on le cajole, qu’on le prenne dans les bras pour qu’il se calme. Moi, je l’ai trouvé touchant, ébahi comme tous les autres par la bande à Mickey. Un enfant comme les autres, qui croit en la magie de Disney, et qui se calme dès qu’on l’apaise » . Portrait sensible de ces jeunes devenus tueurs et noté aussi par Ségolène Vinson, journaliste rescapée de la tuerie de Charlie H., dans son témoignage [4]. À propos de Said Kouachi qui la tenait en joue et l’épargna, elle dit : « je l’ai regardé. Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux. J’ai senti un moment le trouble chez lui, comme s’il cherchait mon nom (…) ». Placés par la DASS (direction des affaires sanitaires et sociales) à la mort de leur mère dans une institution pour enfants maltraités ou orphelins et lâchés « dans la nature » plutôt hostile dès leurs 18 ans, ils sont le produit du système socio-éducatif français – un des plus inégalitaires en Europe -, de « la politique de la ville » et de la montée des inégalités sociales à l’heure du capitalisme financier. Cette politique de la ville notamment relègue dans des quartiers périphériques dits « sensibles » – que je nomme prosaïquement pauvres – des familles entières, issues ou non de l’immigration.

Amedy Coulibaly, le 3ème tueur, passa son enfance [5] à La Grande Borne-Grigny, dans une famille d’origine malienne dont il était le septième et unique garçon d’une fratrie de dix. Conçue par des architectes et urbanistes post-soixante huitards, où certains d’entre eux allèrent habiter au tout début – j’en connaissais certains – la ville nouvelle de Grigny, située dans la grande banlieue parisienne, fut vite délaissée par ses concepteurs qui revinrent habiter dans Paris. Grigny est devenue une ville de non droit où les trafics prolifèrent en même temps que la misère sociale et culturelle même si de nombreux travailleurs sociaux y œuvrent avec beaucoup de difficultés. Sa haine de la police et son sentiment d’injustice viendrait ou aurait été aggravée par la mort de son meilleur ami, Ali Rezgui, tué par un policier stagiaire et non poursuivi par la justice au prétexte qu’il aurait agi en légitime défense en poursuivant ces jeunes délinquants. Passant de la petite délinquance à la criminalité, son parcours de vie passa à plusieurs reprises par la « case » prison où il fit la connaissance de Cherif Kouachi et se convertit à l’islam radical. Pendant son incarcération, il tourne clandestinement un film qui dénonce les conditions de vie à la prison de Fleury Merogis, film dont certains extraits seront repris par l’émission Envoyé Spécial en 2009. Pendant qu’il commettait l’irréparable, il se souciait que ses actes soient « médiatisés » et propagés sur les réseaux sociaux et la TV, lui donnant l’illusion d’exister, de devenir visible et d’être considéré…..au moins comme tueur, point final d’un parcours de délinquance et de criminalité.

Ces jeunes n’étaient pas les monstres que l’on aimerait qu’ils soient même si, après leur passage en prison [6], ils se radicalisèrent et commirent l’irréparable, armés jusqu’au cou : des assassinats froids et déterminés, une fois leurs « cibles » repérées?! Conduite suicidaire certes mais qui n’est pas leur seul apanage : de nombreux jeunes sans en arriver à ces extrêmes se sentent humiliés et blessés par le peu de considération dont ils sont l’objet et le peu de place qui leur est réservé dans le monde social. …à l’exception de celle de consommateurs potentiels.

Comprendre n’est pas excuser mais ne nous laissons pas aveugler par les raisons qui seraient liées à la religion musulmane, fusse-t-elle fondamentaliste, dans laquelle ces attentats trouveraient leur origine. L’essentialisme tellement critiqué par le mouvement féministe lorsqu’il s’agit de parler de la Femme [7] s’applique aussi au Musulman comme, en son temps, il s’est appliqué au Juif. Raisons pour lesquelles d’ailleurs ces « morts-là » ont parfois disparu de la liste macabre des personnes assassinées durant ces événements tragiques : sur un total de 20 morts – et non 17 victimes – 18 hommes. Macabre décompte qui montre cependant que cette tuerie a essentiellement concerné des hommes, à l’exception d’une femme psychanalyste, Elsa Cayat, à laquelle rend hommage Alice Ferney [8] et d’une femme policière municipale, Clarissa Jean Philippe, française originaire de la Martinique qui était encore stagiaire après avoir fait une formation d’agente de sécurité [9]. Jeune femme policière à laquelle Christiane Taubira, ministre de la justice, a rendu un « hommage appuyé ». Ces mini-présences féminines répondent d’ailleurs à la quasi absence de femmes dans le cortège des chefs d’États, présents lors du rassemblement parisien[10]. Caricatures du monde dit démocratique?!

L’impensé social de ce que procurent les femmes au monde commun ….et de leurs difficultés

1/ Des femmes dans les interstices

Le Monde des Livres dans sa livraison du 16 janvier a fait place aux écrivainEs pour exprimer leur réaction à ces événements tragiques et d’autres sites d’expression pullulent de témoignages de femmes. Celles de quatre femmes ont retenu mon attention pour ne citer qu’elles :

- la première est Lydie Salvayre, prix Goncourt 2014 pour son livre « Pas pleurer » dans lequel elle relate la guerre lancée pendant la guerre d’Espagne, avec la bénédiction de l’Église, contre «les mauvais pauvres» _dont sa mère _?; par ailleurs pédopsychiatre « de l’autre côté du périphérique » parisien, elle pose un regard très lucide sur ces très jeunes enfants pour lesquels « les méchants sont les juifs et les mécréants » et, dit-elle, avoir compris pourquoi. Je la cite « ces enfants, pour qui l’idée de se rendre à Paris était une affaire compliquée et presque insurmontable tant ils se sentaient loin de ce que Paris représentait, ces enfants aux yeux desquels les valeurs de la France ne signifiaient strictement rien puisque du haut de leurs immeubles ils n’en voyaient pas la moindre mise en pratique, ces enfants qui vivaient dans la nostalgie du bled qu’ils ne connaissaient pas et dans l’humiliation blessante d’être tenus à l’écart de la fête, ces enfants se raccrochaient, faute de mieux, à ce qu’ils trouvaient à leur portée : des croyances communes et des haines communes en guise d’armature ». Diagnostic très juste dont je partage la conclusion : « Je suis convaincue qu’il faudra beaucoup de temps avant que celles-ci s’apaisent (…) et que le travail pour s’en émanciper sera considérable et ne se satisfera pas de quelques pansements, encore moins de dispositifs de contrôle et de milices de nettoiement comme l’Histoire en a connu, toujours prête à surgir».

- la deuxième est Christine Angot, auteure entre autres de « L’inceste », roman autobiographique, qui commentait le dernier livre d’Houllebecq dont la lecture comme celle de ses autres livres « ne la met pas mal à l’aise, ne la heurte pas mais la blesse, l’humilie ». Qui sait si la lecture de Charlie H. ne provoquait pas la même chose chez certainEs dont la sensibilité était blessée et qui n’apprécient guère qu’on s’attaque à ce à quoi ils-elles se raccrochent pour ne pas couler?? C’est le cas de toutE dominéE d’avoir peu d’humour sur les sujets qui réveillent sa souffrance quand celle-ci est à fleur de peau.

- La troisième est Amélie Nothomb [11] qui « riait beaucoup » avec les journalistes de Charlie H. Certes?! Mais cela l’autorise-t-il à conclure son court article d’un mépris condescendant écrivant à propos d’Amedy Coulibaly, le troisième tueur, dans le logement duquel fut retrouvé un de ses livres qu’il« ne savait sûrement pas lire »?? Ignorance du parcours de ce jeune homme qui fit toute sa scolarité dans un lycée professionnel jusqu’en première.

- la quatrième est Jemma Bent Seghir, enseignante d’origine émigrée [12]. Elle s’interroge sur la manière dont, relayéEs par les médias, les enseignantEs sont amenéEs à construire « la figure de l’élève supposé-e musulman-e et qui serait réti-f/ve aux « valeurs de la République », complice du terrorisme, antisémite et foncièrement obscurantiste . Tous ces témoignages visent à construire aussi en creux, par différence, l’image d’une institution scolaire et de ses membres qui seraient, eux, du bon côté de la frontière civilisationnelle, à savoir humanistes, éclairé-e-s, progressistes ». Elle soulève par ailleurs « des entorses à la position déontologique de l’enseignant-e » qui, faisant face à des questions jugées problématiques de certains élèves vont les rapporter à la presse ….et à la police. Or, considérant que des questions ou remarques problématiques ne sont pas l’apanage des seuls enfants d’origine musulmane mais d’enfants de tous les milieux sociaux, elle-même, issue de l’immigration, a souffert des mêmes discriminations et humiliations et partage certaines de ces questions, trouvant tout à fait inadmissible que la liberté d’expression des élèves ne soit pas élevée au même rang que celle prêtée à Charlie H.

Quatre témoignages de femmes fort différents _et il y en a tant d’autres?! _ qui s’ancrent bien sûr dans leur expérience à la fois personnelle, sociale et politique dont celle qu’elles purent avoir du mépris et de l’humiliation vécus ou incorporés en voyant leurs parents et singulièrement leur mère les subir mais aussi vécu de l’institution scolaire française où l «  ’égalité des chances » n’existe plus. Ces expériences sont sécantes aux rapports de sexe, de classe, voire de « race » qui se construisent très tôt.

Les dégâts du mépris ne s’apaisent pas si vite surtout lorsqu’ils durent depuis si longtemps, voire depuis plusieurs générations qui l’ont vécu, s’agissant en particulier des populations immigrées issues des guerres coloniales, eussent-elles la nationalité de leur pays « d’accueil » : « toute la seconde moitié du 19ème siècle et la première moitié du 20ème sont marquées par toute une série de stéréotypes raciaux qui ont appartenu à la culture de l’Europe impérialiste et colonialiste (…), tentant de justifier rationnellement et idéologiquement une gigantesque entreprise de conquête et de génocide. Loin d’être relégués au sein des sociétés savantes, ces concepts imprégnaient profondément le langage politique de l’époque »[13]. Qu’on attribue aujourd’hui au Musulman, comme il fut fait en d’autres temps au Juif, le rôle du bouc-émissaire d’une crise qui est désormais structurelle, montre à travers ces stéréotypes que l’Histoire ne se répète pas mais sait repasser les plats. En effet, les attributs dont Le Musulman est affublé deviennent la cause de nos maux sociétaux au prétexte qu’il n’aurait pas la même « humanité » que la nôtre ni « notre » conception de la laïcité, d’ailleurs falsifiée [14]. La mise à l’écart, dans l’indifférence de beaucoup de ceux et de celles qui se sont rassemblés pour dire leur attachement à la « liberté d’expression » – à géométrie variable d’ailleurs -, concerne des millions de personnes – parents et enfants – relégués à la périphérie des grandes villes dans des ghettos que sont devenues certaines banlieues françaises, la France n’ayant pas l’exclusivité de ces relégations chargées de mépris et d’humiliations. Il n’est donc pas étonnant que ces rassemblements ont été essentiellement « blancs », les populations immigrées s’en étant tenues à l’écart, craignant une fois de plus d’être stigmatisées et prises à partie comme le sont les jeunes musulmanes porteuses du « foulard » et exclues de l’espace public. L’émotion d’ailleurs est sélective puisque peu d’entre nous nous émouvons des morts abattus dans les guerres économiques ou militaires que mènent les pays occidentaux, dont la France. Malgré les mises en garde contre tout amalgame avec la population musulmane française, les attaques de lieux et de françaisEs de religion musulmane ont eu lieu et se multiplient. Va-t-on assister au retour des « ratonnades », après les exécutions sommaires dont ont été victimes de nombreux jeunes hommes ces dernières années dans les banlieues de relégation sociale et « ethnique »?? Et quid de la liberté d’expression lorsque des enfants et adolescentEs ne peuvent même pas exprimer pourquoi « ilLes ne sont pas Charlie »?? Quelle est cette nouvelle conformité et unanimité à n’écouter que les mots qui arrangent??

2/ Les mémoires et les blessures cachées

Les « mémoires et les blessures cachées » se transmettent aussi et pas simplement les valeurs et les pratiques sociales : elles font partie de l’héritage, souvent incorporé qui n’est pas que matériel mais aussi symbolique, c’est à dire chargé de sens. Il est donc important d’écouter et de lire ce que disent ces femmes car la position sociale qu’elles ont éventuellement acquise dépend du vécu de leur parcours de vie qui les a fait arriver là où elles sont et donne lieu à réflexivité?! Dans ce parcours, se cachent et se nichent souvent « les blessures cachées » de l’enfance, terme emprunté à Arlie Hochschild [15] dont les travaux sur la souffrance des enfants et de leurs mères indiennes du Kerala, contraintes de quitter leurs enfants pour aller…ailleurs s’occuper de ceux des autres _dans le Golfe Persique par exemple mais aussi ici _ m’ont éclairée et fait préciser ce que nous entendions, à propos de la transmission intergénérationnelle, quand nous écrivions que ce qui est procuré à l’enfant rend inséparables la matérialité de ce qui lui est donné de la relation qui s’est nouée avec lui [16]. L’enfant ne pourra intégrer une position d’adulte responsable et reprendre un héritage qui lui a été transmis _s’il lui fut transmis_ que s’il s’est senti considéré dans ce qui lui a été procuré non seulement par ses parents mais par toutes les instances socialisatrices (école, institutions, rencontres, mouvements politiques, etc ) qui l’introduisent dans le monde social ! Dans cet héritage, combien de blessures cachées, combien de non-dits, combien de secrets qui ne sont pas seulement liés à l’histoire familiale mais aussi à l’Histoire, qu’elle soit sociale et coloniale?! Le manque ressenti dans l’héritage transmis (fait de pratiques sociales, de valeurs et même d’argent) ouvrant la possibilité d’une transformation de ou d’une rupture d’avec cet héritage s’ancre toujours dans le manque de considération puisque le repérage d’un manque rend inséparable la matérialité de ce qui est procuré à l’enfant de la relation qui la soutient. Que cette relation ait été chargée de mépris et d’humiliation, de manque de considération, l’enfant, un l’adulte en devenir refusera l’héritage transmis. Ainsi d’ailleurs fut la raison et l’origine des révoltes de mai 68… mais aussi de leurs dérives?!

Ce manque de considération est observable dans de nombreux récits, qu’il s’agisse de jeunes ou de moins jeunes – hommes et femmes – issus entre autres de l’immigration, dès lors qu’ils portent un regard réflexif sur ce que fut la vie de leurs parents et la leur…mais aussi sur ce que fut leur expérience, entre autres de l’institution scolaire. Ce manque de considération et de bienveillance est patent dans de nombreux actes éducatifs et pédagogiques mais aussi dans le monde du travail à l’heure du néolibéralisme financiarisé. Prendre soin d’enfants et d’adolescents comme les éduquer suppose au moins de les considérer comme des êtres qui ont leurs propre sensibilité, capacités et préjugés comme nous avons d’ailleurs les nôtres. N’est-ce pas le rôle de l’institution scolaire en particulier d’apprendre aux enfants à transcender ces préjugés en acquérant les connaissances qui le leur permettront?? Ce serait le minimum à exiger de ceux et de celles qui ont prétention à éduquer un enfant, qu’il s’agisse de parents, d’assistantes maternelles, puéricultrices, d’éducateurs/trices, d’enseignantEs – peu forméEs pour prendre soin des enfants – de travailleuses sociales et bien sûr des responsables politiques. Beaucoup d’enfants dépendent désormais d’une pédagogie curative, et pas simplement dans ces milieux sociaux, tant leur sensibilité et leur vulnérabilité sont à vif.

Ces « blessures cachées », souvent héritées et incorporées lorsqu’un enfant ou un adolescent a vu ses parents méprisés ou humiliés, se renforcent dès lors que l’école, en tout premier lieu, est devenue une machine à « trier » les enfants : l’institution scolaire française qui attribue une place future à l’enfant – et ceci dès la maternelle [17] – est essentiellement conçue pour former les élites dites « républicaines » , mais aussi les grands dirigeants d’entreprises publiques et privées, et laisse sur le bas-côté de la route une grande majorité d’enfants. À ce « tri » dès le plus jeune âge, beaucoup de parents – et pas simplement des enseignantEs – participent selon des stratégies précises… et leur milieu social : choix du lieu de résidence, de l’établissement scolaire y compris en détournant la carte scolaire qui fut d’ailleurs supprimée, laissant aux parents qui le peuvent « le choix » de l’établissement scolaire le plus convenable et apte à profiler leurs enfants vers la réussite scolaire pendant que d’autres sont captifs du lieu où ils habitent et de l’absence de connaissances « stratégiques » . La ségrégation spatiale est aussi une ségrégation scolaire et sociale. Se comprend alors la manière dont beaucoup d’enfants et d’adultes font ou ont fait une expérience douloureuse de l’école et que le rapport à l’échec traverse une grande partie des entretiens biographiques que nous avons recueillis. Ainsi se construit un parcours scolaire qui débouche sur une place dans le monde social et la division du travail à la fois sociale, sexuelle et « raciale » : la seule place concédée à la majorité des jeunes de milieu populaire débouche désormais sur des stages non rémunérés et/ou des emplois sous- qualifiés – quand ils en trouvent – alors que leurs parents ont souvent fait des sacrifices pour leur payer des études qui ne servent à rien sans le réseau relationnel permettant d’accéder à un emploi qualifié?! Tel est le sort de beaucoup de jeunes aujourd’hui dont 130 000 sortent, chaque année, du système scolaire français sans aucune formation ou qualification. Je suis personnellement étonnée que d’autres Kouachi et Coulibaly ne se révoltent pas. Ceci explique peut-être pourquoi certains d’entre eux ont énoncé « je suis Coulibaly » : ne faudrait-il pas entendre ce raccourci, non pas comme une identification à « je suis un tueur » ou « j’ai envie de tuer » mais comme « je suis comme lui, aussi humilié et blessé »?? De la même manière d’ailleurs que le slogan « je suis Charlie » se saurait être une identification aux assassinés de Charlie Hebdo mais révèle beaucoup plus la sidération que la réflexion longue parfois à mûrir.

M’inquiète donc, outre les problèmes d’inégalités sociales grandissantes _dont les femmes des classes populaires, tout particulièrement celles issues de l’immigration sont les premières à souffrir_ et de stigmatisation dont font preuve de nombreux enfants _garçons et filles_ dans ces quartiers pauvres. Inquiétante aussi est l’utilisation faite des images propagées sur les « réseaux » ou la télévision, comme le soulignait une des grandes psychologues de l’enfant ….et de la télévision, Liliane Lurçat. Un de ses ouvrages [18] avait attiré mon attention alors que j’étais sur le « terrain » et observais ce que j’y voyais et entendais s’agissant d’enfants qui, dès 8 mois, étaient déjà « accros » à la TV. M’inquiète aussi le manque de considération et de bienveillance, l’absence de rythmes et de moments de calme et souvent de limites que les enfants vivent dans leur vie quotidienne quand leurs parents _et pas simplement leur mère_ sont devenus « surnuméraires », et/ou pris dans le tumulte d’une vie de plus en plus stressante où le « zapping » s’est généralisé. Le nombre d’enfants qui ne mangent même plus à table mais devant la TV et souvent seuls, se servent dans le frigo dès qu’ils en ont l’âge en donnant un grand coup de pied dans la porte pour la fermer, n’est qu’un exemple de ce que j’ai pu observer sur le terrain quel que soit le milieu social….et ceci depuis longtemps. Car aujourd’hui, y compris dans les milieux les plus modestes, chaque enfant a son téléviseur ou son ordinateur dans sa chambre et regarde les émissions qu’il souhaite comme il surfe sur tous les réseaux sociaux qui lui sont accessibles. Certains parents s’en inquiètent mais ont beaucoup de peine à lutter contre l’envahissement des images dans l’univers enfantin comme ils en ont à lutter contre l’incitation à la consommation. Mais ceci serait à développer beaucoup plus longuement.

En guise de conclusion toute provisoire, je dirais que, peu considérés dans ce qui leur fut procuré soit dans leur environnement familial, social ou éducatif, dans l’abandon dont ils furent l’objet et dont furent l’objet leur mère et père quand il en avait un, ces jeunes nous renvoient une image saisissante de ce que sont les inégalités sociales (et territoriales) aujourd’hui, du mépris et de l’humiliation que subissent de nombreux enfants et jeunes issus de ces milieux sociaux ghéttoïsés, qu’ils soient d’origine immigrée ou pas d’ailleurs, les premiers ayant ce poids en plus à porter. S’ils voient les méchants de leur histoire _pour reprendre les très beaux mots de Lydie Salvayre_ dans le peu de cas qui est fait de leur misère sociale, culturelle et relationnelle, dans l’indifférence dont les autres _les nantis pour eux_ n’en ont rien à foutre, peut se comprendre qu’ils se soient sentis humiliés dans les caricatures de Mahomet que Charlie H se complaisait à faire au nom de la liberté d’expression et de caricaturer. Peut-être qu’aucune autre image identificatoire que celle du Prophète ne leur fut proposée leur redonnant une dignité et une estime de soi??

Ces jeunes, devenus tueurs, n’étaient pas des monstres, ils étaient les enfants que nous avons laissé grandir dans la désespérance. Au delà de ce qu’ils nous donnent à voir, peut s’appréhender le sentiment d’abandon et d’humiliation qu’éprouvent de nombreux citoyens français _et d’ailleurs_ face aux crises qui traversent nos pays, et leur aspiration à davantage de justice sociale et de solidarité.

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Notes:
[1] Djamila Boupacha, militante du FNL, torturée et violée par l’armée française et renvoyée à ses « fourneaux » quand la « révolution algérienne » n’eut plus besoin d’elle.
Fatima Elayoubi, femme de ménage, analphabète, ayant appris le français grâce à Marie Pezé qui écouta sa souffrance et à sa propre fille qui l’introduisit dans la langue française pour écrire un magnifique petit livre « Prière à la lune ».Elle le dédie « À ma France » et à toutes les Fatima.

[2] Silvia Ricci- Lempen, Le Temps, 23 janvier 2015

http://www.silviariccilempen.ch/chroniques.php?numero=24&suite&titre=penser-le-7-janvier-ou-sont-les-femmes

[3] http://reporterre.net/L-enfance-miserable-des-freres

[4] Témoignage paru dans Le Monde du 14 janvier pp 10-11:

http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/13/c-est-charlie-venez-vite-ils-sont-tous-morts_4554839_3224.html

[5] http://fr.wikipedia.org/wiki/Amedy_Coulibaly#Enfance.2C_petite_d.C3.A9linquance_et_grande_criminalit.C3.A9

[6] Dans son enquête sur une prison de la région parisienne, Didier Fassin 2015, L’ombre du monde, Seuil, aborde de front les discriminations ethniques et raciales de l’appareil répressif français : 77 % des détenus appartiennent à une minorité ethnique et raciale avec une surreprésentation des jeunes peu diplômés ou en échec scolaire et habitant dans des zones de relégation urbaine, in Libération du 5 février 2015. Beaucoup plus repérés par la police et condamnés par les juridictions, sont les consommations de marijuana ou les actes d’incivilité que commettent ces jeunes que ne le sont la grande corruption financière, l’évasion fiscale ou la consommation de cocaïne réservée à d’autres classes sociales?! Discriminations de race et de classe se conjuguent?!

[7] Le singulier est volontairement utilisé puisqu’il est synonyme d’essentialisme.

[8] http://www.la-croix.com/Actualite/France/Hommage-a-la-psychanalyste-Elsa-Cayat-2015-01-09-1290547

[9] http://www.ouest-france.fr/charlie-hebdo-clarissa-jean-philippe-jeune-policiere-tuee-par-coulibaly-3105567

[10] La photo prise des chefs d’État lors de la grande manifestation parisienne parle en soi : deux femmes – Angela Merckel et Anne Hidalgo, maire de Paris au milieu d’hommes d’États dont certains sont loin d’être des démocrates attachés à la liberté d’expression?!

[11] http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/01/14/a-charlie-hebdo-on-rigolait-sans-arret-par-amelie-nothomb_4556273_3260.html

[12] Un témoignage d’enseignante, un parmi de nombreux autres : Jemma Bent Seghir, À bonne école : Élèves barbares versus enseignant-e-s civilisé-e-s, http://lmsi.net/A-bonne-ecole

[13] Enzo Traverso, 2002, La violence nazie, une généalogie européenne, La Fabrique, p.73
[14] Jean Baubérot, 2014, La laïcité falsifiée, La Découverte

[15] Uma S.Devi, Lise Widding Isaksen et Arlie Hochschild, La crise mondiale du care. Point de vue de la mère et de l’enfant, in Ss la direction de Jules Falquet, Helena Hirata, Danièle Kergoat, Brahim Labari, Nicky Le Feuvre, Fatou Sow, 2010, Le sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travail, Les Presses de Science Po, p.122-135

[16] Francoise Bloch, Monique Buisson, 1994, La circulation du don entre générations ou comment reçoit-on?? Communications, 59 et Françoise Bloch, 2010, Prendre soin d’un enfant, un travail comme un autre?? Paedagogica Historica, Routledge, vol.46, nr 6 – http://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/00309230.2010.526350

[17] Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans, collectif créé en 2006

http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=131

[18] Liliane Lurçat, 2002, La manipulation des enfants : nos enfants face à la violence des images, Éditions du Rocher

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3ème texte

Rojava Zapatia La Commune

https://infokiosques.net/lire.php?id_article=1167

Reportage sur Kobanê avec l’Action Anarchiste Révolutionnaire (DAF)
(Meydan Gazetesi, Paris-luttes.info, le 26 octobre 2014.)

On ne peut pas nier la réalité : les politiques opportunistes du capitalisme mondial et de l’Etat turc se trouvent derrière les tentatives d’attaque de Kobanê depuis 2 ans. Nous nous sommes entretenus sur la Révolution au Rojava et de la résistance de Kobanê, avec Abdülmelik Yalçin et Merve Demir, membres de l’Action Anarchiste Révolutionnaire (DAF), solidaire avec les populations de la région, et présents à Suruç (ville des réfugiés au bord de la frontière turco-syrienne) depuis le premier jour de la résistance, afin de lutter contre ceux qui veulent faire de l’ombre à la révolution populaire.

Vous avez réalisé pas mal d’actions pendant la résistance de Kobanê. Vous avez publié des affiches et des tracts. A part cela, vous avez joué un rôle actif en réalisant des chaînes de boucliers humains, à Suruç et dans les villages près de la frontière de Kobanê. Quel était votre objectif en allant à la frontière ? Pouvez-vous nous raconter ce que vous y avez vécu ?

MD : Parallèlement à la Révolution au Rojava, la République turque a essayé de construire un mur pour casser les effets de cette révolution sur la population kurde de Turquie. Pendant qu’en Syrie se déroulait des guerres d’opportunisme du capitalisme mondiale et des pays avoisinants, au Rojava, le peuple Kurde faisait un pas de plus vers la révolution populaire. Ce pas a servi à l’ouverture d’un vrai front pour la liberté des peuples. Regardant ce qui se passait particulièrement à Kobanê, et dans tout le Rojava, en tant qu’anarchistes révolutionnaires, il nous était impossible de ne pas nous faire partie prenante de ce processus. Être solidaire avec les peuples qui résistaient à Kobanê, est un point assez important, dans une conjoncture où les frontières des pays disparaissent. Nous étions au 15ème mois de la Révolution du Rojava. Pendant ces 15 mois, nous avions été très actifs, organisant un grand nombre d’actions unitaires, et réalisé de nombreuses affiches et tracts. Lors des dernières attaques contre la révolution de Kobanê, parallèlement à nos travaux d’affiches et tracts, nous avons organisé beaucoup d’actions de rue dans divers [NdT : à Istambul]. Mais il nous était nécessaire d’être présents à la frontière de Kobanê, pour saluer la lutte pour la liberté du peuple Kurde, et contre les attaques des gangs de l’EI – qui sont de purs produits de violence. Nous sommes partis d’Istanbul, le soir du 24 septembre vers la frontière de Kobanê. Rejoindre nos camarades qui nous ont précédés. Nous avons commencé à former un bouclier humain, dans le village de Boydê, situé à l’Ouest de Kobanê. Comme nous, des centaines de volontaires venus de divers endroits de l’Anatolie, de la Mésapotamie, formaient ce bouclier humain, tout le long de la frontière de 25km, dans des villages comme Boydê, Bethê, Etmankê, Dewsan. L’un des objectifs de ces boucliers humains, était d’empêcher les aides d’armement, de renforts en hommes, et de logistique de l’Etat turc dont le soutien à l’État Islamique était connu de tous. Avec ces veilles qui durent encore aujourd’hui, la vie dans les villages de la frontière s’est transformée en une vie communautaire, malgré les conditions de guerre. Un autre objectif de nos vigies était également d’intervenir pour le passage et le soutien du peuple de Kobanê qui a été obligé de fuir les attaques qui ciblaient le ciblait, mais qui se faisait bloquer et devait attendre aux passages frontaliers durant des semaines, subissant de temps à autre les attaques des gendarmes. Les premiers jours de notre veille, avec ceux qui venaient d’Istanbul, nous avons coupé les grillages de la frontière et nous sommes passés à Kobanê.

Pouvez-vous nous raconter ce que vous avez vécu après votre arrivée à Kobanê ?

AY. Dès notre passage à la frontière, nous avons été accueillis avec un grand enthousiasme. Dans les villages à la frontière de Kobanê, toute la population était dehors, de 7 à 77 ans. Les combattants de l’YPG (unités combattantes de l’armée populaire) et YPJ (unités combattantes féminines) ont tiré en l’air, debout sur les toits, dans des rues, pour saluer le fait que nous anéantissions les frontières. Nous avons fait une marche dans les rues de Kobanê. Puis nous avons discuté avec le peuple de Kobanê et les combattants YPG/YPJ qui défendent la révolution. C’est très important de traverser, de cette façon, les frontières mises par les États entre les peuples. Cette action a été réalisée en pleine guerre.

Il y a eu beaucoup d’informations sur les attaques faites par la gendarmerie et la police sur les populations à la frontière et sur les veilles de bouclier humain. Par ces intimidations, quel est l’objectif de la République Turque ?

A.Y. : Oui, l’État turc a en continue, une politique d’attaque contre les paysans de la frontière et les habitants de Kobanê qui essayent de traverser. Parfois les attaques sont multipliées, et parfois elles durent des jours. Chaque attaque a un prétexte et il est évident que chacune d’elle a un objectif bien particulier. Nous avons observé que quasiment à chaque attaque de gendarmes, il y avait des transferts de véhicules par la frontière. Nous ne savons pas le contenu de ces véhicules qui fournissent l’EI. Mais nous pouvions le deviner en faisant le parallèle avec l’intensité des attaques, s’il s’agissait de renforts humains, d’armes ou encore parfois de vivres pour subvenir aux besoins quotidiens de l’EI. Ces transferts se faisaient parfois par des véhicules qui portaient des immatriculations officielles, et d’autres fois par des gangs de « contrebandiers » soutenus par l’État. De plus, ces gangs soutenus par l’État, extorquent les biens des habitants de Kobanê qui attendent à la frontière. Et la gendarmerie, à la frontière, donne un droit de passage moyennant une commission d’environ 30%. Les politiques de l’État envers les populations de la région fonctionnaient déjà de cette façon, depuis de longues années. Mais prétextant les conditions de guerre ces politiques sont devenus encore plus visibles. Cette visibilité et les attaques ont pour but d’intimider les volontaires des boucliers humains et les peuples frontaliers.

Même si l’État turc le niait, l’existence et le fonctionnement du soutien à l’EI étaient relativement connus. Mais vous dites que lors de ce processus sa participation a prit des proportions visibles à l’œil nu. C’est-à-dire l’existence d’un environnement où l’État ne cache plus son soutien. Comment fonctionne le soutien de la République Turque à l’EI ?

M.D. : La République turque a nié son soutien à l’EI, avec insistance. Mais ironiquement, à chaque intervention de négation, un nouveau transfert était organisé à la frontière. La plupart de ces convois étaient d’une grande visibilité. Par exemple, des véhicules différents, laissaient à la frontière, et à plusieurs reprises, des « paquets de secours ». Nous avons été témoins de passage de dizaines de « voitures de service » à vitres fumées passer la frontière à la Porte de Mürsitpinar (ville turque frontalière syrienne). Personne ne se demande ce qu’il y a dans ces voitures car nous savons tous que tous les besoins de l’EI sont satisfaits par ce moyen.

Pourriez-vous nous parler de l’importance actuellement historique de l’appropriation de la Résistance de Kobanê et de la Révolution au Rojava, surtout dans ce processus, pour les anarchistes révolutionnaires ?

A.Y. : Il ne faut pas penser la Révolution au Rojava et la Résistance à Kobanê séparément de la lutte pour la liberté que le peuple Kurde mène depuis des dizaines d’années. La lutte pour la liberté du Peuple Kurde, a été lancée comme un problème dont la source viendrait du peuple et non de l’Etat, et pendant des années, elle a été qualifiée sur les terres où nous vivons de « Problème Kurde ». Nous tenons à le répéter à nouveau, ceci est la lutte du peuple Kurde pour la liberté. Il y a un seul problème ici, et c’est le problème de l’Etat. Le peuple Kurde mène un combat d’existence contre la politique ségrégationniste et destructive exercée depuis des siècles par les pouvoirs politiques successifs dans cette région. Avec le slogan « PKK est le peuple, le Peuple est ici », le sujet politique prend forme chez chaque personne une par une, et l’identité de la force organisée est claire. Depuis qu’avec cette perception, nous avons concrétisé la lutte, dans différentes zones, de l’individu à la société, la relation que nous avons bâtie avec le peuple Kurde et l’organisation du peuple Kurde est une relation de solidarité mutuelle. Cette relation solidaire, est une relation que nous avons fondée en regardant par le prisme de la lutte pour la liberté des peuples. Dans les luttes pour la liberté, le mouvement anarchiste a été toujours un déclencheur. Dans une période où le socialisme ne pouvait pas sortir du continent européen, alors qu’une théorie comme « Le droit des peuples à disposer d’eux mêmes » n’existait pas encore le mouvement anarchiste s’est habillé des luttes pour la liberté des peuples dans différents endroits du monde. Pour comprendre cela, il faut regarder l’effet de l’anarchisme sur les luttes populaires dans un éventail large, de l’Indonésie au Mexique. De la révolution au Rojava, au combat des Zapatistes du Chiapas, les luttes des peuples pour la liberté ne correspondent pas aux descriptions des luttes nationales classiques. Parce qu’il est évident que concept de « nation » est lié à l’État. C’est pourquoi les luttes entreprises par les peuples pour s’organiser sans État doivent être étudiées en dehors de la notion « nationale ». Cependant, nous ne faisons pas la démarche de considérer la Résistance de Kobanê par des rapprochements avec d’autres processus historiques. Certains groupes font des renvois à d’autres processus historiques et leurs trouvent des ressemblances avec la Résistance de Kobanê. Mais il faut bien comprendre que la Résistance de Kobanê, c’est la Résistance de Kobanê ; et la Révolution au Rojava, c’est la Révolution au Rojava. Si on tient absolument à faire des parallèles avec la Révolution du Rojava, mais en regardant par le prisme d’une révolution populaire, dans ce cas, il faut aller regarder du côté de la révolution populaire de la péninsule ibérique.

Même si la Résistance à Kobanê se fait près de la frontière de l’État turc, de nombreuses actions et manifestations de solidarité on été faites au quatre coins du monde. Comment interprétez-vous les effets de la Résistance de Kobanê, ou, en vérité, la Révolution au Rojava, avant tout sur l’Anatolie, et bien sûr au Moyen Orient et dans le reste du monde ? Quels sont vos prédictions sur ces effets ?

M.D. : Les appels au « serhildan » (terme turc spécifique désignant les nombreux mouvements populaires d’insurrection kurde contre l’État turc depuis les années 90’ sur le slogan « Edi Bese » : Assez !) ont d’abord trouvé réponse dans les villes d’Anatolie, à commencer par les villes du Kurdistan. Dès le premier soir, les populations ont salué la Révolution au Rojava et la Résistance de Kobanê qui combat l’EI assassin et son soutien à l’État turc. L’État a commencé par attaquer les « serhildan » avec les forces des milices paramilitaires (nota : groupuscules d’extrême droite fomentés par l’État turc). Lors de ce processus de « serhildan » l’État qui terrorise les rues du Kurdistan, à travers les contra-hizbul, a assassiné 43 de nos frères. Ces assassinats sont le signe de la peur de l’État turc de la Révolution au Rojava, et du fait que cette révolution survienne dans ses terres. Une autre peur du capitalisme mondial et de l’État turc qui attaque, dépité par la crainte, est bien-sûr : le Moyen-Orient. Malgré tant de pillages, de violences, une révolution populaire a pu exister dans le Moyen-Orient. Et cela met sans dessus dessous les plans du capitalisme mondial. Un grand chamboulement, car malgré les conditions de guerre, malgré toutes les carences, une révolution populaire a pu fleurir à Rojava. Cette révolution est la réponse apportée à tous les doutes sur la possibilité d’une révolution dans cette région et partout dans le monde, et a consolidé la foi en la révolution chez les peuples de la région et dans le monde. De toutes façons, le but de toutes les révolutions populaires dans l’histoire est de donner naissance à une révolution sociale qui se mondialise. Dans cette perspective nous avons fait un appel de solidarité à l’anarchisme mondial, pour la Résistance de Kobanê et la Révolution au Rojava. Suite à notre appel, les anarchistes de partout dans le monde ont réalisé des actions, en Irlande, en Allemagne, Bruxelles, Amsterdam, Paris, New York… Nous saluons par cette occasion toutes les organisations anarchistes qui ont entendu notre appel et qui ont organisé des actions, qui sont descendues dans la rue, ainsi que celles qui nous ont rejoint à la frontière pour faire les boucliers humains.

Depuis le premier jour des attaques de l’EI, Les médias, surtout celles soutenues par l’État turc, ont fait couler beaucoup d’encre, en annonçant que Kobanê était sur le point de tomber. Mais depuis un peu plus d’un mois, elles semblent avoir enfin compris que Kobanê n’est pas tombée et ne tombera pas. En tant que journal Meydan, nous saluons votre solidarité avec Kobanê. Voulez-vous ajouter quelque chose ?

M.D. : Nous, anarchistes révolutionnaires, avons vu encore une fois la foi inébranlable en la révolution sur des terres qui vivent dans des conditions de guerre, nous l’avons vécu, nous le vivons. Ce qui se passe au Rojava est une révolution populaire ! Cette révolution, où les frontières disparaissent, les États deviennent inefficaces, les plans du capitalisme mondial sont détruits, se socialisera sur notre géographie. Nous appelons tous les opprimés qui sont dans les quatre coins de notre géographie, à regarder par la fenêtre des opprimés, avec cette conscientisation, à agrandir la lutte organisée pour la révolution sociale. C’est la seule solution pour faire vivre dans des géographies plus larges la révolution sociale dont les fondations se sont bâties au Rojava. Vive la Résistance de Kobanê ! Vive la Révolution au Rojava !

Meydan, gazette mensuelle anarchiste, meydangazetesi.org

VERS L’AUTOGESTION AU ROJAVA ?
Deux semaines au Rojava.
(Zaher Baher, traduction : alternative libertaire. juillet 2014)

Le texte ci-dessous est un des rares témoignages sur l’expérience d’auto-organisation populaire du Kurdistan syrien. C’est la raison pour laquelle il était nécessaire de le rendre accessible aux francophones, en dépit de ses lacunes et de certaines confusions. L’auteur n’ayant pu répondre à nos questions, nous avons recoupé certaines informations avec d’autres sources (merci au journaliste Maxime Azadi, d’Actukurde.fr). Nous avons fait le choix d’utiliser la version kurde des noms de lieu, tout en indiquant, dans certains cas, leur nom en arabe et en français. L’intégralité du texte est reproduite, à l’exception d’un passage de géopolitique trop long et trop peu pertinent à notre sens. L’ensemble des analyses n’appartiennent qu’à leur auteur, et n’engagent pas Alternative libertaire. Les notes sont de l’équipe de traduction.

En mai 2014, j’ai parcouru pendant quelques semaines le Kurdistan syrien — « le Rojava » — au nord-est du pays, avec un ami. Durant ce séjour, nous avons eu toute latitude pour rencontrer qui nous voulions : femmes, hommes, jeunes, partis politiques. Dans cette région, il y a plus de 20 partis, qu’ils soient étiquetés « kurdes », « chrétiens », ou autres. Quelques-uns participent à l’« auto-administration démocratique » (Democratic Self Administration, DSA) ou « autogestion démocratique » (Democratic Self Management) de la région de la Cizîrê.

La Cizîrê est l’un des trois cantons du Rojava. Nous avons également rencontré des partis politiques kurdes et chrétiens qui ne participent pas à l’auto-administration. En outre, nous avons rencontré des responsables de l’auto-administration, membres de divers comités, groupes et communes, ainsi que des hommes d’affaires, des commerçants, des ouvriers, ou de simples badauds sur le marché et dans la rue.

Le contexte

Le Kurdistan est un territoire peuplé d’environ 40 millions d’habitantes et d’habitants, partagé, à la fin de la Première Guerre mondiale, entre l’Irak, la Syrie, l’Iran et la Turquie. Au cours de l’histoire, le peuple kurde a subi des massacres et même un génocide de la part des régimes qui se sont succédé, principalement en Irak et en Turquie. Depuis lors, il a été continuellement opprimé par les gouvernement centraux. En Irak, sous la dictature de Saddam Hussein, les Kurdes ont subi des massacres à l’arme chimique au cours de l’opération Anfal. En Turquie, il n’y a pas si longtemps encore, les Kurdes n’avaient pas le droit de parler leur propre langue, et ils n’étaient reconnus que comme « Turcs des montagnes » – allusion au relief montagneux du Kurdistan de Turquie. En Syrie, la situation des Kurdes était un peu meilleure qu’en Turquie. L’Iran, lui, les reconnaît comme un peuple distinct des Perses et leur a octroyé des droits, mais pas d’autonomie politique.

Après la 1re guerre du Golfe (1991) s’est constitué en Irak un Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Après la 2e guerre du Golfe (2003), l’invasion et l’occupation de l’Irak, le GRK a profité de la situation pour se renforcer et se doter d’une administration, d’un budget et d’une armée – les peshmergas – autonomes. A Bagdad, le gouvernement central n’a pu qu’entériner cette autonomisation et, dans une certaine mesure, l’a même soutenue. Ceci a encouragé les autres parties du Kurdistan, particulièrement en Turquie et en Syrie. Au cours de cette même année 2003, des Kurdes de Syrie ont fondé le Parti de l’union démocratique (PYD, pour Partiya Yekîtiya Demokrat), qui est venu s’ajouter aux partis et organisations kurdes déjà existants dans la région. La plupart remontaient aux années 1960 mais s’étaient révélées peu efficients en comparaison du rapide développement du PYD.

Le Printemps arabe

Le Printemps arabe a secoué la Syrie au début de 2011 et, au bout de quelque temps, s’est propagé dans les régions de la Cizîrê, de Kobanê et d’Efrîn. La protestation populaire y a été profonde et constante. Elle a contribué au retrait de l’armée des cantons kurdes, à l’exception de certains territoires de la Cizîrê dont nous parlerons plus loin.

Pendant ce temps, se constituait – avec l’appui du PKK et du PYD – le Mouvement de la société démocratique (Tev-Dem, pour Tevgera Civaka Demokratîk), qui a rapidement acquis une solide assise populaire. Après le départ de l’armée et de l’administration syrienne, la situation est devenue chaotique – nous verrons pourquoi – et le Tev-Dem s’est trouvé dans l’obligation de mettre en application son programme avant que les choses n’empirent.

Le programme du Tev-Dem était très fédérateur, et couvrait tous les sujets de société. Beaucoup de gens du peuple, venus de différents milieux – kurde, arabe, musulman, chrétien, assyrien et yézidi – s’y sont impliqués. Son premier travail a été de mettre sur pieds toute une série de groupes, de comités et de communes, dans les rues, les quartiers, les villages, les cantons, les petites et les grandes villes. Leur rôle a été de s’occuper de toutes les questions sociales : les problèmes des femmes, l’économie, l’environnement, l’éducation, la santé, l’entraide, les centres pour les familles endeuillées, le commerce et les affaires, les relations avec les pays étrangers. Des groupes ont même été chargés d’arbitrer les contentieux, pour éviter aux plaignants qui le souhaitaient d’avoir à engager des procédures judiciaires.

Généralement, ces groupes se réunissent chaque semaine pour faire le point sur la situation sociale. Ils ont leur propre représentant dans le conseil du village ou de la ville, nommé « maison du peuple ». Le Tev-Dem, à mon sens, est un mouvement des plus efficaces, et assume toutes les tâches qu’il s’est fixé. Je pense que les raisons de son succès sont les suivantes :
La volonté, la détermination et l’énergie de gens convaincus qu’ils peuvent changer les choses ;
La participation volontaire d’une majorité de la population, à tous les niveaux, pour assurer la réussite de cette expérience ;
La mise en place d’une de forces défensives reposant sur trois composantes : les Unités de protection populaire (YPG, pour Yekîneyên Parastina Gel), les Unités de protection féminines (YPJ, pour Yekîneyên Parastina Jin) et l’Asayesh (une force mixte présente dans les villes et sur les points de contrôle). En plus de ces trois composantes, il existe une unité spéciale féminine non mixte, pour traiter les questions de violences sexuelles et domestiques.

De ce que j’ai vu, le Kurdistan syrien a suivi – à raison, à mon avis – une voie différente de celle des autres pays touchés par le « Printemps arabe ». Les différences sont flagrantes.
1. Les pays du « Printemps arabe » ont été bouleversés par de grands événements, et plusieurs ont chassé leurs dictateurs. Mais le « Printemps arabe », dans le cas de l’Egypte, a engendré un gouvernement islamiste, puis une nouvelle dictature militaire. D’autres pays n’ont guère fait mieux. Cela montre la puissance du peuple qui peut, à un moment donné, être le héros de l’histoire, mais n’est pas forcément en mesure d’inscrire son succès dans la durée. C’est l’une des principales différences entre le « Printemps arabe » et le « Printemps kurde » du Rojava, qui pourrait bien durer – et qui dure, en tout cas, jusqu’à présent.
2. Au Kurdistan syrien, les gens étaient prêts et savaient ce qu’ils voulaient. Que la révolution devait se faire de bas en haut, et non l’inverse. Que ce devait être une révolution sociale, culturelle et éducative autant que politique. Qu’elle devait se faire contre l’Etat, le pouvoir et l’autorité. Que le dernier mot dans les prises de décision devait revenir aux communautés de base. Ce sont les quatre principes du Tev-Dem. On ne peut que saluer ceux et celles qui ont lancé ces grandes idées et les ont mis en pratique, qu’il s’agisse d’Abdullah Öcalan, de ses camarades ou de quiconque. En conséquence, les Kurdes de Syrie ont créé leurs propres institutions pour mener la révolution. Dans les autres pays du « Printemps arabe », les gens n’étaient pas préparés. Ils voulaient certes renverser le gouvernement, mais pas le système. La majorité pensait que la seule révolution possible se faisait au sommet. La création de groupes de base n’a pas été entreprise, hormis par une minorité d’anarchistes et de libertaires.

L’auto-administration démocratique

Après de longs débats et un dur travail, le Tev-Dem a abouti à la conclusion qu’il était nécessaire d’instituer une auto-administration (DSA) dans chaque canton du Rojava (Cizîrê, Kobanê et Efrîn). A la mi-janvier 2014, l’Assemblée du peuple de Cizîrê a élu sa propre DSA, pour mettre en oeuvre les décisions des maisons du peuple du Tev-Dem, et prendre en main une partie des tâches administratives locales — éducation, santé, commerce, défense, justice, etc. La DSA est composée de 22 hommes et femmes ayant chacun deux adjoints (un homme et une femme). Au total, près de la moitié sont des femmes. Des gens de toutes origines, nationalités et confessions peuvent y participer. Cela permet une atmosphère de confiance, détendue et fraternelle.

En peu de temps, cette auto-administration a fourni beaucoup de travail, et a rédigé une Constitution — nommée Contrat social —, une loi sur les transports, une lois sur les partis, et un programme pour le Tev-Dem.

La première page du Contrat social stipule que « les territoires de démocratie autogestionnaire n’admettent pas les concepts d’État-nation, d’armée nationale ou de religion d’État, de gestion centralisée et de pouvoir central, mais sont ouvertes à des formes compatibles avec les traditions démocratiques pluralistes, ouvertes à tous les groupes sociaux et toutes les identités culturelles, à la démocratie athénienne, et à l’expression des nationalités à travers leurs organisations. »

Le Contrat social compte de nombreux articles dont quelques uns sont extrêmement importants pour la société, par exemple :
• La séparation de l’État et des religions ;
• L’interdiction du mariage en dessous de l’âge de 18 ans ;
• La protection des droits des femmes et des enfants ;
• La prohibition de l’excision ;
• La prohibition de la polygamie ;
• La révolution doit se faire à la base de la société et être durable ;
• La liberté, l’égalité, l’équité et la non-discrimination ;
• L’égalité hommes-femmes ;
• La reconnaissance de toutes les langues usitées : l’arabe, le kurde et le syriaque sont langues officielles dans la Cizîrê ;
• La garantie d’une vie décente aux détenus, afin de faire de la prison un lieu de réhabilitation ;
• La reconnaissance du droit d’asile : aucun réfugié ne doit être contraint de partir.

La situation économique de la Cizîrê

La Cizîrê compte plus d’un million d’habitants, kurdes à 80%, mais aussi arabes, chrétiens, tchétchènes, yézidis, turkmènes, assyriens et arméniens. Il y a de nombreux villages arabes et yézidis, ainsi que 43 villages chrétiens.

Dans les années 1960, le régime syrien a appliqué dans les zones kurdes une politique dite « de la ceinture verte », que le parti Baas a poursuivi quand il est arrivé au pouvoir. Elle consistait en une marginalisation des Kurdes sur les plans politique, économique, social et éducatif. L’objectif de la « ceinture verte » était d’implanter une population arabe dans les zones kurdes, en lui distribuant des terres confisquées aux Kurdes. Bref, sous Assad, les Kurdes étaient des citoyens de troisième rang, après les Arabes et les chrétiens.

Une autre politique a été de cantonner la Cizîrê à la production de blé et de pétrole : pas d’usines, d’entreprises ni d’industrie. La Cizîrê produit 70% du blé syrien et est riche en pétrole, gaz et phosphates. La majorité de la population y est employée dans l’agriculture et le petit commerce, et il faut y ajouter les employés de l’éducation, de la santé, des services publics, les militaires et les petits entrepreneurs. Après 2008, la situation s’est dégradée quand le régime Assad a promulgué un décret spécial interdisant la construction de grands bâtiments, en raison de la situation de guerre larvée dans cette région périphérique et frontalière.

Actuellement, la situation est mauvaise, du fait des sanctions imposées par la Turquie et par le Gouvernement régional du Kurdistan (on verra pourquoi plus loin). Le quotidien dans la Cizîrê est frugal, le niveau de vie est bas, mais ce n’est pas non plus la pauvreté. Les gens, en général, sont heureux de ce qu’ils ont accompli. On trouve dans le Rojava les biens de première nécessité indispensables à toute société, ce qui est important, au moins pour le moment, pour éviter la famine, se tenir debout et résister aux sanctions de la Turquie et du GRK. Il y a du blé en quantité suffisante pour produire du pain et des pâtisseries. Le pain, du coup, est quasi gratuit.

Le pétrole est lui aussi très bon marché — on l’a « au prix de l’eau », comme on dit là-bas. On utilise le pétrole pour tout : à la maison, pour les véhicules, pour certains équipements industriels. Le Tev-Dem a rouvert certains puits de pétrole et dépôts de raffinage. A l’heure actuelle, la région produit plus de pétrole que ce dont elle a besoin : elle peut donc en exporter mais aussi stocker les surplus. L’électricité est un problème, parce qu’elle est en bonne partie produite dans la région voisine, contrôlée par l’État Islamique (Daech). Par conséquent, les gens n’ont accès à l’électricité que six heures par jours — mais, au moins, elle est gratuite. Le Tev-Dem a amélioré la situation en vendant du diesel à bas prix aux propriétaires de groupes électrogènes, à la condition qu’ils vendent de l’électricité au voisinage à un prix plafonné.

Pour ce qui est de la téléphonie mobile, les appareils captent, selon la zone, soit le réseau du GRK, soit celui de la Turquie. Les lignes terrestres sont sous le contrôle du Tev-Dem et de la DSA, et semblent bien fonctionner. Là encore, c’est gratuit.

En ville, les boutiques et les marchés sont ouverts tôt le matin, jusqu’à 23 heures. On trouve beaucoup de marchandises de contrebande importées des pays voisins. D’autres produits viennent du reste de la Syrie, mais ils coûtent cher, en raison des taxes prélevées par les forces syriennes ou par les différents groupes armés qui contrôlent les circuits d’approvisionnement.

La situation politique dans la Cizîrê

Comme on l’a dit, la majorité des troupes du d’Assad se sont retirées de la région, ne conservant leurs positions que dans certaines localités. Elles tiennent la moitié de la ville principale, Hesîçe, face aux YPG-YPJ. Dans la deuxième ville de la région, Qamislo, 6.000 à 7.000 soldats réguliers occupent toujours l’aéroport et une portion du centre-ville autour de la Poste – évitée du coup par la plupart des habitants.

Les deux parties se toisent et évitent de se frotter l’une à l’autre. Je qualifierais cette situation de « ni paix ni guerre ». Il y a certes déjà eu des affrontements, à Hesîçe comme à Qamislo, avec des morts de chaque côté, mais jusqu’ici, le chef des tribus arabes a oeuvré à maintenir la coexistence.

Le repli de l’armée syrienne profite en fait aux deux parties. D’un côté, Assad s’épargne un affrontement inévitable avec les Kurdes, et s’exonère d’avoir à défendre la région contre d’autres forces insurgées, puisque les YPG s’en chargent. Ses troupes ont ainsi pu se porter sur d’autres fronts, prioritaires pour le régime. Les YPG-YPJ protègeront de toute façon mieux le Rojava – y compris vis-à-vis de la Turquie – que l’armée syrienne.

D’un autre côté, les Kurdes ont tiré de cette situation des avantages substantiels :
• Ils ont cessé de combattre le régime Assad, ce qui a garanti la paix et la liberté pour la population, la sécurité de leurs terres et de leurs biens, et a épargné bien des vies.
• Le gouvernement continue de verser les salaires des fonctionnaires, bien que la quasi totalité travaillent à présent sous le contrôle de la DSA. Cela améliore évidemment la situation économique.
• La population y a gagné en autonomie dans sa vie et dans ses choix, dans le cadre du Tev-Dem et de la DSA. Plus cette situation se prolonge, et plus elle a de chances de s’enraciner.
• Les YPG-YPJ ont eu l’occasion par elles-mêmes, d’engager le combat avec les groupes terroristes, en particulier Daech, quand elles l’ont jugé nécessaire.

Dans la Cizîrê, il existe plus de 20 partis au sein des populations kurdes et chrétiennes. La majorité sont opposés au PYD, au Tev-Dem et à la DSA pour des raisons qui leur appartiennent – j’y reviendrai. Ils ont cependant la liberté de mener leurs activités sans aucune restriction. La seule chose qui leur soit interdite, c’est de posséder leur propre milice armée.

Les femmes et leur rôle

Les femmes sont largement acceptées et occupent une place importante, à tous les niveaux du Tev-Dem, du PYD et de la DSA. En vertu du système dit des « codirigeants » et des « coorganisateurs » (joint leaders and joint organizers), chaque direction de bureau, d’administration ou d’unité combattante doit inclure des femmes. En outre, les femmes ont leurs propres forces armées. Au sein des institutions, l’égalité hommes-femmes est complète.

Les femmes sont une force majeure, et sont très impliquées dans toutes les commissions des maisons du peuple, dans les comités, les groupes et les communes. Les femmes du Rojava ne forment pas seulement la moitié de la société : elles sont la moitié la plus efficace et la plus importante car si elles arrêtaient de travailler dans ces comités ou s’en retiraient, la société kurde pourrait bien s’effondrer. Beaucoup de femmes actives dans la politique ou dans la défense ont longtemps combattu avec le PKK dans les montagnes. Elles sont aguerries, résolues, dynamiques, responsables et courageuses. Dans le Rojava, les femmes sont sacrées, et Abdullah Öcalan et les autres dirigeants du PKK-PYD ont pris très au sérieux leur rôle dans la reconstruction de la société, sous tous ses aspects. Dans la philosophie d’Öcalan, on ne verra le meilleur de la nature humaine que si la société redevient matriarcale, d’une façon moderne bien sûr. Malgré cette situation, et bien que toutes les femmes soient libres, les relations amoureuses et sexuelles sont rares pour les combattantes. Les militantes et les militants que nous avons rencontrés estiment que tout cela — amour, sexualité, relations — n’est pas d’époque car leur investissement dans la révolution passe avant tout. Quand j’ai demandé ce qui advenait lorsque deux combattant.e.s ou deux responsables politiques tombaient amoureux, on m’a répondu que nul ne pouvait l’empêcher, mais qu’il valait mieux qu’elles soient mutées des postes plus appropriés.

Cela ébahira bien des Européens. Comment peut-on vivre sans amour, ni sexe, ni relations amoureuses ? Pour moi, c’est tout à fait compréhensible. Je pense que c’est leur choix et, si les gens sont libres de choisir, alors il doit être respecté. Néanmoins, si on laisse de côté les unités combattantes, le Tev-Dem et les autres partis, j’ai fait une curieuse observation : je n’ai pas vu une seule femme travaillant dans un magasin, une station-service, un marché, un café ou un restaurant. Pourtant, les femmes et les questions féminines sont bien plus avancées ici qu’au Kurdistan irakien, qui a pourtant disposé de vingt-deux ans pour établir ses propres lois, avec une marge de manœuvre bien supérieure. Ceci dit, on ne peut pas non plus dire qu’il y ait un mouvement de femmes spécifique ou indépendant au Kurdistan syrien.

Les communes

Les communes sont les cellules les plus actives des maisons du peuple. Il y en a partout, qui se réunissent une fois par semaine pour discuter des affaires courantes. Chaque commune est basée dans un quartier, un village ou une ville, et a son propre représentant à la maison du peuple.

Ci-dessous, la définition de la commune, tirée du Manifeste du Tev-Dem, traduit de l’arabe :
Les communes sont les plus petites cellules et les plus actives. En pratique, elles constituent une société prenant en compte la liberté des femmes, l’écologie, et où est instituée la démocratie directe. Les communes œuvrent à développer et à promouvoir des commissions. Sans rien attendre de l’État, celles-ci cherchent par elles-mêmes des solutions aux questions sociales, politiques, éducatives, de sécurité et d’autodéfense. Les communes instituent leur propre pouvoir en construisant des organismes tels que les communes agricoles dans les villages, mais aussi des communes, coopératives et associations dans les quartiers.
Il faut former des communes dans la rue, les villages et les villes, avec la participation de toutes et tous les habitants. Les communes se réunissent chaque semaine, et prennent leurs décisions au grand jour, avec leurs membres de plus de 16 ans.

Nous sommes allés à une réunion d’une des communes basée dans le quartier de Cornish, à Qamislo. Il y avait là 16 à 17 personnes, pour la plupart des jeunes femmes. Nous avons pu discuter de façon approfondie de leurs activités et de leurs tâches. Elles nous ont dit qu’il y avait 10 communes dans le quartier, composées chacune de 16 personnes. « Nous agissons un peu comme des travailleurs sociaux, nous ont-elles dit, avec tout ce que ça comporte : rencontrer les gens, assister aux réunions hebdomadaires, démêler les problèmes, veiller à la sécurité et à la tranquillité publique, collecter les ordures, protéger l’environnement et assister à la grande réunion pour débriefer ce qui s’est passé durant la semaine. »

Elles m’ont confirmé que personne, pas même les partis politiques, ne s’ingère dans les décisions prises collectivement, et en ont cité quelques-unes : « Nous souhaitions utiliser une vaste parcelle, dans une zone résidentielle, pour créer un petit parc. Nous avons demandé une aide financière à la mairie. Elle n’avait que 100 dollars à nous donner. Nous avons pris l’argent, et collecté 100 dollars supplémentaires auprès des habitants. » Elles nous ont fait visiter ce parc en nous expliquant : « Beaucoup de gens ont travaillé bénévolement pour terminer le travail, sans dépenser davantage d’argent. »

Elles nous ont donné un autre exemple : « Le maire voulait lancer un projet dans le quartier. Nous lui avons répondu que rien ne se ferait sans qu’on ait, au préalable, recueilli l’assentiment des habitants. Nous avons tenu une réunion, qui a rejeté le projet. Tout le monde n’ayant pas pu venir à la réunion, nous sommes allés maison par maison pour recueillir les opinions. Le rejet du projet a été confirmé à l’unanimité. »

Quand, à leur tour, elles ont voulu savoir s’il existait des structures similaires à Londres, je leur ai répondu qu’il y avait certes plusieurs groupements, mais malheureusement aucun qui ressemble au leur — uni, progressiste et engagé. Bref, je leur ai avoué qu’elles étaient bien plus avancées que nous. Surprise, déception et même frustration de leur part : comment leur région pouvait-elle être à un stade plus avancé qu’un pays qui a connu la révolution industrielle il y a des siècles !

L’opposition kurde et chrétienne

Comme je l’ai dit, il y a plus de 20 partis politiques kurdes dans le Rojava. Quelques-uns se sont ralliés à l’auto-administration, mais 16 autres non. Tandis que certains se retiraient de la scène, 12 autres s’unissaient au sein d’une coalition nommée Assemblée patriotique du Kurdistan en Syrie, plus ou moins pro-Barzani, c’est-à-dire dans l’orbite du Parti démocrate kurde (PDK) et du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) en Irak.

Dans les années 1990, le sang a coulé entre le PKK et le PDK. De violents affrontements ont opposé les deux partis au Kurdistan irakien, faisant des milliers de morts. La plaie est encore à vif. Il faut avoir à l’esprit que le gouvernement turc soutenait le PDK dans sa lutte contre le PKK, aux confins de l’Irak et de la Turquie.

Le clan Barzani fait surtout grief à Abdullah Öcalan de se poser comme le leader national de tous les Kurdes.

L’auto-administration démocratique (DSA) mise en place au Kurdistan syrien sous l’égide du PYD et du PKK ne pouvait donc que déplaire à la Turquie et au GRK, son allié.

Tout ceci pour expliquer pourquoi le GRK s’oppose au Tev-Dem et à la DSA au Kurdistan syrien. Le PDK se préoccupe beaucoup de ce qui se passe dans le Rojava et, quoiqu’il advienne, cherche à tirer les marrons du feu. Il fournit donc une aide financière et des armes à certains partis locaux, dans l’idée de déstabiliser la région.

Notre rencontre avec les partis d’opposition a duré plus de deux heures, et la majorité d’entre eux étaient là. Nous leur avons demandé quels étaient leurs rapports avec le PYD, la DSA et le Tev-Dem. Sont-ils libres ? Ont-ils eu des militants persécutés ou arrêtés par les YPG-YPJ ? Disposent-ils de la liberté de s’organiser, de manifester ? Et d’autres questions de la sorte. A chaque fois, leur réponse a été : pas d’arrestation, pas de restriction à la liberté de manifester. Mais pas question pour eux de participer à la DSA.

Ils ont trois contentieux avec le PYD et la DSA.

Selon eux le PYD et le Tev-Dem ont trahi le peuple kurde, parce qu’ils ont laissé la moitié de Hesîçe (Hassaké) et une partie de Qamislo (Kameshli) aux mains du régime de Damas, même si ses forces y sont limitées. Pour eux, cela revient à une compromission avec Bachar el-Assad.

Nous avons suggéré que cette politique “ni paix ni guerre” visait à stabiliser une situation qui a bénéficié à tout le monde dans la région, y compris aux partis d’opposition. Nous leur avons également dit, et ils devaient le savoir mieux que nous, que le PYD pourrait aisément chasser les soldats d’Assad de ces deux villes, au prix de quelques morts, mais la question est : qu’est-ce qui se passe après ?! Assad ne veut pas renoncer à Hesîçe et, par conséquent, la guerre recommencerait avec son cortège de crimes, de persécutions, de bombardements, de villes et de villages détruits. Cela faciliterait par ailleurs une attaque de Daech ou d’Al Nosra. Cela provoquerait peut-être un affrontement général entre les troupes d’Assad, l’ASL et les organisations terroristes au sein du Rojava, détruisant tout ce qui a été accompli jusqu’ici. Ils n’ont pas répondu à cet argument.

L’opposition ne veut pas participer à la DSA, ni à la prochaine élection, qui aura lieu dans quelques mois si tout va bien. Primo, ils continuent d’accuser le PYD de collaborer avec le régime Assad, sans en apporter la preuve. Secundo, ils estiment que les élections ne seront pas libres puisque le PYD n’est pas un parti démocratique, mais bureaucratique. Pourtant, nous savons qu’il y a à peu près autant de militants du PYD que d’autres partis au sein de la DSA. Nous leur avons dit que s’ils croient dans le processus électoral, ils devraient y participer, pour une DSA plus démocratique et moins bureaucratique. Ils ont accusé le PYD de s’être retiré de la Conférence nationale kurde, impulsée par le GRK en août 2013 à Erbil.

Interrogés par la suite, les militants du PYD et du Tev-Dem ont protesté qu’ils avaient la preuve écrite qu’ils s’étaient engagés dans ce pacte, contrairement à l’opposition.

L’opposition veut mettre sur pieds ses propres milices, mais n’y est pas autorisée par le PYD. Interrogés, le PYD et le Tev-Dem ont confirmé : l’opposition peut avoir ses propres combattants, à la conditon qu’ils soient sous le commandement des YPG-YPJ. Pour eux, la situation est sensible et très tendue. Ils redoutent des heurts armés entre factions, et veulent pas laisser cela advenir. Le PYD dit qu’il ne veut pas reproduire les erreurs commises au Kurdistan irakien où, durant toute la seconde moitié du XXe siècle, des organisations kurdes rivales se sont livrées des combats sanglants.

A la fin, ils nous ont demandé de retourner voir les partis d’opposition pour leur proposer, au nom du PYD et du Tev-Dem, tout ce qu’ils voulaient à l’exception de la liberté de créer leurs propres milices. Quelques jours plus tard, à Qamislo, nous avons rencontré, pendant près de trois heures, les leaders de trois partis kurdes : la branche syrienne du PDK (Partiya Demokrat a Kurdistanê li Sûriyê), le Parti du Kurdistan pour la démocratie et l’égalité en Syrie (Partiya Wekhevî ya Demokrat a Kurdî li Sûriyê) et le Parti de la démocratie patriotique kurde en Syrie. Ils ont plus ou moins répété leurs griefs contre la DSA et le Tev-Dem. Nous avons longtemps essayé de les convaincre que s’ils voulaient résoudre la question kurde, il fallait il soient indépendant du GRK et du PDK, et travaillent dans le seul intérêt de la population du Rojava. La plupart du temps, ils sont restés silencieux, sans répondre à nos arguments.

Quelques jours après, nous avons également rencontré les représentants de deux partis chrétiens et l’organisation de jeunesse chrétienne de Qamislo, qui se participaient pas à la DSA ni au Tev-Dem, mais reconnaissaient qu’ils n’avaient rien contre et approuvaient leur politique. Ils reconnaissaient aussi le mérite des YPG-YPJ qui ont protégé la région contre l’armée syrienne et les groupes terroristes.

Malgré tout, les jeunes militants de Qamislo n’étaient pas contents de la DSA et du Tev-Dem. Ils se plaignaient du manque d’électricité et de possibilité pour la jeunesse de s’impliquer. Ils cherchent donc une alternative à la DSA et au Tev-Dem car si la situation perdure, disent-ils, il n’y aura d’autre choix que l’émigration vers l’Europe. Un responsable d’un parti présent à la réunion leur a répondu : « Que dis-tu, fils ? Nous sommes en pleine guerre. Ne voyez-vous pas combien de femmes, d’hommes, de personnes âgées et d’enfants sont tués tous les jours ?!! C’est un sujet grave. Dans cette situation, être au pouvoir n’a pas une grande importance ; nous pouvons utiliser d’autres moyens. Ce qui est important en ce moment c’est : être chez soi sans crainte d’être tué, pouvoir laisser nos enfants jouer dans la rue sans qu’ils soient enlevés ou tués. Nous sommes libres de nos activités, comme d’habitude, personne ne nous en empêche, nous ne sommes ni agressés ni insultés. Nous avons la paix, la liberté et la justice sociale… » Les membres des autres partis approuvèrent. Avant de quitter la région, nous avons parlé avec des commerçants, des hommes d’affaires et des gens sur le marché. Tout le monde avait une opinion plutôt positive sur la DSA et le Tev-Dem. Ils étaient satisfaits de la paix, de la sécurité et de la liberté et pouvaient gérer leurs activités sans subir l’ingérence d’un parti ou d’un groupe.

La tranchée de la honte

En 2013, avec l’aide du gouvernement irakien, le Gouvernement régional kurde (GRK) a creusé une tranchée de deux mètres de profondeur et de deux mètres de large, sur environ 35 kilomètres de long, le long de la frontière avec le Kurdistan syrien. Les 12 premiers kilomètres ont été réalisés par le GRK, les 18 derniers par Bagdad. Sur la portion restante, le fleuve Tigre constitue un obstacle naturel. Le KRG et le gouvernement irakien prétendent que la tranchée était une mesure de protection nécessaire à la paix et à la sécurité en Irak, y compris au Kurdistan. Ici, les gens se posent beaucoup de questions sur cette « protection ». Contre qui ? Contre quoi ? Daech ? Mais Daech ne peut pénétrer dans cette partie de la Syrie, gardée par les YPG-YPJ.

La majorité des Kurdes voient en réalité deux raisons à cette tranchée. D’une part, empêcher des réfugiés syriens, mais aussi le PKK et le PYD, d’entrer au Kurdistan irakien ; d’autre part, accroître l’efficacité des sanctions économiques prises contre le Kurdistan syrien pour l’obliger à accepter les conditions du GRK. Toutefois, je pense que les Kurdes de Syrie préfèreront subir la famine plutôt que de passer sous les fourches caudines du GRK. C’est pourquoi, dans tout le Kurdistan, a surnommé cette tranchée la « Tranchée de la honte ». Les sanctions économiques ont fortement perturbé la vie dans la Cizîrê, où l’on manque de tout : médicaments, argent, médecins, infirmières, enseignants, techniciens et ingénieurs de l’industrie, notamment dans le secteur pétrolier. La Cizîrê, qui a des milliers de tonnes de blé à exporter, est contrainte de vendre son grain 200 à 250 dollars la tonne au gouvernement irakien, alors que celui-ci paie 600 à 700 dollars la tonne quand il l’achète ailleurs.

Dans le Rojava, cette attitude du GRK de Massoud Barzani — qui se qualifie lui-même de grand leader kurde — provoque l’incompréhension. Le 9 mai 2014, une grande manifestation pacifique contre la « Tranchée de la honte » a réuni plusieurs milliers de personnes à Qamislo, à l’appel du Tev-Dem. On a pu y entendre plusieurs forts discours de différentes organisations, maisons du peuple, groupes et comités. Aucun de ces discours n’a créé de tensions. Les gens se rassemblaient principalement autour de l’idée qu’il fallait rétablir la fraternité, la coopération, et une bonne entente de chaque côté de la frontière, que tous les partis devaient se réconcilier et prononcer des paroles de paix et de liberté. La manifestation s’est achevée en fête de rue avec danses, chansons et hymnes.

Attentes et craintes

Où va le mouvement populaire du Rojava ? C’est difficile à dire, mais cela ne doit pas nous empêcher d’analyser et de réfléchir à son avenir. La victoire ou la défaite complète d’une expérience telle que la région n’en a pas connu depuis longtemps dépend de facteurs internes et externes.

Quoi qu’il arrive, nous devrons y faire face ; ce qui compte, c’est de résister, d’être volontaire et ambitieux, de ne pas capituler, de ne pas se décourager et de croire au changement. Rejeter le système actuel, saisir chaque occasion, cela est plus important, je pense, qu’une victoire temporaire. C’est la clef pour atteindre le but final. [...]

L’affaiblissement du Tev-Dem

Comme nous l’avons vu, le Tev-Dem est l’âme du mouvement populaire, avec ses groupes, ses comités, ses maisons du peuple. Sans le Tev-Dem, pas d’Auto-administration démocratique (DSA). De façon générale, de l’existence du Tev-Dem dépend l’avenir du Rojava, et du modèle qu’il peut représenter pour l’ensemble de la région. Il est difficile d’évaluer l’équilibre des forces entre le Tev-Dem et la DSA. J’ai eu le sentiment que quand le pouvoir de la DSA croissait, celui du Tev-Dem diminuait. L’inverse peut être vrai aussi.

J’ai soulevé cette question avec les camarades du Tev-Dem. Ils n’étaient pas d’accord. Ils estiment que plus la DSA sera forte, plus le Tev-Dem sera fort. En effet, ils voient la DSA comme un simple organe exécutif, mettant en œuvre les décisions prises par le Tev-Dem et ses organes. J’ai du mal à fixer mon opinion à ce sujet, l’avenir tranchera.

Le PYD et les structures des partis

Ce sont le PYD et le PKK qui sont derrière le Tev-Dem, et ces deux partis présentent toutes les caractéristiques des grands partis dans cette région du monde : hiérarchie dirigeants-dirigés, tous les ordres descendant du sommet vers la base. Les militants sont peu consultés sur les orientations mais sont très disciplinés, ont des règles des ordres à appliquer, et des relations confidentielles avec différents partis, au pouvoir ou non dans différentes régions du monde. Et pourtant, le Tev-Dem est tout l’inverse. Beaucoup de ses militants ne sont membres ni du PKK ni du PYD. Ils croient à la révolution par en bas, n’attendent rien de l’État et des autorités, et participent aux réunions où les décisions sont prises souverainement, dans l’intérêt supérieur des habitants. Ensuite, ils demandent à la DSA de mettre en application leurs décisions. Et il y a encore beaucoup d’autres différences entre le PYD-PKK et le Tev-Dem.

La question est : comment se fait le compromis ? Est-ce le Tev-Dem qui suit le PYD-PKK, où bien est-ce eux qui suivent le Tev-Dem ? Qui contrôle qui ?

Je n’ai pas la réponse, je cherche encore, mais je pense qu’on sera bientôt fixés.

Une crainte : la sacralisation de l’idéologie et des idéologues L’idéologie est un point de vue. Tout voir par le prisme de l’idéologie peut conduire à un désastre, car cela peut donner des réponses toutes faites, et des solutions déconnectées de la réalité. La plupart du temps, les idéologues cherchent le juste mot dans de vieux livres qui ne sont plus pertinents pour comprendre la situation actuelle. Les idéologues peuvent être dangereux quand ils veulent imposer leurs idées tirées de ces vieux livres. Ils peuvent être bornés, rigides, inflexibles. Ils ne respectent pas les points de vue différents. Ils ont beaucoup de points communs avec les religieux, et certains marxistes ou communistes. Pour résumer, ils croient que l’idéologie, ou la pensée, crée l’insurrection ou les révolutions. Pour des non-idéologues comme quoi, c’est le contraire qui est vrai. Il est regrettable que j’aie trouvé de nombreux idéologues au sein du PYD et du Tev-Dem, surtout quand nous en sommes venus à parler des idées d’Abdullah Öcalan. Il y a des gens qui ramènent Öcalan à tout propos dans les discussions. Ils ont une confiance totale en lui et, dans une certaine mesure, ils le sacralisent. Que ce soit de la foi ou de la crainte envers le leader, c’est effrayant, et cela ne présage rien de bon. Pour moi, rien ne doit être sacré et tout doit pouvoir être critiqué, et rejeté si besoin.

Le pire, c’est à la Maison des enfants et dans les centres de jeunesse, où les enfants apprennent les idées nouvelles, la révolution et beaucoup de choses positives qu’ils devront savoir pour être utiles à la société. Cependant, en plus, ces enfants apprennent l’idéologie et la pensée d’Öcalan, et à quel point il est le leader du peuple kurde. A mon sens, les enfants ne devraient pas être endoctrinés. On ne devrait pas leur enseigner la religion, la nationalité, la race ou la couleur. Ils devraient avoir leur liberté de conscience et qu’on les laisse tranquille jusqu’à ce qu’à l’âge adulte ils fassent leurs propres choix.

Le rôle des communes

J’ai déjà expliqué ce qu’étaient les communes. Leur mission doit évoluer. Elles ne peuvent pas rester cantonnées au traitement des problèmes locaux. Elles doivent accroître leur rôle, leurs prérogatives et leurs pouvoirs. Certes, il est vrai que le Rojava est dépourvu d’usines, d’entreprises et d’une véritable infrastructure industrielle. Mais dans la Cizîrê, qui produit surtout du blé, l’agriculture occupe beaucoup de monde dans les petites villes et les villages. Et la région est riche en pétrole, gaz et phosphates, bien que la plupart des gisements soient hors d’usage du fait de la guerre ou du manque d’entretien avant même le soulèvement.

Les communes pourraient donc investir ces domaines, les placer sous contrôle collectif et distribuer leurs produits aux gens en fonction de leurs besoins. Ce qu’il resterait après la distribution pourrait être soit vendu, soit échangé contre du matériel, soit stocké. Si les communes ne s’élèvent pas à ces tâches et se limitent à ce qu’elles font actuellement, évidemment, leur tâche restera inachevée.

En conclusion

Il y a beaucoup de choses à dire sur l’expérience du Rojava, et une foule de points de vue, de droite comme de gauche, des indépendantistes, des trotskistes, des marxistes, des communistes, des socialistes, des anarchistes et des libertaires. Pour ma part, en tant qu’anarchiste, je ne vois pas tout en blanc ou tout en noir, je n’ai pas de solution toute faite, et je ne la cherche jamais dans de vieux livres. Je pense que la réalité et les événements créent les idées et la pensée, pas l’inverse. Je les observe avec l’esprit ouvert, et je m’efforce de les relier entre eux.

Quelques mots importants, cependant, au sujet des insurrections et des révolutions. La révolution ne se limite pas à l’expression d’une colère, elle ne se fait pas sur ordonnance ou sur commande, elle ne survient pas en vingt-quatre heures, n’est pas un coup d’État militaire, bolchevique ou une conjuration politicienne. Elle ne se limite pas au démantèlement de l’infrastructure économique et à l’abolition des classes sociales. Tout cela, c’est le point de vue des gauchistes, des marxistes, des communistes et de leurs partis. Ils voient la révolution ainsi parce qu’ils sont dogmatiques et mécanistes. Pour eux, la révolution et l’abolition des classes signifie le socialisme et la fin de l’histoire.

A mon avis, même si la révolution réussit, le désir d’autorité peut survivre au sein de la famille, dans les entreprises, les usines, les écoles, les universités et d’autres lieux et institutions. A cela peut s’ajouter la persistance des différences hommes-femmes et l’autorité des premiers, même sous le socialisme. En outre, il restera nécessairement un résidu de culture égoïste et cupide, hérité du capitalisme. Tout cela ne peut s’évaporer ou disparaître en peu de temps. Cela peut être une menace pour la révolution. L’évolution de l’infrastructure économique et la victoire sur la société de classe ne garantissent pas la pérennité de la révolution. Je pense qu’une révolution culturelle, éducative et intellectuelle est nécessaire. Les gens n’aiment pas le système actuel et pensent pouvoir le changer. La tendance à la rébellion, le refus d’être exploité, l’esprit de révolte sont des choses très importantes pour maintenir la flamme de la révolution.

A partir de là, que dire de l’expérience du Rojava ?

Cette expérience dure depuis deux ans et marquera des générations. Les Kurdes de Syrie ont l’esprit rebelle, ils vivent en harmonie, dans une atmosphère de liberté, et s’accoutument à une culture nouvelle : une culture du vivre-ensemble dans la paix et la liberté, une culture de tolérance, de partage, de confiance en soi et de fierté, une culture de dévouement et de solidarité. En même temps, il est vrai que la vie est dure, qu’il y a pénurie de biens de première nécessité, et que le niveau de vie est bas, mais les gens sont accueillants, conviviaux, souriants, attentifs et simples. L’écart entre les riches et les pauvres est faible. Tout cela aide les gens à surmonter les difficultés.

Ensuite, les événements et l’environnement actuels ont changé beaucoup de choses. Ils ne supporteront pas une nouvelle dictature ; ils se battront pour leurs acquis ; ils ne tolèreront pas qu’on décide à leur place. Pour toutes ces raisons, ils résisteront au découragement, se dresseront de nouveau, lutteront pour leurs droits et résisteront au retour de l’ordre ancien.

Certains disent que tant que cette expérience aura Abdullah Öcalan, le PKK et le PYD derrière elle, elle court le risque de prendre fin et d’être remplacée par une dictature. C’est possible en effet. Mais même ainsi, je ne pense pas qu’en Syrie ou au Rojava, les gens puissent, plus longtemps, tolérer une dictature ou un gouvernement de type bolchevique. Nous ne sommes plus à l’époque où le gouvernement de Damas pouvait massacrer 30.000 personnes à Alep en quelques jours. Le monde a changé.

Il me reste à dire que tout ce qui s’est passé dans le Kurdistan syrien n’est pas seulement l’idée d’Öcalan, comme beaucoup le croient. En fait, cette idée est très ancienne, et Öcalan l’a développée en prison, en lisant des centaines de livres, en analysant les expériences et les échecs des mouvements nationalistes et communistes dans la région et dans le reste du monde. La base de tout, c’est qu’il est convaincu que l’État, quelle que soit son nom et sa forme, reste l’État, et ne peut disparaître s’il est remplacé par un autre État. Pour cela, il mérite d’être entendu.

Zaher Baher

ANNEXES
Glossaire

EI : Etat islamique – Daesh en arabe. Ses origines remontent à 2006, quand des combattants créent l’Etat islamique en Irak (EII), qui se réclame d’Al-Qaida. Défait en 2007-2008 par les forces américaines et loyales à Bagdad, l’EII se reconstitue puis participe aux combats en Syrie à partir de 2011. Il rompt avec Al-Qaida et, en 2013, devient l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL). Il proclame le califat en juin 2014.

PKK : Parti des travailleurs du Kurdistan, fondé en 1978 par Abdullah Öcalan. Organisation politique et militaire des Kurdes de Turquie, d’origine marxiste-léniniste, en guerre contre Ankara depuis 1984. Un cessez-le-feu a été signé en 2013 et des négociations sont en cours avec le gouvernement turc.

PYD : Parti de l’union démocratique, branche syrienne du PKK, créé en 2003 par les Kurdes de Syrie.

YPG et YPJ : Unités de protection du peuple, organisation combattante du PYD. Les YPJ ne sont composées que de femmes.

PDK : Parti démocratique du Kurdistan (Irak), fondé en 1946 par Moustafa Barzani. Dirigé par son fils Massoud, ce parti est proche de l’opposition syrienne et soutenu par la Turquie. Peshmergas : Combattants kurdes irakiens, branche militaire du PDK de Barzani.

ASL : Armée syrienne libre. Rebelles syriens contre le régime de Bachar Al-Assad

Burkan Al Firat : État-major conjoint YPG/YPJ/ASL.

YBS : Les Unités de la Résistance du Sinjar, estimées à plus de 2000 combattant yézidis, ont été formées depuis août dernier par le PYD et le PKK.

voir aussi http://rojavasolidarite.noblogs.org/

http://tendanceclaire.npa.free.fr/article.php?id=669

http://www.alternativelibertaire.org/?Dossier-Kurdistan-Un-nouveau

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